Alors que les sessions annuelles de l’Assemblée populaire nationale (APN) et de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC) se sont tenues en mars, les grandes orientations du 15e Plan quinquennal ont été annoncées. Le Rapport d’activité du gouvernement précise qu’il convient d’instaurer un mécanisme permettant l’augmentation régulière des investissements et le partage des risques dans les industries du futur, et de favoriser l’essor des énergies du futur, des technologies quantiques, de l’intelligence artificielle (IA) incarnée, de l’interface cerveau-machine et de la 6G.
Le concept-car Xiaomi Vision GT est présenté au Mobile World Congress, à Barcelone, le 2 mars 2026.
De la planification prospective au développement ciblé d’aujourd’hui, quelles considérations stratégiques sous-tendent cette évolution ? La Chine dispose-t-elle déjà d’une base suffisante pour transformer ces secteurs de pointe en forces productives réelles ? Enfin, comment ces innovations vont-elles remodeler le tissu économique et le quotidien des citoyens ?
Un nouveau positionnement
La promotion des industries du futur comme nouveaux moteurs de croissance dans le cadre du 15e Plan quinquennal résulte d’une politique cohérente et en approfondissement continu. Dès 2020, la Chine affichait sa volonté de structurer ces filières. Si le 14e Plan quinquennal a officialisé la planification prospective, la période du 15e Plan quinquennal devrait être marquée par des avancées majeures sur deux fronts.
Premièrement, cette évolution traduit un passage du schéma stratégique à une mise en œuvre systémique. Alors que le plan précédent traçait le cadre macroéconomique, le 15e Plan quinquennal se concentre sur le déploiement opérationnel. Ce rythme est parfaitement conforme aux lois objectives régissant l’industrialisation des technologies et répond également à l’impératif de cultiver des forces productives de nouvelle qualité. L’objectif fondamental est de lever les obstacles à la transformation des résultats technologiques en applications industrielles.
Deuxièmement, les industries du futur sont désormais officiellement intégrées au cœur du système industriel moderne. Cette nouvelle configuration s’articule autour d’un modèle de piliers complémentaires : les industries traditionnelles constituent la « base » stabilisant l’économie générale ; les industries émergentes représentent un « pôle de croissance » ; et les industries du futur forment le « moteur de demain », garant d’un avantage concurrentiel à long terme. La progression parallèle de ces trois piliers signifie que les industries du futur ne seront plus de simples réserves technologiques, mais acquièrent une importance stratégique égale aux industries traditionnelles et émergentes.
XPeng Motors présente une voiture volante équipée d’un modèle d’IA à la Convention chinoise de science-fiction 2026 du 27 au 29 mars au parc Shougang, à Beijing. (Photo : Dong Ning)
L’identification des industries comme moteurs de croissance ancre davantage la trajectoire de l’économie chinoise dans l’innovation scientifique et technologique. Il convient toutefois d’adopter une approche rationnelle : les orientations technologiques et les modèles commerciaux de nombreuses industries du futur restent exploratoires. Leur valeur résidera principalement dans leur « potentiel de croissance » pendant la période du 15e Plan quinquennal, sans nécessairement générer une contribution économique majeure à court terme. Néanmoins, leur développement demeure crucial pour préserver l’initiative stratégique du pays sur le long terme.
Des défis du développement
La transition de la planification à la concrétisation des industries du futur en Chine repose sur les fondations solides accumulées pendant la période du 14e Plan quinquennal dans plusieurs dimensions clés.
Sur le plan politique, un système de soutien articulé autour du principe « pilotage stratégique de l’État, mesures sectorielles ciblées et expérimentations pionnières locales » a vu le jour. Ce dispositif relie la conception stratégique nationale et les directives ministérielles à la mise en place de zones pilotes, notamment Beijing et Shanghai.
En matière d’innovation, des percées majeures ont été réalisées dans les technologies quantiques et les interfaces
cerveau-machine. Entre 2020 et 2024, la Chine s’est classée au premier rang mondial pendant cinq années consécutives en matière de demandes de brevets dans le domaine quantique, jetant ainsi les bases techniques nécessaires à son industrialisation.
