
Un mur de photos de l’exposition « les enfants de la nation », dans la bannière gauche de Sonid de la ligue de Xilin Gol (Mongolie intérieure) (PHOTO : LIU CHANG)
Dans la bannière gauche de Sonid, dans la ligue de Xilin Gol (Mongolie intérieure), un mur de photos retrace le parcours d’enfants séparés de leur famille venus du sud de la Chine il y a plus de soixante ans. À ses côtés, des sculptures et des objets d’époque racontent comment, par-delà les montagnes et les rivières, un lien de solidarité s’est tissé.
Les éleveurs ont appelé ces petits « les enfants de la nation ». Ce nom ne signifiait pas qu’ils appartenaient à l’État, mais rappelait qu’ils avaient été confiés, sous coordination nationale, à des familles d’éleveurs en Mongolie intérieure.
Un relais de vie à travers des milliers de kilomètres
À la charnière des années 1950-1960, la Chine connaît de graves difficultés économiques et une pénurie alimentaire. Dans le delta du fleuve Changjiang, des familles rurales, incapables de nourrir leurs enfants, se résignent à envoyer leurs tout-petits dans les villes voisines. Les orphelinats de Shanghai voient leurs effectifs grimper en flèche : 1 770 nourrissons accueillis en 1958, 3 525 en 1959, et 5 277 pour les seuls trois premiers mois de 1960, d’après les Annales des affaires civiles de Shanghai. Il en va de même pour ceux du Jiangsu, du Zhejiang et de l’Anhui. Fragilisés par la sous-alimentation, la plupart de ces tout-petits sont menacés par la maladie.
Face à cette urgence, la région autonome de Mongolie intérieure, riche en viande et en lait grâce à ses vastes prairies, répond à l’appel du gouvernement central. Zhou Enlai, alors Premier ministre, souhaite que la région fournisse du lait en poudre. Mais conscients que ce soutien ne résoudra pas le problème à long terme, les habitants des prairies choisissent d’ouvrir leurs foyers pour élever eux-mêmes ces enfants.
Des trains spéciaux sont affrétés et chaque ville de la région autonome envoie une équipe d’accueil à Shanghai. Un million de yuans est alloué aux services de santé, dix pouponnières sont créées, des puéricultrices sont formées en urgence. L’enregistrement, les examens de santé et les soins adaptés s’organisent. La population des prairies participe spontanément à cet effort collectif en apportant du combustible, du lait et des vaches.
C’est ainsi que plus de trois mille enfants arrivent par vagues successives en Mongolie intérieure. Après une période de convalescence en pouponnière, ils sont confiés à leurs nouvelles familles, qui préparent des vêtements neufs, des jouets et de la nourriture avant de venir les chercher à cheval ou en charrette à bœuf.

Le film chinois La fin de la mer est une prairie est inspiré de l’histoire des 3 000 enfants confiés à des familles d’éleveurs en Mongolie intérieure.
L’amour des mères des prairies
Bien que très jeunes et souvent célibataires, les puéricultrices entourent ces enfants d’une attention maternelle. Au début des années 1960, Duguima, âgée de seulement 19 ans, se voit confier 28 enfants âgés d’un mois à six ans au poste de santé de la bannière de Siziwang, à Ulanqab. Sous ses soins attentifs, aucun drame n’est à déplorer. En septembre 2019, elle reçoit le titre honorifique national de « Modèle du peuple » et déclare : « Cette médaille n’est pas donnée à moi seule ; elle est remise à toutes les “mères des prairies”. »
Manduriwa (« pivoine » en mongol), aujourd’hui septuagénaire, est arrivée en Mongolie intérieure en 1958 et a grandi auprès de ses parents adoptifs. « À cinq ans, je suis tombée malade. Ma famille n’avait pas d’argent. Mes parents ont emprunté 600 yuans, et mon père adoptif m’a portée sur son dos jusqu’à Beijing pour me faire soigner. Nous sommes passés par plusieurs grands hôpitaux et avons séjourné un mois à Beijing. Finalement, j’ai guéri », se souvient-elle, profondément émue.
Tonggalaga (« clair et lumineux » en mongol) est arrivée de l’Anhui dans les steppes de Xilin Gol. En ces temps de pénurie, l’amour de ses parents adoptifs ne lui a jamais fait défaut. Sa mère adoptive a même quitté son poste d’enseignante pour se consacrer entièrement à son éducation. Devant la vitrine où sont exposées de petites chaussures brodées et usées, Tonggalaga confie, la voix serrée : « Maman m’a dit que ces chaussures, je les avais en arrivant, un souvenir de ma mère biologique. Quand les semelles se sont usées, elle y a cousu des semelles de cuir. C’est l’amour de deux mères, et le témoignage de l’unité ethnique. »

Chi Yuying s’occupe des enfants dans le jardin d’enfants qu’elle dirige. (PHOTO FOURNIE PAR CHI YUYING)
Transmettre l’amour
Les années passent ; l’amour demeure. Ces enfants élevés dans les prairies se sont enracinés dans la région, protégeant la terre des steppes et rendant à la prairie ce qu’elle leur a donné. Arrivé dans les steppes de Xilin Gol il y a plus de soixante ans, Siqin Bater (« guerrier sage » en mongol) a travaillé comme électricien au pâturage de Maodeng, à Xilinhot. Il a parcouru des centaines de kilomètres à cheval puis à moto, dans le vent et la neige, pour réparer des lignes électriques. « En hiver, j’avais les mains et les pieds gelés, mais pour la steppe, j’étais prêt à tout », confie-t-il. Aujourd’hui retraité, il rappelle souvent à ses apprentis qu’il faut bien servir la prairie.
Née au début des années 1960, Chi Yuying n’avait que quelques mois lorsqu’elle a été adoptée par une famille Han. En 1988, elle a ouvert un jardin d’enfants privé pour accueillir jusqu’à trente enfants à la fois. Lorsque sa propre fille lui demande pourquoi elle consacre tant de temps aux autres enfants, elle explique qu’elle rend simplement l’amour qu’une puéricultrice lui a donné à son arrivée dans la steppe. Aujourd’hui retraitée, Chi Yuying participe à des œuvres caritatives, tandis que sa fille est revenue dans la steppe natale et travaille au Bureau du logement et de la construction urbaine et rurale.
Bien des « enfants de la nation » incarnent cette gratitude à leur manière. Tonggalaga a ouvert, grâce à la technique de confection des robes mongoles apprise de sa mère adoptive, un atelier de couture devenu plus tard une boutique et un centre de formation gratuit pour les apprentis de familles modestes. Manduriwa est devenue procureure et a reçu une médaille du mérite. En 2010, à son initiative, les anciens enfants confiés, dont Tonggalaga, ont créé l’association caritative « Les Enfants de la Nation », qui compte aujourd’hui plus de 200 membres. La structure a déjà permis à 145 élèves défavorisés de poursuivre leurs études. « Nous resterons à jamais enfants des prairies », aiment-ils à répéter. Devenues les gardiennes de cette frontière, ces vies ont trouvé dans la steppe leur véritable foyer.