Je ne suis pas arrivée en Chine par choix, mais par amour. Un jour, à Paris, mon compagnon m’a annoncé que son entreprise lui proposait d’y retourner, quinze ans après y avoir déjà vécu, et m’a demandé de l’accompagner. Ma première réaction a été de refuser. Ma vie était établie en France et je ne connaissais rien de la Chine. Mais ce pays qui me semblait si lointain éveillait aussi ma curiosité. Par amour pour cet homme, mais aussi par curiosité philosophique et culturelle, j’ai finalement accepté de partir. Quarante-huit heures avaient suffi pour que je change d’avis.
Avant de partir, j’avais peur de cette Chine que je ne connaissais pas. Je l’imaginais immense, difficile à pénétrer, avec une langue, une écriture et une culture qui me resteraient étrangères. Je ne suis pas sinologue et je n’avais pas étudié la Chine avant de m’y installer. Mon rapport à ce pays s’est construit autrement, au fil de la vie quotidienne, des rencontres et des transformations dont j’ai été témoin.
Je suis donc partie par amour pour un homme, non pour un pays. Mais lorsque, plus tard, des occasions de rentrer en France se sont présentées, je suis restée, cette fois par amour pour la Chine et les Chinois.
Je me souviens notamment de mes débuts à Beijing. J’aimais le café et, à l’époque, il n’était pas facile d’en trouver. Près de Houhai, il nous arrivait de chercher longtemps. Lorsque nous trouvions enfin un endroit, la tasse pouvait coûter presque aussi cher qu’un repas. Aujourd’hui, cette scène paraît presque incongrue. La culture du café s’est développée à une vitesse remarquable. D’abord portée par les enseignes internationales, elle a été réinventée par les marques locales en peu de temps. J’ai vu ce paysage passer du vide absolu à l’influence étrangère, puis à une véritable appropriation chinoise.
Ce petit exemple dit beaucoup de la Chine que j’ai découverte : une Chine capable d’accueillir ce qui vient d’ailleurs, de l’adapter et de le transformer.

Créer le dialogue
C’est aussi à travers la culture que j’ai construit ma place en Chine. Lorsque j’ai créé Yishu 8 à Beijing, mon ambition était d’offrir aux jeunes artistes français et chinois un espace de rencontre, de travail et de création. Au fil des années, cette résidence est devenue une véritable plateforme d’échanges entre les deux pays.
Je me suis ainsi retrouvée dans un rôle de médiatrice, de passeuse, voire d’incubatrice de projets. Je crois profondément que l’art et la création permettent de dialoguer autrement, en partant de ce que l’on peut faire ensemble plutôt que de ce qui nous sépare.
Aujourd’hui, j’étends cette même démarche à la gastronomie, que je considère comme un art à part entière. Nous allons favoriser les résidences de jeunes chefs chinois et français pour réfléchir ensemble à la gastronomie de demain. Au fond, ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est la rencontre : comment deux cultures différentes peuvent-elles se comprendre, s’influencer et inventer quelque chose ensemble ?
À mon arrivée en Chine, j’ai été frappée par un paradoxe : les Chinois me semblaient à la fois extrêmement rapides et étonnamment disponibles. Une conférence pouvait être organisée en quelques jours seulement, et les personnes les plus sollicitées restaient accessibles pour échanger, transmettre ou partager un repas.
En tant que philosophe de formation, j’ai commencé à me demander ce qui expliquait ce rapport différent au temps. En France, le temps est souvent une flèche : il faut aller plus vite, gagner du temps, ne pas en perdre. En Chine, il existe un rapport plus complexe, où coexistent le temps rapide de l’économie et de l’innovation et un temps plus cyclique, lié à la nature, aux saisons et à la continuité. C’est cette réflexion qui m’a conduite à écrire Pourquoi les Chinois ont-ils le temps ?

Exposition « Histoire d’Yishu 8, résidence d’artistes franco-chinoise » au Musée national des beaux-arts de Chine
Le temps en cadeau
Je n’imaginais pas que ce livre me conduirait un jour jusqu’à l’Élysée. En 2024, lors de la visite de Xi Jinping en France, j’ai été invitée au dîner d’État organisé à l’Élysée. Grâce au président Emmanuel Macron, j’ai pu aller à la rencontre du président chinois pour lui remettre mon livre, traduit en chinois.
Je voulais que ce cadeau ait un sens. En Chine, j’ai appris l’importance des gestes et des cadeaux. Je souhaitais offrir au président Xi Jinping le regard d’une philosophe française qui vit en Chine et qui s’interroge depuis des années sur la relation des Chinois au temps.
La rencontre avait aussi une dimension historique. Yishu 8 est installé dans l’ancienne Université franco-chinoise de Beijing, qui fait écho à l’Institut franco-chinois de Lyon, visité par Xi Jinping lors de son premier voyage en France. Ces deux lieux s’inscrivent dans une même histoire d’échanges entre les deux pays.
Lorsque je lui ai remis le livre, je lui ai parlé de mon expérience en Chine et de mon travail à Yishu 8. Il m’a demandé si j’étais sinologue et comment je faisais pour parler chinois. Je lui ai répondu que je ne l’étais pas. Je suis arrivée en Chine sans formation particulière sur ce pays ; c’est la vie, les rencontres et les années passées ici qui ont construit mon regard.
Je me suis alors retrouvée entre les deux présidents, avec mon petit livre à la main. Pour moi, cette image était symbolique : deux pays, deux cultures, une histoire commune et, au milieu, un livre consacré au temps.
Après plus de vingt ans entre la France et la Chine, deux idées me paraissent particulièrement importantes : la place de la relation humaine et la capacité d’innovation. On a longtemps répété que la Chine ne faisait que copier. Ce que j’observe est tout autre : une capacité à essayer, à avancer, à ajuster. On commence, on expérimente, on améliore. Rien n’est complètement figé.
Mais si je ne devais retenir qu’une seule leçon de ces vingt années, ce serait l’importance de s’intéresser à ce que les autres pensent. Plutôt que d’affirmer « les Chinois pensent ceci » ou « les Français pensent cela », je préfère demander : « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? » Ne pas penser de la même manière n’est pas un problème ; vouloir penser à la place de l’autre en est un. La Chine m’a appris qu’avant de parler, il fallait parfois commencer par écouter.
*CHRISTINE CAYOL est philosophe, autrice et fondatrice de Yishu 8.