Parallèlement, le rôle moteur des entreprises s’est renforcé avec une participation accrue des acteurs du marché. La Commission d’administration et de supervision des actifs d’État du Conseil des Affaires d’État chinois a lancé une action spécifique pour déployer les industries du futur. De grandes entreprises publiques et des sociétés technologiques ont formé des consortiums d’innovation, accélérant la formation d’un écosystème d’innovation associant entreprises, universités, instituts de recherche et utilisateurs.
Par ailleurs, l’échelle industrielle et les réserves de talents ont connu une croissance régulière. L’industrie de la biofabrication avoisine les 1 000 milliards de yuans, tandis que le marché de l’IA incarnée représentait environ 27 % du total mondial en 2025. Enfin, la création d’écoles de technologies du futur et de formations interdisciplinaires garantit un vivier de compétences solide.
Cependant, le développement des industries du futur se heurte aujourd’hui à deux défis majeurs. D’une part, il est nécessaire d’explorer des voies technologiques diversifiées pour lever les verrous scientifiques. L’incertitude des trajectoires impose une exploration plurielle afin de répartir les risques technologiques. La réponse réside dans des mécanismes de financement adaptés, la mutualisation des risques et l’instauration d’un « droit à l’erreur ».
D’autre part, il convient de développer prioritairement des scénarios d’application emblématiques et des modèles économiques viables pour assurer la faisabilité commerciale des industries. Un modèle économique pérenne constitue le pont entre la technologie et le marché, à l’image de l’IA qui a su instaurer un cercle vertueux grâce à des modèles tels que le Software as a Service (SaaS) ou l’appel d’API.
Sécuriser le développement par des règles
Pour garantir un développement stable et sain des industries du futur, il apparaît que les règles du marché doivent agir simultanément comme une « piste » et un « garde-fou ». D’un côté, elles guident l’allocation des ressources afin de prévenir le désordre ; de l’autre, elles tracent les limites éthiques et sécuritaires nécessaires pour se prémunir contre les risques systémiques.
Ainsi, la régulation du marché revêt une importance cruciale. Des règles claires et stables offrent aux acteurs du marché des perspectives prévisibles, renforcent la confiance des investisseurs et réduisent les incertitudes, favorisant ainsi une transition fluide et une croissance saine du secteur.
Plus important encore, la mise en place précoce de régulations matures pourrait renforcer l’influence de la Chine dans l’élaboration des normes mondiales. À l’instar de l’« effet Bruxelles » engendré par le Règlement général sur la protection des données de l’Union européenne, la Chine pourrait promouvoir ses propres cadres réglementaires à l’international, accroissant ainsi son pouvoir de négociation et favorisant l’adoption de ses standards comme références mondiales.
Éclairer la vie future
Le développement des industries du futur sera profondément lié au travail et au quotidien de chacun. Son impact se divise principalement en deux catégories.
La première concerne les effets directs et rapides. Grâce à des agents étroitement liés à la vie quotidienne, tels que l’IA générale et l’IA incarnée, l’existence devient plus pratique : les grands modèles améliorent l’efficacité professionnelle, la médecine personnalisée optimise la gestion de la santé, et la structure de l’emploi ne cesse de s’optimiser.
L’autre catégorie regroupe des impacts indirects mais fondamentaux. Certaines industries du futur, bien que peu perceptibles pour le public à court terme, jouent un rôle structurel en améliorant l’efficacité des infrastructures. Par exemple, l’aérospatiale commerciale optimise les communications dans les zones reculées, tandis que la fusion nucléaire contrôlée prépare des solutions énergétiques durables.
À terme, les industries du futur passeront du statut de « réserves stratégiques » à celui de « moteurs essentiels », devenant ainsi le berceau d’une nouvelle croissance économique. C’est précisément pourquoi leur déploiement échelonné est la clé pour que la Chine maintienne une vitalité industrielle durable.
*PU SONGTAO est directeur de l’Institut de recherche sur les industries du futur du Centre de recherche sur le développement de l’industrie de l’information électronique de Chine.