
De jeunes étrangers sont en immersion dans les dynasties des Sui et des Tang dans un théâtre à réalité étendue (XR) à Luoyang (Henan), le 8 avril 2026.
« Apportez une valise vide ! », écrit l’internaute kaifung31 sur Reddit, dans une discussion consacrée à Shenzhen. Sur un autre forum, un voyageur préparant son premier séjour à Beijing confie, lui aussi, qu’il part « avec une valise vide » pour dévaliser les boutiques Insta360 et DJI ou faire le plein de vêtements et de thé.
La formule prête à sourire, mais traduit une mutation profonde. Pour de nombreux visiteurs étrangers, la Chine n’est plus seulement un pays que l’on visite : c’est aussi un pays où l’on achète. Des lunettes à intelligence artificielle aux montres connectées, la high-tech chinoise s’impose comme le nouveau moteur du tourisme. Comment expliquer un tel engouement ?
Le nouvel eldorado du shopping high-tech
En Chine, les touristes étrangers ne viennent plus seulement pour les paysages ou les sites historiques. De plus en plus, ils repartent aussi avec des produits high-tech chinois, séduits par l’originalité de l’offre et par un environnement d’achat fluidifié. L’expression « venir en Chine avec une valise vide » circule largement sur les réseaux sociaux internationaux, au moment même où la Chine multiplie les mesures pour faciliter les voyages, les paiements et la détaxe.
Cette évolution est flagrante à Shenzhen. À Huaqiangbei, ancien haut lieu du commerce électronique de gros, les touristes découvrent aujourd’hui un véritable « Disneyland de la tech ». Ce dynamisme irrigue également Shanghai et Beijing, où des magasins spécialisés dans l’IA, les objets connectés ou les petits appareils intelligents captivent une clientèle internationale en quête d’exclusivité.
Désormais, le shopping technologique s’affirme comme une expérience touristique à part entière. Pour beaucoup de visiteurs, rapporter un drone, des lunettes intelligentes ou un accessoire électronique n’est plus un achat anecdotique, mais une manière de prolonger le voyage.
Pourquoi un tel engouement ?
Le succès de ces produits repose d’abord sur une innovation palpable et immédiatement accessible. En Chine, la technologie n’est pas une simple promesse futuriste : elle est déjà présente dans les magasins, dans les démonstrations et dans les usages du quotidien. Les lunettes à IA en sont un bon exemple. Selon News.cn, certaines permettent déjà de traduire en temps réel jusqu’à 89 langues, ce qui les rend à la fois impressionnantes et faciles à imaginer dans la vie de tous les jours.
En mars 2026, le gouvernement de Shenzhen signalait que les huit produits d’IA les plus vendus à Huaqiangbei comprenaient notamment les drones, les lunettes intelligentes, les traducteurs IA et les montres IA. Le même article indiquait que les ventes de produits technologiques y avaient augmenté de plus de 30 % sur deux mois, tandis que celles des lunettes IA avaient progressé de 70 % à 80 %, avec plus de 7 000 acheteurs internationaux venus de 183 pays et régions pendant les congés du Nouvel An chinois.
Enfin, ces achats traduisent une mutation profonde de l’image du « Made in China ». Longtemps associé au bas coût, il évoque désormais, pour une partie croissante des consommateurs étrangers, une innovation rapide, concrète et désirable.

Point de remboursement instantané de taxe de l’Administration fiscale de Shanghai à la 8e édition de l’exposition internationale d’importation de la Chine, le 9 novembre 2025
Au-delà des gadgets : l’exemple des voitures chinoises
Cette évolution de l’image de la technologie chinoise ne se limite pas aux petits objets électroniques. Elle touche aussi des secteurs bien plus engageants, comme l’automobile. Dans mon entourage, ce changement de perception est très concret. En 2025, mon oncle, Loris Guéry, a fait le choix d’une MG S5 EV. Après des milliers de kilomètres au compteur, dont un aller-retour d’environ 1 600 km pour nous rendre visite dans le sud de la France, son verdict est sans appel : « C’est deux fois moins cher, et la qualité est top. » Si l’enthousiasme lui fait sans doute un peu forcer le trait sur l’écart de prix, sa satisfaction, elle, est on ne peut plus réelle.
