
Des marsouins aptères du Yangtsé s’amusent dans l’eau. (FU MAN)
Le 12 mars, dès son arrivée dans la province du Jiangsu, Andrew Balmford, professeur de biologie de la conservation à l’Université de Cambridge et membre de la Royal Society, s’est rendu au poste d’observation situé le long du fleuve Changjiang. Il est venu spécialement pour observer le marsouin aptère du Yangtsé, un mammifère aquatique endémique de Chine. En moins de deux minutes, il a vu six à huit individus jouer près de la rive, une apparition qui a offert un accueil inespéré à ce visiteur venu de loin.
« C’est incroyable de pouvoir observer l’un des mammifères les plus rares de la planète en plein cœur d’une métropole trépidante ! Ici, la ville, les hommes et les bateaux coexistent en laissant une vraie place à cette créature extraordinaire », s’est exclamé M. Balmford.
Un retournement après les heures sombres
Il y a encore dix ans, la situation était critique. La population du marsouin aptère du Yangtsé déclinait d’environ 10 % par an pour atteindre à peine un millier d’individus, ce qui lui a valu le statut d’espèce « en danger critique d’extinction » sur la Liste rouge de l’UICN. Entre pollution, pêche illégale et trafic fluvial, l’animal frôlait le point de non-retour, alors que le dauphin de Chine, autre cétacé partageant son habitat, avait déjà été déclaré fonctionnellement éteint.
Les débuts ont été difficiles. Face à un public peu sensibilisé, leurs appels restaient souvent sans réponse. « La création de la réserve provinciale du Changjiang à Nanjing et le soutien ferme des autorités en faveur de la protection de cette espèce nous ont apporté le second souffle dont nous avions besoin », confie-t-il.
Le véritable tournant survient en 2016 avec le déploiement de la stratégie de « protection renforcée du Changjiang ». L’Association bénéficie alors d’une attention et d’un soutien accrus de la part des pouvoirs publics, des médias et des citoyens.
Avec l’entrée en vigueur du moratoire décennal sur la pêche, le fleuve a pu retrouver son équilibre naturel, et la protection du marsouin est entrée dans une nouvelle phase : en 2025, la population a atteint 1 426 individus, enregistrant une croissance significative. Ces « anges souriants », autrefois difficiles à observer, apparaissent désormais régulièrement dans les sections urbaines du fleuve, devenant un symbole vivant de l’amélioration de l’écosystème du Changjiang.

Jiang Meng et Andrew Balmford observent les marsouins aptères du Yangtsé.
La science comme fondement, le public comme rempart
En étroite collaboration avec les équipes nationales dédiées à la protection du marsouin, ainsi qu’avec des universités et des instituts de recherche, l’équipe de Jiang Meng a assisté à une montée en puissance considérable des capacités techniques.
En 2022, l’analyse de l’ADN environnemental (ADNe) prélevé dans l’eau a permis de localiser avec précision les zones de passage des groupes de marsouins. En 2025, les drones sont devenus un outil précieux pour le suivi automatique et l’alerte précoce. Aujourd’hui, l’IA permet une analyse en temps réel, une reconnaissance automatique et un déclenchement d’alertes. La réactivité des équipes sur le terrain s’en trouve démultipliée.
Toutefois, la technologie ne remplacera jamais l’engagement humain. Avec l’intérêt croissant du public pour la protection de la faune sauvage, de nombreux citoyens ont rejoint les équipes de bénévoles mises en place par l’Association, effectuant régulièrement des missions de surveillance et de patrouille.
« Sans ces rondes quotidiennes et cette présence sur le terrain, il aurait été impossible de détecter à temps les marsouins blessés ou malades », explique Jiang Meng. Aujourd’hui, une unité d’urgence équipée peut intervenir sur le site en moins de trente minutes.
Pour impliquer davantage la population, l’Association a développé une application participative dédiée à l’observation du marsouin. Les riverains y transmettent leurs photos et signalements, générant automatiquement des fiches de suivi. En six mois de fonctionnement à titre expérimental, plus de 10 000 données exploitables ont ainsi été récoltées.
Pour aller plus loin, l’Association prépare des formations spécialisées et un parcours d’engagement gradué pour fidéliser ses volontaires sur le long terme.

Des enfants visitent une exposition consacrée aux marsouins aptères du Yangtsé dans la Station de surveillance de Nanjing, le 19 février 2023.
Un sourire qui franchit les frontières
Le marsouin est non seulement un indicateur écologique, mais aussi un trait d’union entre les peuples dans le monde. À ce jour, plus de 300 étudiants originaires de différents pays, tels que l’Inde, le Pakistan, le Kenya et plusieurs pays européens, ont rejoint l’équipe de bénévoles internationaux. Chaque semaine, ces jeunes visages aux origines diverses arpentent les rives du Changjiang pour participer aux patrouilles, ramasser les déchets et enregistrer des données.
Par ailleurs, l’« Opération Sourire du Chang-jiang » lancée par l’Association a été inscrite au programme du Forum sur la culture du fleuve Changjiang, organisé sous l’égide de l’UNESCO. Plus de cinquante ambassadeurs, personnalités politiques et experts, dont Andrew Balmford, portent désormais le titre d’« Ambassadeurs du Sourire ».
L’Amérique et l’Europe possèdent une riche expérience dans le domaine de la protection animale. C’est pourquoi Jiang Meng envisage de s’inspirer des pratiques mises en œuvre aux Açores (Portugal), en développant des activités éducatives comme l’observation des marsouins dans le respect des impératifs de conservation, afin de promouvoir l’écotourisme. Cette initiative peut générer des bénéfices économiques et permettre au monde entier de mieux connaître la culture du Changjiang et la gouvernance écologique de la Chine.
La solution chinoise pour une synergie de développement
Aujourd’hui, à Nanjing, les embarcations anarchiques et la pêche illégale ont cédé la place à des berges réaménagées et à des eaux clarifiées. Moins craintifs, les marsouins s’approchent aujourd’hui à quelques mètres de la rive.
En 2022, Nanjing, en collaboration avec les villes de Zhenjiang (Jiangsu) et de Ma’anshan (Anhui), a adopté une décision visant à renforcer la protection du marsouin aptère du Yangtsé. Il s’agit de la première législation de coordination régionale à l’échelle d’un bassin versant qui cible une espèce unique dans tout le pays, couvrant environ 260 km du Changjiang sur trois villes. En décembre 2025, le ministère de l’Agriculture et des Affaires rurales a publié, conjointement avec plusieurs départements, le Plan d’action pour la sauvegarde du marsouin aptère du Yangtsé (2026-2035), marquant le passage d’une approche de sauvetage d’urgence à une stratégie de restauration systématique.
Si la tendance est encourageante, la partie n’est pas encore gagnée. La fragmentation de l’habitat, les perturbations dues à la navigation et la pollution résiduelle n’ont pas totalement disparu. « L’activité économique dans le bassin du Changjiang ne fera que s’intensifier », rappelle Jiang Meng. C’est pourquoi des mesures réalisables visant à inciter les navires à réduire leur vitesse et à limiter les nuisances sonores et lumineuses dans les zones de passage des marsouins sont nécessaires.
Les efforts de protection du marsouin menés à Nanjing offrent une « solution chinoise » où la conservation de la nature trouve sa place au cœur des régions les plus urbanisées, prouvant que l’essor économique et la préservation du vivant ne sont plus incompatibles.