Société

Une décennie de refonte écologique
By YUAN YUJUN* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-31 15:50:00

La Chine a prouvé qu’il était possible de purifier l’un des plus grands fleuves du monde tout en doublant le PIB de sa région riveraine. 

Navires de fret sur le tronçon Wuhu (Anhui) du fleuve Changjiang, le 16 septembre 2025 

Lancée il y a une décennie, la stratégie nationale de la Ceinture économique du fleuve Changjiang rassemble les municipalités de Shanghai et de Chongqing, ainsi que les provinces du Jiangsu, du Zhejiang, de l’Anhui, du Jiangxi, du Hubei, du Hunan, du Sichuan, du Yunnan et du Guizhou.

Autrefois asphyxiée par l’industrie chimique, la région s’est métamorphosée : la proportion des eaux de bonne qualité atteint désormais 96,5 % contre 67 % en 2015 ; dans le même temps, le PIB régional a plus que doublé pour représenter 47,3 % du PIB national, contre 42,2 % auparavant, tandis que le revenu disponible par habitant est passé de 23 000 yuans à 44 000 yuans.

Une transformation en profondeur 

Il y a dix ans, le Changjiang, le troisième plus long fleuve du monde, souffrait d’une industrie chimique bordant ses rives. En janvier 2016, lors de sa tournée d’inspection à Chongqing, le président chinois Xi Jinping a impulsé un virage majeur en déclarant qu’il fallait donner la priorité absolue à la restauration écologique du fleuve et « œuvrer à la protection plutôt qu’à l’exploitation d’ampleur ».

La publication du Plan directeur de développement de la Ceinture économique du Changjiang en septembre de la même année a marqué le début de la lutte écologique de la région. Au fil des symposiums présidés par M. Xi, la préservation de l’écosystème est restée au cœur de la politique régionale.

Sous la direction de la Commission nationale du développement et de la réforme et des provinces riveraines, des mesures pérennes ont été déployées, traçant une feuille de route claire vers la durabilité.

Achèvement des deux pylônes principaux du pont Chongqi sur le fleuve Changjiang, le plus grand pont à haubans mixte route-rail à voie sans ballast au monde, le 29 septembre 2025 

Une gestion ferme et efficace 

Les provinces et les municipalités le long du fleuve ont fait preuve d’une détermination inédite. Le programme de « fermeture, modernisation, relocalisation et reconversion » a touché près de 10 000 entreprises chimiques, résolvant un dilemme industriel de longue date. De plus, 1 361 quais informels ont été démantelés et les eaux noires urbaines ont quasiment disparu. Dès 2020, la qualité de l’eau du cours principal a atteint la catégorie II sur l’ensemble de son tracé, un niveau préservé depuis.

En mars 2021, la Loi sur la protection du Changjiang est officiellement entrée en vigueur. Première loi chinoise spécialement dédiée à un bassin fluvial, elle instaure une gouvernance articulant dépollution, restauration écologique et mutation industrielle.

La même année, une interdiction de pêche de dix ans a été décrétée sur l’ensemble du fleuve. Les effets sont déjà mesurables. Entre 2021 et 2025, 351 espèces de poissons indigènes ont été recensées, soit 43 de plus qu’avant le moratoire et les ressources halieutiques du cours principal ont doublé.

Afin de reconstituer les populations sauvages, plus d’un million d’esturgeons chinois ont été libérés pendant deux années consécutives. Quant au marsouin aptère du Yangtsé, surnommé le « panda géant des eaux », il fait son grand retour et s’observe désormais fréquemment près de Xiaguan à Nanjing ou du pont Yingwuzhou à Wuhan.

Cette régénération environnementale s’accompagne d’une refonte du tissu économique. Les industries traditionnelles accélèrent leur transition verte. La région compte désormais 24 villes et parcs industriels pilotes nationaux pour le pic d’émissions de carbone, ainsi que 14 parcs zéro carbone. La consommation d’énergie par unité de PIB a diminué d’environ 24 %, tandis que l’intensité des émissions de carbone a reculé de plus de 30 %.

