Société

Les cerfs de Wallich et leur mère humaine
By XIA YUANYUAN, membre de la rédaction | La Chine au présent | Updated: 2026-09-01 15:15:00

Sauvés lors d’un hiver rigoureux, ils reviennent chaque année depuis plus d’un demi-siècle. 

Des cerfs de Wallich dans la réserve naturelle de Changmaoling 

Dans la réserve naturelle de Changmaoling, dans l’est du Xizang, une complicité exceptionnelle unit les hommes et les animaux depuis plus de cinquante ans. Chaque hiver, lorsque la neige recouvre les montagnes, des milliers de cerfs de Wallich (Cervus canadensis wallichi) descendent dans les prairies, fidèles à un rendez-vous devenu vital.

Tout a commencé avec une femme tibétaine, Xiangqiu Lamu, surnommée « la mère des cerfs ». En août 2024, cette gardienne de la réserve naturelle s’est éteinte à l’âge de 69 ans. Le lien si particulier qu’elle a tissé au cours de son existence ne s’est pas éteint avec elle, trouvant au contraire un élan nouveau dès l’automne suivant.

À sa mort, la population de cerfs de Wallich, qui ne comptait à l’origine qu’une cinquantaine d’individus, dépassait déjà plusieurs milliers de têtes. Aujourd’hui, ses deux fils et de nombreux volontaires ont repris le flambeau, perpétuant ce pacte silencieux entre l’homme et la nature.

Un rendez-vous hivernal 

Chaque hiver, lorsque les montagnes de l’est du Xizang se drapent de blanc, des visiteurs insolites émergent des forêts denses des hauteurs pour gagner les prairies de Changmaoling. Leur destination est le cœur de la réserve naturelle nationale des cerfs de Wallich de Leiwuqi. Cette migration annuelle trouve son origine dans un hiver, il y a plus d’un demi-siècle.

En 1970, Xiangqiu Lamu, jeune bergère de 15 ans, recueille trois faons orphelins trouvés agonisants dans la montagne par des villageois. Malgré la pénurie de l’époque, elle n’hésite pas à partager sa propre ration de tsampa, mélangée à des navets et du sel, pour les nourrir. Elle les installe chez elle pour les protéger du froid rude du plateau, les réchauffant de son corps et de ses modestes couvertures. Bien que les voisins lui conseillent de les relâcher, elle choisit de préserver ces jeunes vies. Grâce à ses soins constants, un miracle se produit et les trois faons survivent. Une fois les petits devenus assez vigoureux pour subvenir à leurs besoins, elle les rend à la forêt.

L’hiver suivant, quelle n’est pas sa surprise de voir revenir les trois cerfs accompagnés d’une dizaine de leurs congénères, rôdant près de sa maison. Comprenant leur appel, elle leur apporte de quoi manger. Dès lors, préparer de la nourriture pour le retour des cerfs chaque hiver devient un engagement tacite entre elle et eux.

À l’époque, personne ne pouvait mesurer la portée de son geste. Pourtant, elle venait de sauver une espèce alors menacée d’extinction, et la prairie qu’elle protégeait allait devenir l’unique réserve nationale dédiée aux cerfs de Wallich.

Xiangqiu Lamu et ses deux fils accompagnés d’une harde de cerfs 

Un demi-siècle de veille 

L’année où les cerfs reviennent pour la première fois, Xiangqiu Lamu a 16 ans. Cette mission va devenir le fil conducteur de sa vie 54 ans durant.

Son travail est simple mais exigeant, consistant à patrouiller dans les prairies et les forêts, veiller sur la santé des hardes et allumer des feux la nuit pour tenir à distance prédateurs et braconniers. Elle croise plusieurs fois des ours bruns en patrouille. En hiver, elle brise la glace des rivières pour permettre aux cerfs de s’abreuver. Quand une biche tombe malade ou peine à mettre bas, elle veille des nuits entières. C’est ainsi que les locaux l’ont rapidement surnommée « la mère des cerfs ».

