
Paysage du désert de Mu Us, le 20 septembre 2025
Le 3 septembre au matin, Yin Yuzhen vient tout juste de raccompagner son vieil ami américain Ronald Sakolsky à Beijing. Dix jours plus tôt, elle l’accueillait dans sa forêt au cœur du désert de Mu Us. Devant sa porte, des journalistes du National Geographic et des participants à un échange culturel international attendent déjà. Elle leur offre des tranches de pastèque, exactement comme elle l’avait fait pour M. Sakolsky.
Il y a quarante ans, cette portion du désert était un enfer de sable qui dévorait toute vie. Tout juste mariée, elle avait quitté le Shaanxi pour s’installer dans la bannière d’Uxin à Ordos, en Mongolie intérieure, dans une maison à demi enfouie dans les dunes. Le vent y soufflait sans répit. L’isolement était tel qu’elle recouvrait d’un seau les empreintes de pas des passants, pour se donner l’illusion d’une présence humaine. Pour rompre cette solitude, elle s’est mise à planter. En quarante ans, elle a boisé plus de 70 000 mu (1 mu=1/15 ha).
« Cette forêt n’est pas née du hasard. Elle est le fruit de la persévérance de plusieurs générations de pionniers comme Yin Yuzhen », explique Wu Dan, directrice adjointe du département de la communication du comité du Parti communiste chinois pour la bannière d’Uxin. Cette alliance entre engagement individuel et soutien public a permis de verdir 85 % du désert de Mu Us. La méthode chinoise de lutte contre la désertification est aujourd’hui reconnue par le Programme des Nations unies pour l’environnement et d’autres institutions internationales comme un modèle mondial. L’histoire de Yin Yuzhen en est l’incarnation la plus juste.

Yin Yuzhen et son époux posent avec M. Sakolsky, dans la bannière d’Uxin, à Ordos (Mongolie intérieure), en 2000.
Un pacte de 26 ans
Tout commence en 1999. À l’époque, Ronald Sakolsky, enseignant d’anglais à Luoyang (Henan), découvre Yin Yuzhen dans un reportage télévisé. Marqué par la détermination de cette femme, il met deux mois à collecter cinq mille dollars aux États-Unis. S’il doute que des arbres puissent réellement pousser dans le sable, il souhaite avant tout soutenir sa ténacité.
En recevant cet argent, Yin Yuzhen ne pense qu’à une chose : acheter les meilleurs plants. « À l’époque, j’avais déjà de l’expérience. Le taux de survie des jeunes arbres atteignait 80 %. » Elle investit chaque centime dans des plants de première qualité qu’elle plante un à un dans le sable. Plus tard, elle dresse une stèle gravée au nom de Sakolsky en chinois. « Ce n’était pas seulement pour garder une trace de cette amitié. C’était une promesse faite à moi-même : faire vivre ces arbres, pour qu’un jour il puisse revenir les voir », confie-t-elle.
En 2000, M. Sakolsky se rend pour la première fois au désert de Mu Us. Ensemble, ils mettent en terre un jeune peuplier d’un mètre de haut. Le travail achevé, il secoue la tête, sceptique : « Il ne tiendra pas. » Yin Yuzhen ne répond rien. Dès lors, chaque jour, elle transporte des seaux d’eau à travers les dunes. À l’automne, le peuplier est toujours là, bien vivant.
Le 23 août 2026, à l’âge de 76 ans, M. Sakolsky revient en Chine à l’invitation de l’Association d’échanges internationaux pour l’éducation de la Chine. À sa descente d’avion à Ordos, Yin Yuzhen l’attend. Pendant plusieurs jours, elle lui fait parcourir cette terre qu’il avait jugée incapable de porter la vie. Ils ne parlent pas la même langue, mais un regard suffit. « Nous ne sommes pas du même sang, mais nous sommes devenus frère et sœur », dit-elle en souriant.
