Société

Unité 731 : quand la science du crime devint une monnaie d'échange
By SONIA BRESSLER* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-10 10:27:00

En Chine, des milliers de personnes furent utilisées pour expérimenter des armes biologiques. Après 1945, la plupart des responsables échappèrent pourtant au procès de Tokyo.   

Lorsque j’ai commencé à interroger l’histoire de Nanjing et la place de la guerre menée par le Japon en Chine dans l’histoire mondiale de la Seconde Guerre mondiale, je ne pensais pas rencontrer l’unité 731. Je savais que le massacre de décembre 1937 ne pouvait être compris comme un événement isolé. Je ne mesurais pourtant ni l’étendue du programme japonais de guerre biologique, ni le nombre de personnes transformées en sujets d’expérimentation, ni surtout le silence judiciaire qui enveloppa ces crimes après 1945. 

La découverte fut d’autant plus saisissante que Nanjing appartenait elle-même à cette géographie. À partir de 1939, l’unité 1644 y développa des activités liées à la recherche biologique. Elle relevait d’un dispositif militaire plus vaste dont l’unité 731, établie à Pingfang, près de Harbin, demeure le symbole le plus connu. 

À mesure que l’enquête avançait, une question s’imposait : que devient la justice lorsque les résultats du crime possèdent une valeur stratégique pour les vainqueurs ? 

Pingfang : lorsque la médecine devient une arme

Le complexe de Pingfang fut placé sous la direction du médecin militaire Ishii Shirō. Officiellement chargé de la « prévention des épidémies » et de la « purification de l’eau », ce service de l’armée impériale japonaise dissimulait un programme de recherche, de production et d’expérimentation d’armes biologiques. 

La médecine ne fut pas abandonnée : son langage, ses institutions et ses méthodes furent détournés. Les laboratoires, les protocoles expérimentaux, l’observation clinique et l’autopsie demeuraient ceux de la science médicale. Mais leur finalité avait été inversée. Il ne s’agissait plus de prévenir la maladie ou de soigner les corps, mais d’étudier comment des agents pathogènes pourraient être employés contre des soldats et des populations civiles. 

Des hommes et des femmes furent délibérément exposés à la peste, au choléra, à la fièvre typhoïde, à l’anthrax et à d’autres maladies. Certains subirent des expérimentations sur les gelures, des variations extrêmes de température ou de pression et des essais d’armes. Des vivisections furent également pratiquées. 

La violence commençait par une opération intellectuelle : retirer aux personnes leur statut d’êtres humains pour les transformer en matériaux expérimentaux. Des prisonniers furent ainsi désignés par le terme japonais maruta, « bûches ». Le mot effaçait leurs noms et leurs histoires, rendant techniquement manipulable ce qui aurait dû demeurer moralement impossible. 

Les victimes furent principalement chinoises, mais aussi soviétiques, coréennes et d’autres nationalités. Environ 3 000 personnes auraient péri à Pingfang, selon l’estimation la plus fréquemment citée. Ce chiffre ne comprend toutefois ni les victimes des autres unités ni les populations atteintes par les opérations de guerre biologique conduites dans plusieurs régions chinoises. Les estimations globales demeurent très variables selon les faits et les périodes comptabilisés. 

Cette incertitude ne doit pas conduire à minimiser le crime. Elle révèle au contraire un système conçu pour produire des connaissances tout en détruisant les traces humaines de leur production. Les effets physiologiques étaient enregistrés ; les personnes disparaissaient derrière les résultats. 

De Pingfang à Nanjing : la géographie d’un système

Réduire cette histoire à Ishii Shirō et à quelques médecins serait trompeur. L’unité 731 mobilisait militaires, médecins, biologistes, vétérinaires, techniciens et personnels administratifs. Elle appartenait en outre à un réseau déployé dans plusieurs territoires occupés. 

L’unité 1644, établie à Nanjing, se présentait officiellement comme un département de prévention des épidémies et de purification de l’eau en Chine centrale. Comme à Pingfang, une mission sanitaire légitime servait aussi de couverture à des activités liées aux armes biologiques. 

Cette présence modifie notre compréhension de l’histoire de la ville. Le massacre de 1937 ne fut pas suivi d’un simple retour à l’ordre. Deux ans plus tard, Nanjing devint l’un des centres d’un dispositif scientifique et militaire inscrit dans la durée de l’occupation. La violence du massacre et celle des laboratoires n’étaient pas identiques, mais elles procédaient d’un même ordre impérial fondé sur la domination du territoire et la dévalorisation des vies chinoises. 

