Société

Quand les districts s'inspirent de Yiwu
By XIA YIPU* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-09-21 12:41:00

Dans le centre de la province du Zhejiang, on entend parfois cette comptine populaire, transmise de génération en génération : « Colombe d’or, colombe d’argent, volant çà et là à Yiwu. » Elle renferme le secret de la transformation de Yiwu, passé d’un district pauvre où l’on échangeait « des plumes de poulet contre du sucre » à un supermarché mondial. Elle révèle aussi la logique qui soustend le développement de qualité des économies au niveau des districts, chacun devant trouver une voie adaptée à ses réalités locales. 

Au cours des quatre dernières décennies, Yiwu a connu une transformation remarquable, chaque étape de son développement s’inscrivant en phase avec son époque. Au début de la réforme et de l’ouverture, cette terre aride peinait à nourrir sa population. Des colporteurs, chargés de marchandises sur leurs épaules et agitant leurs hochets, sillonnaient les rues, échangeant du sucre roux contre des plumes de poulet et de la ferraille contre quelques pièces, insufflant ainsi une première vitalité commerciale dans des conditions de vie extrêmement pénibles. De l’ouverture du marché de la rue Huqingmen en 1982 aux six générations successives de marchés désormais connectés à l’économie mondiale, d’une région du centre du Zhejiang où la superficie de terres arables par habitant était inférieure à un demi-mu à un centre commercial affichant en 2025 le plus important volume d’exportations parmi les villes au niveau du district, l’essor fulgurant de Yiwu illustre parfaitement l’importance d’un développement économique fondé sur les réalités locales. 

Les fondements théoriques de l’expérience de Yiwu 

Le développement de Yiwu offre une expérience pratique, reproductible et adaptable à plus grande échelle, qui permet aux districts de relever certains défis communs du développement. 

Le point de départ comme l’objectif ultime de l’action du Parti communiste chinois ont toujours  été de respecter la créativité des masses, de répondre à leurs besoins, de s’appuyer sur elles pour promouvoir le développement et de veiller à ce qu’elles bénéficient de ses fruits. Le parcours de développement de Yiwu en constitue une illustration éloquente. 

Au début de la réforme et de l’ouverture, Yiwu ne disposait ni de ressources minières, ni de port, ni d’une importante base industrielle. La production agricole ne suffisait pas à subvenir aux besoins essentiels de la population, si bien que les habitants ont spontanément développé une économie de colportage fondée sur le principe des « plumes de poulet contre du sucre ». Cette pratique commerciale rudimentaire répondait aux besoins fondamentaux de la population. En 1982, après la fermeture de l’étal de la vendeuse Feng Aiqian, celle-ci prit l’initiative de faire part de ses revendications au comité du Parti du district. Plutôt que de réprimer les activités commerciales de la population, les autorités locales autorisèrent les agriculteurs à se livrer au commerce, facilitèrent le transport à longue distance, favorisèrent l’ouverture des marchés urbains et ruraux et permirent une concurrence plus ouverte. Par une simple mesure administrative, elles légitimèrent les activités commerciales individuelles et libérèrent les forces  entrepreneuriales de la population. 

Depuis plus de quarante ans, chaque étape de modernisation du marché et chaque avancée politique majeure à Yiwu se sont appuyées sur les pratiques dynamiques apparues à la base. Le mode de commerce d’achat sur le marché est ainsi né d’une innovation institutionnelle répondant aux besoins de distribution et de transaction d’innombrables commerçants. Le  commerce électronique transfrontalier en direct a ouvert une nouvelle voie empruntée par les petits commerçants pour élargir leurs canaux de vente. Plus récemment, le commerce numérique fondé sur l’intelligence artificielle a fait émerger un nouveau modèle économique, porté par des PME capables de relever les défis liés aux transactions multilingues. Le moteur du développement social a toujours résidé dans les pratiques productives de la population. Lorsqu’un district se coupe de sa population et ignore ses initiatives novatrices, il perd ses fondements mêmes. C’est la leçon la plus simple, mais aussi la plus profonde, de l’expérience de développement de Yiwu. 

En Chine, les ressources, les modes de production et les niveaux de productivité varient considérablement d’une région à l’autre. Les modèles de développement régional ne peuvent donc être transposés mécaniquement. Les stratégies de développement doivent être élaborées en fonction des réalités locales. Yiwu, située à l’intérieur des terres, sans accès à la mer ni frontière internationale, et dépourvue de ressources industrielles traditionnelles, ne pouvait ni reproduire le modèle de transformation axé sur l’exportation des villes portuaires côtières, ni suivre la voie de l’industrie lourde empruntée par les districts riches en ressources naturelles. Le comité du Parti et le gouvernement locaux ne se sont toutefois pas laissé décourager par ces contraintes. Ils ont au contraire su exploiter leurs atouts traditionnels dans le commerce, notamment le troc, et appliquer avec constance la stratégie consistant à développer le commerce pour stimuler l’économie du district. 

