
Vue extérieure du restaurant Beyti
À la tombée de la nuit, le restaurant Beyti, haut de trois étages, baigne dans une lumière jaune tamisée sur la rue Chouzhou Nord, à Yiwu. Les clients s’y succèdent, tandis que les effluves de viande grillée s’échappent par les portes ouvertes.
Chaque jour à 17 heures, Mohanad Shalabi est fidèle au poste. En arabe, « Beyti » signifie « ma maison ». Il tient à ce que chaque client se sente chez soi dès le seuil franchi. Installé derrière le comptoir pour vérifier les menus, il quitte aussitôt sa place lorsqu’il reconnaît un habitué.
Cet homme d’affaires jordanien vit à Yiwu depuis 24 ans. Il y possède aujourd’hui deux restaurants, et un troisième est en travaux, sur le point d’ouvrir.
Aux origines d’une aventure
En 2000, à l’âge de 22 ans, Mohanad quitte la Jordanie pour Guangzhou (Guangdong), afin de travailler dans le restaurant arabe de son oncle. Deux ans plus tard, un ami lui décrit Yiwu comme un immense marché où de nombreux commerçants du Moyen-Orient font des affaires, mais sans parvenir à trouver une cuisine qui leur rappelle leur pays.
Guidé par l’intuition que c’est sa chance, il rejoint cette petite ville alors encore modeste du Zhejiang. Il est accompagné de Liu Fang, une jeune femme originaire de l’Anhui qui deviendra plus tard son épouse.
En octobre 2002, la première phase du Marché international de Yiwu ouvre ses portes. Après l’adhésion de la Chine à l’OMC, la ville, célèbre pour ses petites marchandises, connaît un essor commercial sans précédent. Des acheteurs du Moyen-Orient et d’Asie du Sud y affluent en quête d’opportunités, et les conteneurs partent de Yiwu vers plus de 200 pays et régions.
Mohanad saisit alors l’occasion de s’imposer dans la restauration. En 2004, il ouvre le premier restaurant arabe de la rue Chouzhou Nord, qu’il baptise « Flower », un nom qui symbolise son rêve. L’établissement ne compte alors qu’une centaine de mètres carrés, quelques tables et des arabesques accrochées aux murs.
Le succès est immédiat. « Dès l’ouverture, les affaires ont décollé, les clients étaient presque tous étrangers », se souvient-il. Ouvert de 7 heures à minuit, le restaurant accueille chaque jour entre trois et cinq cents personnes. Le chemin n’est pourtant pas sans embûches. La crise financière de 2008 ébranle le restaurant, qui traverse une passe difficile. Le couple puise dans ses économies pour combler les pertes. Mohanad tente alors de diversifier ses activités dans l’import-export, la coiffure ou l’alimentation générale, mais le restaurant reste son pilier. Ensemble, ils rénovent la salle, repensent la carte, et s’accrochent.
Leurs efforts finissent par payer. Le restaurant s’agrandit et change de nom pour devenir le « Beyti ». Sa surface passe de 100 à 1 600 m2, lui permettant d’accueillir jusqu’à 800 convives. Malgré ce succès, il n’a jamais quitté la rue Chouzhou Nord. « À mes yeux, c’est l’artère la plus vivante de Yiwu », confie Mohanad.

Mohanad Shalabi dans son restaurant (PHOTO : DONG NING)
Aux tables de l’« ONU » culinaire
Aujourd’hui, le restaurant Beyti ressemble à une petite « ONU ». À l’heure du déjeuner, une file d’attente s’étire devant la porte. Les serveurs, plats de viande grillée et de riz à la main, se faufilent entre les tables. Dans un coin, des valises s’entassent, prouvant que de nombreux clients arrivent directement de l’aéroport pour manger avant de filer vers le marché.
Les chiffres confirment cette effervescence. Yiwu accueille chaque année plus de 680 000 acheteurs étrangers et compte plus de 38 000 résidents étrangers permanents. De son côté, le restaurant de Mohanad sert plus de 100 000 couverts par an.