Son témoignage est intéressant parce qu’il montre que l’attrait pour la technologie chinoise ne s’arrête pas aux gadgets que l’on glisse dans une valise. Lorsqu’un consommateur choisit une voiture, il ne juge pas seulement le design ou le prix d’appel, mais aussi la fiabilité, le confort et l’expérience sur la durée. Dans son cas, la voiture chinoise n’a pas été un simple achat par curiosité, mais un choix pleinement assumé, confirmé par l’usage.
Cette confiance croissante s’inscrit dans une tendance plus large en Europe. Les données de l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) montrent bien l’ampleur du phénomène : en 2025, les voitures fabriquées en Chine représentaient déjà 7 % des ventes dans l’Union européenne, et les importations chinoises ont dépassé 1 million d’unités pour la première fois. Il faut bien distinguer ici les voitures de marques chinoises et les voitures simplement produites en Chine, mais ces chiffres confirment dans tous les cas la montée en puissance de l’industrie automobile chinoise sur le marché européen.

Des touristes étrangers font leurs achats dans le centre de distribution de produits électroniques Huaqiangbei à Shenzhen (Guangdong), le 25 janvier 2026.
Pourquoi acheter en Chine est devenu si facile
Si les visiteurs étrangers s’intéressent de plus en plus aux produits technologiques chinois, c’est aussi parce que la Chine rend leur achat particulièrement simple et attractif. L’innovation ne se trouve pas seulement dans les objets eux-mêmes, mais aussi dans l’environnement commercial qui les entoure.
Depuis 2025, le pays a généralisé le remboursement immédiat de TVA à l’achat, ce qui permet aux voyageurs de récupérer leur détaxe directement en magasin, sans attendre leur départ. Le seuil minimum a été abaissé à 200 yuans, le plafond du remboursement en espèces relevé à 20 000 yuans, et les moyens de remboursement élargis. Les résultats ont été immédiats : entre fin avril et fin mai 2025, les transactions de détaxe ont progressé de 116 % sur un an, tandis que celles liées au remboursement immédiat ont été multipliées par 32.
À la fin de novembre, plus de 12 000 magasins proposaient déjà la détaxe en Chine, dont plus de 7 000 avec remboursement instantané. À Sanya, dans la province insulaire de Hainan, les autorités touristiques expliquent que ce type de mesure, associé à la facilitation du paiement mobile, réduit concrètement les obstacles à la dépense des visiteurs étrangers. Autrement dit, la Chine ne séduit pas seulement par ce qu’elle vend, mais aussi par la manière dont elle rend l’achat rapide, simple et presque invisible.
« Becoming Chinese » : c’est aussi adopter la technologie
Après bientôt cinq ans passés en Chine, je me rends compte que cette familiarité avec la technologie a aussi transformé mon propre regard. Le thème de ce dossier, « Becoming Chinese », évoque souvent des images de hanfu, de médecine traditionnelle ou d’art de vivre. Mais il peut aussi désigner autre chose : l’apprentissage d’un quotidien profondément numérique, où le paiement mobile, les trains à grande vitesse, l’intelligence artificielle et les services connectés ne relèvent plus du spectaculaire, mais de l’ordinaire.
À force de vivre en Chine, on finit par trouver normal de tout faire avec son téléphone : payer, commander, réserver, se déplacer, traduire ou chercher une information en quelques secondes. Le train à grande vitesse impressionne d’abord par sa modernité, puis presque par sa banalité tant il devient naturel. L’IA, elle aussi, se glisse partout, des outils de traduction aux assistants du quotidien. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’existence de ces technologies, mais le fait qu’elles soient déjà intégrées à la vie de tous les jours, sans être réservées à une élite.
C’est souvent lorsque je rentre en France que je mesure vraiment cet écart. Là où certaines pratiques paraissent encore nouvelles ou optionnelles, elles sont déjà, en Chine, pleinement installées. Cela ne veut pas dire que tout y est meilleur, mais simplement que le rythme technologique y est différent, plus rapide, plus fluide, plus visible. D’une certaine manière, « Becoming Chinese », aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement adopter des traditions visibles, mais aussi s’habituer à une forme de modernité chinoise, spectaculaire par ses innovations, mais surtout remarquable par son intégration au quotidien.
*ALEXANDRE GUÉRY est étudiant à l’Université Tsinghua.