Le développement de Yiwu s’est caractérisé par une réforme continue des relations de production et une libération constante des forces productives dans le domaine commercial. De l’ouverture de son premier marché de rue en 1982 à sa transformation en centre mondial du commerce numérique, de l’assouplissement des restrictions pesant sur les entreprises individuelles à la mise en œuvre du premier programme pilote national de réforme globale du commerce international, en passant par la promotion à l’échelle nationale du mode de commerce d’achat sur le marché et l’approfondissement continu des réformes visant à renforcer l’autonomie des districts, Yiwu a constamment adapté ses systèmes de supervision administrative, de dédouanement et de services liés au commerce international aux besoins de  développement de son secteur commercial. Elle a ainsi continuellement optimisé l’environnement nécessaire à la circulation des petits articles. 

Étendre davantage l’expérience de Yiwu 

S’inspirer de l’expérience de développement de Yiwu et la promouvoir ne signifie pas que toutes les régions doivent la copier et créer à leur tour des marchés de petits articles. Il s’agit plutôt d’en tirer une méthodologie de développement, d’explorer des voies adaptées aux réalités locales et de construire des modèles de développement propres à chaque district, permettant à chaque région de valoriser ses atouts. 

Les collectivités locales doivent lever les obstacles institutionnels qui entravent l’entrepreneuriat et l’innovation, faciliter l’accès aux marchés, réduire les coûts de démarrage et recueillir activement les besoins de développement des entreprises locales, des agriculteurs et des micro, petites et moyennes entreprises. Il s’agit de transformer l’innovation spontanée des citoyens en moteur du développement régional. Qu’il s’agisse d’un district agricole, riche en ressources naturelles, culturel et touristique ou industriel, les citoyens constituent toujours la principale force motrice du développement. Dès lors que leur enthousiasme est mobilisé, aucun problème de développement n’est insurmontable. 

Il faut également évaluer avec précision les ressources locales, les industries, la culture et les avantages géographiques afin d’identifier les atouts comparatifs propres à chaque territoire. Ainsi, les districts à vocation agricole peuvent privilégier la production et la commercialisation de produits agricoles de spécialité ; ceux qui disposent de ressources naturelles peuvent développer leurs chaînes de transformation ; les districts à vocation culturelle et touristique peuvent s’engager dans un développement intégré de la culture et de l’écologie ; les districts de l’intérieur peuvent créer des plateformes de distribution spécialisées ; et les districts côtiers peuvent renforcer leur industrie manufacturière tournée vers l’exportation. En empruntant une voie adaptée à leurs caractéristiques, les districts pourront ainsi tracer des trajectoires différenciées vers un développement de haute qualité. 

Il est nécessaire d’abandonner une focalisation exclusive sur la croissance du PIB, de coordonner le développement économique, l’amélioration des conditions de vie, le développement urbain et rural, la protection écologique et la sécurité, et de promouvoir simultanément la modernisation industrielle, la prospérité commune, la protection de l’environnement et la gouvernance locale. Il faut également trouver un équilibre entre la croissance à court terme et le développement durable à long terme, faire du bien-être de la population l’objectif ultime, mettre en œuvre une approche globale et réaliser pleinement une modernisation intégrée.  

Montrer la portée mondiale de la modernisation à la chinoise 

Dans une perspective de développement mondial, l’expérience de Yiwu revêt une portée qui dépasse largement les frontières géographiques. 

Malgré les nombreux défis auxquels elle a été confrontée, Yiwu a su bâtir un système commercial et d’échanges autonome et maîtrisé, reliant les circuits nationaux et internationaux. Ce système repose sur l’impulsion du Parti, la participation de la population, la coordination entre l’État et le marché et une approche adaptée aux réalités locales. Il a favorisé une croissance plus inclusive et plus équitable, sans dépendre excessivement des capitaux étrangers ni sacrifier les intérêts de la population locale. Il montre ainsi que la modernisation à la chinoise peut offrir aux  régions en développement une voie autonome et durable vers la modernisation. 

Aujourd’hui, le modèle commercial de Yiwu, son expérience en matière de gouvernance intégrée des espaces urbains et ruraux ainsi que ses mécanismes de soutien à l’entrepreneuriat local sont étudiés et repris dans plusieurs pays en développement. Ils témoignent ainsi de la diffusion internationale des pratiques chinoises en matière de développement au niveau des districts. 

*XIA YIPU est chercheuse associée de l’Institut d’études marxistes de l’Académie chinoise des sciences sociales. 

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