La région s’illustre également par ses avancées scientifiques et technologiques. Des avancées telles que le « soleil artificiel » ou de nouveaux traitements anticancéreux ciblés s’y succèdent. Des entreprises compétitives à l’échelle internationale, comme DeepSeek ou Unitree Robotics, y émergent, tandis que des pôles industriels de classe mondiale dans l’automobile et l’informatique continuent de s’étendre. En dix ans, la région a créé 41 clusters nationaux de fabrication avancée et 30 clusters d’industries émergentes stratégiques, représentant respectivement 51 % et 45 % du total national.

Des agents d’entretien nettoient le lac Xinghai, à Nanchang (Jiangxi), le 2 août 2026. 

Des réussites territoriales concrètes 

Au-delà des indicateurs macroéconomiques, la transformation se vérifie sur le terrain, comme le montrent les initiatives du Hubei et du Jiangxi.

Le Hubei, qui possède la plus longue section du Changjiang, concentrait une part critique des rejets industriels. Durant la période du 14e Plan quinquennal (2021-2025), la province a achevé la restructuration de 478 entreprises chimiques, assaini 12 480 points de déversement, rendu plus de 180 km de berges à la nature et réhabilité 8,56 millions de mètres carrés d’espaces verts. Parallèlement, de nouveaux moteurs de croissance ont émergé. La province détient désormais 62 % du marché des systèmes de propulsion électrique pour navires, et la valeur ajoutée de son industrie de haute technologie a progressé de 36,8 % au premier semestre 2026.

Le Jiangxi veille de son côté sur le lac Poyang, la plus grande réserve d’eau douce du pays. En amont du programme de « fermeture, transformation, relocalisation et reconversion », la province avait déjà réhabilité 7 km de berges, démantelé 87 quais informels et fermé 34 usines chimiques situées à moins d’un kilomètre des rives. Des terminaux chimiques en activité depuis plusieurs décennies ont été rasés puis aménagés en promenades pour les riverains.

La portée du modèle chinois

À l’échelle internationale, la démarche entreprise sur le Changjiang offre un retour d’expériences précieux. Dans les années 1980, l’Allemagne et les pays riverains du Rhin avaient établi un mécanisme de coordination transnational, devenu ensuite une référence. À la même époque, les États-Unis développaient pour le Mississippi un modèle de gouvernance reposant sur une coordination unifiée, une mise en œuvre au niveau des États et une participation multipartite.

Si l’objectif d’une gestion coordonnée est partagé, la spécificité chinoise réside dans la primauté accordée à l’environnement durant une phase de forte expansion économique. En l’espace d’une décennie, la réduction des concentrations de phosphore total et d’azote ammoniacal dans les eaux du Changjiang est comparable aux améliorations obtenues en près de trente ans sur le Rhin. Une telle efficacité s’explique par la forte capacité de mobilisation institutionnelle de la Chine et par une stratégie de gouvernance systémique.

Cette mutation repose sur trois ruptures majeures. D’abord, le renoncement définitif au schéma classique qui consistait à polluer d’abord pour réparer ensuite. Le fait de privilégier la protection plutôt que l’exploitation à grande échelle traduit le passage d’une vision à court terme vers une planification durable.

Ensuite, la fin du « chacun pour soi ». Des orientations nationales aux réglementations locales, un cadre institutionnel cohérent a été forgé. Il associe plus de 17 000 unités de gestion environnementale, des mécanismes interrégionaux de compensation écologique et des instances de concertation interprovinciales.

Enfin, le dépassement de l’opposition entre écologie et croissance. L’essor du PIB combiné à un gain de près de 30 points de pourcentage d’eaux de bonne qualité prouve que le rendement économique peut progresser de pair avec la valeur écologique.

Qu’il s’agisse de la montée en gamme des filières industrielles ou de rendre les compensations écologiques plus équitables, les défis subsistent. La Chine gagnera à partager davantage les expériences du Changjiang pour nourrir les réflexions mondiales.

*YUAN YUJUN est directeur exécutif du Comité de recherche sur le système de gouvernance macroéconomique de la Société chinoise d’études sur la réforme économique et directeur de l’Institut du développement de la Ceinture économique du Changjiang.

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