En 1988, lorsque la réserve de Changmaoling commence à être planifiée, la jeune femme veille déjà sur les cerfs depuis 18 ans. Son unique préoccupation reste alors d’accumuler suffisamment de fourrage avant l’hiver pour épargner la faim aux animaux.

En 1993, la réserve naturelle des cerfs de Wallich est officiellement créée au niveau régional, et Xiangqiu Lamu en devient l’une des premières gardiennes. Interrogée sur les raisons de cet engagement, elle répond simplement : « J’aime ces cerfs, j’en reconnais beaucoup, comme mes propres enfants. »

Lorsque la réserve est élevée au rang national en 2005, Xiangqiu Lamu reste insensible aux honneurs et répète que le plus important demeure le bien-être des cerfs.

Sous son influence, la protection des cerfs de Wallich se transforme en une affaire familiale. Son mari, ses deux fils et sa belle-fille s’engagent à leur tour comme gardiens ou agents de surveillance. Aujourd’hui, préparer le fourrage, patrouiller et observer les hardes rythment leur quotidien.

« Quand j’avais six ou sept ans, ma mère m’emmenait déjà nourrir les cerfs », raconte son fils cadet. « Elle m’a tout appris : comment les nourrir en hiver, comment les ravitailler en sel en automne, comment reconnaître un cerf malade. Depuis sa mort, chaque fois que je vois un cerf, je pense à elle. Le regard de certains cerfs me rappelle le sien. »

Un des fils de Xiangqiu Lamu reprend le flambeau de la protection des cerfs avec l’aide de sa famille. (PHOTOS FOURNIES PAR LE CENTRE DES MÉDIAS DU DISTRICT DE LEIWUQI) 

Un élan collectif 

La persévérance de Xiangqiu Lamu a fini par mobiliser tout le canton de Changmaoling. De nombreux habitants se sont joints spontanément aux patrouilles et aux soins des cerfs. La protection de la faune, autrefois démarche individuelle, est ainsi devenue une tradition locale.

« Les bergers qui vivent ici depuis des générations connaissent le mieux cette montagne et ses animaux », explique Ciren Duoji, directeur du Bureau des forêts et des prairies du district de Leiwuqi. « Ils sont souvent les premiers à remarquer les changements dans la prairie ou les comportements inhabituels des animaux. La protection écologique de la réserve ne peut se faire sans eux. »

Aujourd’hui, la réserve dispose d’installations modernes. L’État y a investi plus de 100 millions de yuans pour construire cinq postes de protection, sept points de contrôle et deux centres de soins pour la faune, formant un réseau standardisé de protection écologique. Les méthodes se sont adaptées, associant les patrouilles humaines à des technologies comme les caméras infrarouges et les drones.

Xiangqiu Lamu ne comprenait peut-être pas pleinement ces systèmes modernes. Sa seule inquiétude se résumait à savoir si les cerfs allaient bien. La croissance de leur population, de quelques dizaines à plusieurs milliers, est la réponse la plus éloquente à un demi-siècle de dévouement.

La relève s’organise aujourd’hui sous des formes variées. Le fils cadet de Xiangqiu Lamu et sa femme partagent son histoire lors de conférences. Dans l’école primaire nº 1 de Changmaoling, des cours consacrés aux cerfs de Wallich ont été intégrés au programme afin d’éveiller les jeunes générations à la protection de l’environnement.

Le 1er juillet dernier, le district de Leiwuqi a créé une équipe de protection écologique, rassemblant 79 bénévoles de différentes ethnies, tout en établissant un point de service permanent à la station de protection de Changmaoling. Inspirés par la « mère des cerfs », de nombreux villageois se sont engagés dans la cause.

Si Xiangqiu Lamu s’en est allée, sa promesse continue de vivre. Chaque hiver, quand les hardes regagnent les prairies de Changmaoling, ce ne sont plus ses seules mains qui les attendent, mais celles de sa famille, de cadres locaux, d’habitants et de bénévoles. Ce qui avait commencé par un sauvetage fortuit il y a plus de cinquante ans est devenu un modèle vivant de coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature. Une leçon de vie que les générations futures continueront de transmettre.

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