Certains clients sont fidèles depuis plus de dix ans. « Ils sont venus seuls au début, et aujourd’hui ils font partie de la famille. Ils me disent qu’en mangeant ici, ils se sentent chez eux. Quand ils sont contents, je le suis aussi. »
Le profil de la clientèle du Beyti a beaucoup évolué. Mohanad constate que les clients, autrefois majoritairement arabes, sont désormais bien plus diversifiés. Aux heures de pointe, les Chinois occupent jusqu’à 70 % de la salle. « Même s’il y a beaucoup d’étrangers à Yiwu, les Chinois aiment de plus en plus les cuisines du monde. »
La transformation est encore plus visible du côté des cuisines et des approvisionnements. Il y a quelques années, Mohanad devait importer lui-même l’huile d’olive ou son riz à longs grains. Aujourd’hui, un simple appel suffit pour qu’un fournisseur local le livre en quelques heures. « Près de 99 % de nos ingrédients sont désormais disponibles directement sur place. » Lorsqu’un ami sur le point de retourner en Jordanie lui a proposé de lui rapporter des produits, Mohanad lui a répondu sans hésiter : « Inutile, Yiwu a tout ! »
Cette anecdote illustre la double vocation de la ville qui vend au monde entier autant qu’elle lui achète. Selon le Bureau du commerce de Yiwu, le volume total des importations et exportations de la ville a atteint 836,5 milliards de yuans en 2025, couvrant 233 pays et régions. En trois ans, le nombre de restaurants étrangers à Yiwu a augmenté de près de 50 %, pour dépasser les 500 établissements. La ville, surnommée par les internautes « la capitale des cuisines du monde », n’a pas usurpé sa réputation.

Un chef chinois discute avec un chef syrien de la confection de pains spéciaux au restaurant Beyti. (PHOTO : DONG NING)
De restaurateur à médiateur
Si l’on ne parlait que du restaurant, l’histoire de Mohanad ne serait qu’à moitié racontée.
Lors de la cérémonie d’ouverture de la 6e Conférence ministérielle du Forum sur la coopération sino-arabe en 2014, le président chinois Xi Jinping a évoqué une histoire qui a marqué les esprits : « Un jeune Arabe ordinaire a lié son rêve personnel au rêve chinois, illustrant par sa ténacité la symbiose entre les deux cultures. » Ce jeune homme, c’était Mohanad.
La même année, il est devenu médiateur au sein du Comité de médiation populaire pour les litiges impliquant des étrangers à Yiwu. Il a développé une méthode bien à lui, la « médiation à la table du restaurant ». Il invite les parties en conflit au Beyti, s’entretient d’abord avec chacune d’elles pour détendre l’atmosphère, puis fait appel à la raison et au cœur avant de partager un repas une fois l’accord trouvé. « La plupart des contentieux se règlent autour d’une table. » Cette approche, empreinte de bon sens et de convivialité, puise dans les années passées à observer les relations humaines autour des repas. « Un restaurant, c’est un endroit où l’on se détend. Quand on a bien mangé, la colère s’est déjà à moitié apaisée. »
En 2021, avec le soutien des autorités locales, il a fondé une association bénévole. Avec ses membres, il visite les maisons de retraite, aide à la régulation de la circulation, et range les vélos en libre-service. « À mon arrivée, ce sont les habitants de Yiwu qui m’ont aidé. Aujourd’hui, c’est à mon tour. »
Il aide également les nouveaux arrivants étrangers à trouver un logement, à recruter du personnel, et leur explique les lois et règlements chinois. Seize de ses cousins jordaniens, inspirés par son parcours, sont venus s’installer à Yiwu pour y lancer des affaires. « Ma femme est chinoise, mes deux enfants sont nés en Chine, et ils vivront leur propre vie. En quoi suis-je différent des Chinois ? Je suis Chinois. »
L’histoire de Mohanad est celle de milliers d’étrangers qui construisent leur vie à Yiwu. Lors du dernier Forum d’été de Davos, le Premier ministre Li Qiang a lancé un appel aux entrepreneurs du monde entier : « Nous vous invitons à être les partenaires du développement de la Chine, à continuer d’investir dans ce marché. » Mohanad s’est enraciné à Yiwu il y a 24 ans. Et il n’a pas fini d’écrire son histoire.