Des registres de personnel récemment rendus accessibles au Japon ont permis de mieux documenter l’organisation de l’unité 1644. Ils ne suffisent pas à déterminer ce que chaque membre savait ni son degré d’implication. Ils restituent néanmoins la matérialité d’une institution : ses effectifs, sa continuité administrative et l’identité de ceux qui la firent fonctionner. 

D’autres unités existaient notamment à Guangzhou, Pékin et Changchun. Il serait imprécis de les présenter comme de simples antennes de l’unité 731 : chacune possédait sa désignation et son organisation. Elles participaient cependant d’un ensemble militaire relié par des objectifs, des méthodes et des chaînes d’autorité. La science du crime possédait ainsi ses bâtiments, ses budgets, ses transports, ses approvisionnements et sa bureaucratie. 

Après 1945 : les données en échange de l’impunité

À l’approche des forces soviétiques, en août 1945, les installations de Pingfang furent en grande partie détruites. Les prisonniers encore détenus furent tués et les membres de l’unité reçurent l’ordre de garder le silence. Ishii et plusieurs de ses collaborateurs regagnèrent le Japon. Ils conservaient cependant une ressource recherchée : les connaissances obtenues pendant des années d’expérimentations humaines. 

Les enquêtes américaines commencèrent dès l’automne 1945. Les anciens responsables minimisèrent d’abord leurs activités. Mais les interrogatoires successifs établirent progressivement que des agents pathogènes avaient été expérimentés sur des êtres humains. Ishii comprit que la valeur de ses informations pouvait assurer sa protection. 

L’échange ne prit pas nécessairement la forme d’un accord unique et signé. Les archives révèlent plutôt une succession de rapports, de recommandations et de décisions convergentes : les services américains cherchèrent à obtenir les données japonaises tout en soustrayant leurs principaux détenteurs aux poursuites. 

En 1947, les scientifiques américains Edwin Hill et Joseph Victor soulignèrent l’intérêt de résultats qu’il aurait été impossible d’obtenir aux États-Unis en raison des limites morales encadrant l’expérimentation humaine. Le raisonnement produisait un renversement vertigineux : plus les conditions d’obtention des données étaient criminelles, plus celles-ci semblaient rares et stratégiquement précieuses. 

La guerre froide naissante renforça cette logique. Les autorités américaines redoutaient que ces connaissances ne tombent entre les mains soviétiques. L’unité 731 fut ainsi pratiquement absente du Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, alors même que les enquêteurs disposaient d’éléments substantiels. Aucun de ses principaux responsables ne figura parmi les accusés. 

L’Union soviétique suivit une autre voie. En décembre 1949, le procès de Khabarovsk jugea douze militaires japonais impliqués dans le programme biologique. Ce procès doit être examiné en tenant compte du contexte stalinien, des conditions de recueil des aveux. Le réduire à une pure fabrication serait cependant erroné : plusieurs faits présentés furent ultérieurement confirmés par des archives japonaises et américaines. 

Une asymétrie apparaît alors. Les États-Unis obtinrent des informations auprès des principaux responsables, mais contribuèrent à leur impunité. L’Union soviétique organisa un procès, mais fut la seule puissance alliée à poursuivre spécifiquement des membres du dispositif. Entre le silence de Tokyo et la justice de Khabarovsk, les victimes chinoises restèrent enfermées dans les stratégies des puissances. 

Ce que les victimes nous obligent encore à regarder

Les victimes furent sacrifiées une seconde fois. Après avoir été privées de leur nom et réduites à des corps expérimentaux, elles furent privées du procès qui aurait dû établir publiquement ce qu’elles avaient subi. 

Reconnaître cette histoire ne signifie ni diluer les responsabilités individuelles ni formuler une accusation collective contre les générations suivantes. Des chercheurs et citoyens japonais ont eux-mêmes joué un rôle essentiel dans la mise au jour des faits. L’enjeu est d’identifier les décisions, les institutions et les complicités qui rendirent le crime possible, puis organisèrent son impunité. 

L’histoire de l’unité 731 ne demande donc pas seulement jusqu’où des médecins purent aller après avoir cessé de reconnaître l’humanité de leurs victimes. Elle interroge aussi les États qui estimèrent que les résultats du crime valaient davantage que la justice. 

Depuis Nanjing, une question demeure : que vaut une connaissance acquise au prix de l’humanité de ceux sur lesquels elle fut produite ? Lorsque la science transforme l’être humain en matériau et que la puissance fait ensuite de ses résultats une monnaie d’échange, ce n’est pas seulement la médecine qui est trahie. C’est l’idée même de civilisation. 

*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie Éditions. 

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