En octobre 2026, sur la Grande Muraille, j’ai repensé à une tomate. Deux femmes me l’avaient offerte dans un train, quelques jours avant que je découvre Beijing, en mai 2005. Je me souviens du vertige de cette première visite, de la ligne des fortifications qui semblait se poursuivre au-delà de ce que mes yeux pouvaient saisir. Mais, vingt et un ans plus tard, au milieu du bruit des visiteurs, c’est à ce geste dans une cabine de train que je suis revenue. Entre la tomate et la Muraille, il y a deux manières pour un pays d’entrer dans une vie.

Une semaine pour arriver à Beijing
En mai 2005, je venais d’obtenir mon doctorat de philosophie et d’épistémologie. Tout m’orientait vers un postdoctorat aux États-Unis. J’ai choisi la Chine. Dans mes études, il m’était arrivé de ne pas avoir le droit de la citer dans mes copies. Cette interdiction m’avait laissée avec une question qui, au fond, était déjà une question de philosophe. Comment puis-je savoir ce que vaut une pensée si, avant même de l’avoir lue, j’ai appris à l’écarter de mon raisonnement ?
J’ai quitté Moscou de nuit, à bord de ce train que l’on appelle volontiers le Transsibérien. Il m’a fallu une semaine pour rejoindre Beijing par la Mandchourie. Sur une carte, on peut suivre le trajet du doigt en quelques secondes. Dans un train, on se réveille et l’on roule encore. Il y a là une manière très concrète de mesurer l’espace qui sépare la France de la Chine. J’ai raconté cette traversée dans Paris, Moscou, Beijing. Journal de bord transmandchourien.
Deux femmes ont partagé ma cabine. Elles avaient remarqué que je mangeais peu. À la première gare chinoise, elles m’ont tendu une tomate et ont insisté pour que j’y goûte. Je n’avais pas les mots pour les remercier. Elles sont descendues à Harbin et j’ai poursuivi le voyage jusqu’à Beijing. J’allais vers un pays que je connaissais surtout par les livres. Ces deux femmes m’avaient fait une place dans leur voyage. C’est de cette façon très simple qu’elles m’ont appris à aimer la Chine, avant même mon arrivée à Beijing.
De ce souvenir est né un poème, La Tomate, sélectionné en 2025 au Festival international de poésie de Shanghai. En apprenant cette sélection, j’ai repensé à ces deux femmes. Savent-elles encore qu’un jour, dans un train, elles ont offert une tomate à une inconnue ?
À Beijing, j’ai d’abord été saisie par la vitesse. La ville donnait le sentiment de se transformer sous mes yeux. Après une semaine dans le train, j’ai retrouvé le calme d’un lit immobile. Le lendemain, je suis partie très tôt pour la Grande Muraille.

Le bruit des curieux et le silence des siècles
J’ai eu l’impression qu’un paysage infini s’ouvrait devant moi. Quel génie avait poussé des hommes à construire là, sur ces crêtes ? Combien de pierres avaient-ils soulevées ? Combien de fois avait-il fallu reprendre l’ouvrage là où d’autres l’avaient laissé ? Vers 220 avant notre ère, Qin Shi Huang a fait relier des fortifications déjà existantes. D’autres générations ont poursuivi les travaux, jusqu’à la dynastie Ming. Le monument que nous désignons au singulier porte la trace de décisions et de travaux qui s’étendent sur des siècles.
En octobre 2026, j’ai retrouvé la Muraille dans sa magnificence. J’étais revenue bien des fois à Beijing au cours de ces vingt et une années. Cette fois, j’avais le plaisir d’y être simplement touriste, de me laisser surprendre à nouveau par un paysage que je croyais connaître. Sur la Muraille, j’aime cette proximité du bruit des curieux et du silence des siècles. Les visiteurs parlent, s’arrêtent, reprennent leur marche. On lève les yeux et la fortification est déjà sur la crête suivante. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987, elle avait autrefois pour fonction de défendre une frontière. Aujourd’hui, des gens venus de loin s’y retrouvent et marchent, pour un moment, dans la même direction.

Ce que veut dire se relever
En 2005, devant ce paysage, la profondeur du passé me donnait de l’espoir pour l’avenir. J’éprouve encore cet espoir, mais je comprends mieux ce qui le nourrit. La force que je vois en Chine tient à sa capacité de se relever et de transformer les conditions dans lesquelles vivent des millions de personnes. Une étude menée par la Banque mondiale et des institutions chinoises estime que, sur quatre décennies, le nombre de personnes vivant sous le seuil international d’extrême pauvreté a diminué de près de 800 millions en Chine.
La vitesse à laquelle Beijing changeait m’avait frappée dès mon arrivée. C’est en y revenant au fil des années que j’ai commencé à prendre la mesure de ce qu’un premier séjour me laissait seulement entrevoir. Une ville peut changer de visage en quelques années. Il faut davantage de recul pour comprendre ce qui se transforme dans la vie des gens, à l’échelle d’une génération. C’est là que je situe la leçon de résilience que la Chine peut offrir au monde. Se relever demande du temps et la possibilité, pour ceux qui viennent après nous, de reprendre le travail engagé avant eux.
Je retrouve quelque chose de cette patience dans les échanges entre la France et la Chine. Au moment de mon premier voyage, les deux pays venaient d’élever leurs relations au rang de partenariat stratégique global. En 2024, à Beijing, le Musée du Palais et le château de Versailles ont consacré une exposition aux échanges entre les deux pays aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. J’aime l’idée que deux institutions puissent travailler ensemble à raconter une histoire dont chacune conserve une partie. Ce que l’une préserve permet parfois à l’autre de mieux comprendre ses propres collections. C’est une façon très concrète de faire durer le dialogue.
Vingt et un ans après, je regarde la Muraille et je pense davantage aux mains qui l’ont bâtie, à celles qui ont repris le travail et à celles qui en prennent soin aujourd’hui. Je pense aussi aux deux femmes dont j’ai partagé la cabine, à ce qu’elles ont mis en mouvement en me tendant une tomate. Elles ignoraient tout de la place que ce voyage prendrait dans ma vie. Moi aussi. Lorsque je suis descendue du train à Beijing, j’avais traversé des milliers de kilomètres. Il m’a fallu des années pour comprendre la distance qu’elles m’avaient aidée à franchir. (Les photos sont fournies par l’auteure)
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.