Le 24 août, il pénètre enfin dans la forêt qui porte son nom : « la forêt Sakolsky ». Le jeune peuplier chancelant d’autrefois mesure aujourd’hui plus de dix mètres. Devant une nouvelle stèle, il dessine un arbre, puis un cœur, avec la lettre « S » d’un côté et le nom « YIN » de l’autre. Ensemble, ils plantent un nouvel arbre. « Je lui disais que c’était impossible, mais elle m’a prouvé le contraire. Elle m’a enseigné la persévérance. »
À l’aéroport, au moment des adieux, elle lui glisse une pomme de son verger dans la main. En s’éloignant, il se retourne une dernière fois. Elle lui dit que ses enfants (les arbres) lui font signe. Plus tard, il confiera qu’à cet instant, il a senti qu’une partie de lui restait en Chine.

Yin Yuzhen (g.) avec M. Sakolsky (c.), le 24 août 2026 (PHOTOS FOURNIES PAR YIN YUZHEN)
Un arbre, un lien entre deux mondes
L’histoire a rapidement traversé les frontières pour être racontée à la 17e session de la Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, qui se tenait à Oulan-Bator, en Mongolie. Au Pavillon de la Chine, Andrea Meza Murillo, secrétaire exécutive adjointe de la Convention, a tenu à saluer cet effort. « La persévérance d’un individu et la solidarité internationale peuvent accomplir des choses immenses. Le cas de Yin Yuzhen n’est pas isolé. Il représente des millions de Chinois qui, de leur propre initiative, participent à la reforestation et à la protection de l’environnement. »
Dans la cour de Yin Yuzhen, de jeunes visiteurs venus des quatre coins du monde ne cachent pas leur émotion.
« Elle aurait pu utiliser cet argent pour améliorer sa vie et personne ne lui en aurait tenu rigueur. Mais elle a choisi de prendre le chemin le plus difficile en plantant des arbres », confie Lawrence Wang, un étudiant américain à l’Université Tsinghua.
« Cinq mille dollars, ce n’est pas rien. Elle en a fait une forêt. C’est le plus bel usage qu’elle pouvait en faire », ajoute Kylian Hamami, étudiant français.
Pour d’autres, cette histoire est une source d’espoir. Farid Mohamed Ahmed, originaire d’Égypte, témoigne : « Dans ma région aussi, la désertification est un problème. En voyant ce qui a été accompli ici, je me dis qu’avec les mêmes techniques, nos déserts pourraient, eux aussi, devenir aussi beaux. »
Comme l’a dit M. Sakolsky : « Si une femme vivant dans le désert chinois et un simple enseignant américain ont pu créer ensemble une forêt, qu’est-ce qui serait impossible ? »
L’écho des dunes
Aujourd’hui, les arbres du désert de Mu Us s’étendent à perte de vue. Yin Yuzhen parle toujours au sable et aux arbres, mais elle ne maudit plus le vent. « Je les remercie, ils ont permis à ces arbres de bien pousser ! » Dans la forêt, elle caresse un tronc, en tapote un autre. « Ils sont comme mes enfants, ils m’entourent et ils rient. »
Dans sa famille, tout tourne autour des arbres, même les prénoms de ses enfants évoquent la forêt. Elle y voit le signe que la lutte contre la désertification portera ses fruits. Pour les générations à venir, elle a un vœu simple : allier technologie et nature pour faire prospérer fermes, forêts et pâturages.
De retour aux États-Unis, M. Sakolsky réfléchit déjà à la manière de multiplier les échanges. « Sans les programmes d’échange d’enseignants, je ne serais jamais venu en Chine. Pour améliorer les relations entre les deux pays, il faut commencer par les enfants et les étudiants. » Yin Yuzhen, elle, continuera de raconter son histoire pour encourager d’autres à planter des arbres et à transformer le sable en terre nourricière.
Il y a quarante ans, elle protégeait les traces de pas pour tromper la solitude. Aujourd’hui, c’est une forêt entière qui lui répond. Et son écho traverse les dunes du désert de Mu Us pour résonner bien au-delà des océans.