Se souvenir de l'histoire et chérir la paix

Une longue amitié forgée au feu des combats
By XIE YAHONG, contributeur spécial de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2025-08-29 16:53:00

L’amitié entre Russes et Chinois née sur les champs de bataille perdure aujourd’hui à travers les générations. 

Les familles de vétérans posent ensemble à l’occasion de la commémoration de la victoire de la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique au parc Gorki à Moscou, le 9 mai 2025. 

L’histoire ne se limite pas aux archives ni aux inscriptions gravées sur les monuments ; elle vit aussi dans la mémoire des individus et dans la transmission familiale. À Moscou, le lien entre une famille de militaires et la Chine s’étend sur près d’un siècle, reliant deux générations.

C’est à la fois l’épopée familiale du général Iouri Zavizionov et un reflet du chemin parcouru par les peuples chinois et russe : s’entraider pendant la guerre antifasciste, puis transmettre, en temps de paix, la flamme de l’amitié de génération en génération.

Une amitié née sur le champ de bataille 

Gavriil Zavizion 

L’histoire commence avec le père d’Iouri, le général Gavriil Zavizion. En 1941, avec le déclenchement de la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique, ce jeune officier, diplômé avec mention de la 2e École des tankistes de Saratov, partit au front avec une unité blindée.

De la bataille de Smolensk à la défense de Moscou, il affronta de plein fouet les horreurs de la guerre. Il reçut l’Ordre de la Bannière rouge et fut également grièvement blessé.

En septembre 1944, la 6e Armée blindée de la Garde soviétique fut créée, et M. Zavizion y occupa le poste d’adjoint au chef du département des opérations de l’état-major. Il prit part aux combats pour la libération de Budapest, Vienne et Prague.

Le lien entre cette unité et la Chine commença toutefois au cours de l’été, il y a 80 ans, dans le nord-est de la Chine.

En août 1945, l’Union soviétique, conformément aux accords de Yalta, déclara la guerre au Japon. L’unité à laquelle appartenait M. Zavizion, en tant que force principale, participa à l’Opération Tempête d’août, traversant la chaîne du Grand Khingan pour lancer l’assaut contre l’armée japonaise du Guandong qui occupait alors le nord-est de la Chine. « Mon père évoquait souvent son expérience dans le nord-est de la Chine. C’était en plein été, sous une chaleur étouffante : la température à l’intérieur des chars atteignait 45 °C. Puis, des pluies soudaines transformaient en un instant les routes en bourbiers, rendant impossible le moindre mouvement des chars lourds », explique Iouri Zavizionov.

C’est dans de telles conditions extrêmes que naquit, au cœur des combats, l’amitié entre l’armée et la population. « Lorsque les Chinois apprirent que l’armée soviétique venait chasser les envahisseurs japonais, ils se mirent spontanément, avec les outils les plus rudimentaires, à aider les chars embourbés à se dégager, et partagèrent avec les soldats leurs maigres réserves d’eau et de nourritures. »

L’armée soviétique, profondément indignée par les crimes commis par le militarisme japonais contre le peuple chinois, partagea également ses rations militaires avec les habitants affamés et leur apporta une aide médicale. Grâce à la coopération étroite entre les militaires et les civils chinois et soviétiques, l’armée japonaise du Guandong s’effondra rapidement. Cet épisode de combat posa les fondations du lien profond entre la famille Zavizion et la Chine.

Photos de vétérans de la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique exposées au parc Gorki, le 9 mai 2025 

La Médaille de la paix sur la voie des aînés 

La carrière militaire de son père et son expédition en Extrême-Orient ont profondément marqué la vie d’Iouri.

Sur les traces de son père, il s’engagea dans les troupes du ministère de l’Intérieur et finit lui aussi par atteindre le grade de lieutenant-général. Son existence incarne autant la perpétuation des convictions familiales que la garde d’un pacte historique.

Aujourd’hui, en tant que président du comité des anciens combattants de la 6e Armée blindée de la Garde, Iouri est à la fois le gardien de la mémoire historique et un promoteur de l’amitié sino-russe.

En mai 2015, à Moscou, lors des célébrations du 70e anniversaire de la victoire de l’Union soviétique dans la Grande Guerre patriotique, le président Xi Jinping a rencontré les 18 représentants des anciens combattants russes, dont Iouri. Il leur a adressé ses salutations chaleureuses et leur a remis une médaille commémorative.

« Ce fut l’un des moments les plus émouvants de ma vie, déclare Iouri. Le président Xi Jinping, dans son discours, a rappelé l’amitié scellée par le sang et la vie des deux peuples. J’ai pu ressentir au plus profond de moi que les exploits de nos aînés n’étaient pas seulement gravés dans nos mémoires, mais aussi chéris par nos amis chinois. »

Chaque fois qu’il participe à un événement à l’ambassade de Chine en Russie, il porte avec solennité cette médaille. Elle n’est pas seulement un honneur pour sa famille, mais aussi un témoignage vivant de l’amitié entre les deux pays.

Une activité organisée pour commémorer la victoire de la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique au parc Gorki, le 9 mai 2025 

Un souvenir commun toujours vivace 

Chaque année, le 9 mai, jour de la Victoire, et lors de la Journée des tankistes russes, Iouri se rend au parc Gorki pour retrouver les compagnons d’armes de son père et leurs descendants. De longues tables sont assemblées, couvertes des plats apportés par chacun, de vodka, des drapeaux des unités militaires et de vieilles photographies. Cette rencontre, organisée spontanément par les descendants des anciens combattants, se perpétue depuis trente ans.

« Beaucoup d’entre nous se connaissent depuis l’enfance », explique Iouri. « Nos professions sont diverses, il y a des généraux, mais aussi des chauffeurs de tramway à la retraite ou des employés d’usine. Pourtant, nous partageons une identité commune, nous sommes tous des descendants de héros de guerre. »

Plusieurs d’entre eux ont un lien profond avec la Chine. Alexander Odinokov, ancien inspecteur fédéral en chef de la région d’Amour, évoque comme « ses plus beaux souvenirs » la coopération avec la province chinoise du Heilongjiang et la ville de Heihe, situées juste de l’autre côté du fleuve. Elena Sergeeva raconte que sa fille enseigne à l’Université MSU-BIT de shenzhen, cofondée par l’Université d’État de Moscou et l’Institut de technologie de Beijing. « La Chine est devenue la seconde patrie de ma fille et j’espère pouvoir aller la voir très bientôt. »

Leurs histoires, tels de petits ruisseaux, se jettent dans le grand fleuve de l’amitié sino-russe. L’amitié forgée par leurs aînés sur le champ de bataille s’est transmise à travers les générations, nourrie par les échanges culturels, et porte aujourd’hui les fruits de la paix chez la nouvelle génération. Le point d’orgue de leurs retrouvailles, c’est quand Iouri remet aux descendants des médailles commémoratives qu’il a lui-même fabriquées, puis tous entonnent des chants militaires.

Ces chants sobres emplissent le bois, portant en eux le souvenir des aïeux, la valeur de la paix et l’espoir en l’avenir. Cette amitié née dans les flammes de la guerre se transmet de génération en génération, ancrée dans la mémoire collective des nations, des familles et des peuples. Le temps l’affine pour qu’elle demeure vivante et se renouvelle, insufflant chaleur et vigueur aux relations sino-russes de la nouvelle ère.

Numéro 24 avril-juin 2025
Se souvenir de l'histoire et chérir la paix
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