
Je suis Français, j’ai vécu en Chine pendant de nombreuses années et j’ai passé près d’une décennie à tenter de combler le fossé de compréhension entre la Chine et l’Occident. Ce fossé reste immense, et il est, à mon sens, largement entretenu par l’Occident lui-même.
L’exemple le plus frappant concerne sans doute Xi Jinping : La gouvernance de la Chine. Voici un chef d’État en exercice qui expose, avec une minutie exceptionnelle, la théorie, l’histoire et la philosophie qui sous-tendent la gouvernance de son pays. Pourtant, cette série d’ouvrages est rarement lue comme elle le mérite : avec attention, en suivant sa propre logique, et avec une curiosité sincère pour la tradition intellectuelle dont elle est issue. C’est ce que j’ai tenté de faire ici. Ce compte rendu du volume V est le fruit d’une conviction : on ne peut comprendre la Chine si l’on refuse d’écouter ce qu’elle dit réellement d’elle-même.
Concrètement, le contenu n’est pas une explication de la Chine par M. Xi à l’intention des lecteurs étrangers, mais une explication de la Chine à la Chine elle-même. Cela rend l’ouvrage à la fois plus intéressant, car on y trouve le langage opérationnel réel du système, et non une version adaptée aux attentes d’un public étranger, mais aussi plus exigeant.
L’ouvrage comprend dix-huit sections thématiques, mais je ne les passerai pas toutes en revue. Sa structure est révélatrice : il s’ouvre sur le thème du « renouveau national par la modernisation chinoise » et se referme sur celui de « la direction et l’auto-réforme du Parti ». Cela fait écho à une intuition ancestrale de la pensée chinoise : les ambitions les plus grandioses reposent en dernière analyse sur la culture de soi. Je me concentrerai donc sur ces deux sections, la première et la dernière, car elles livrent ensemble l’essence de la gouvernance chinoise : ce que vise le projet et pourquoi le Parti estime être en mesure de le mener à bien, autrement dit le « pourquoi » et le « comment ».

La rue de Nanjing bondée de touristes étrangers durant le 37e Festival du tourisme de Shanghai, le 11 juillet 2026.
La modernisation chinoise
Commençons par le « pourquoi », avec la section consacrée au renouveau national par la modernisation chinoise, qui contient sept discours. De loin le plus substantiel, occupant près de la moitié de la section, est celui prononcé par le président Xi le 7 février 2023, intitulé La modernisation chinoise : notre voie vers une grande puissance et le renouveau national. Ce discours est exceptionnel : le plus haut dirigeant de la Chine y expose en détail la théorie du développement du pays à ceux qui sont chargés de la mettre en œuvre.
L’autre apport majeur du discours de M. Xi tient à l’affirmation d’une conviction stratégique : pour rattraper son retard économique et technologique sur l’Occident, la Chine n’a pas choisi la voie de l’imitation, si souvent empruntée par d’autres pays en développement, mais celle d’une modernisation résolument adaptée à ses réalités nationales, une orientation que le Parti a affirmée dès l’origine.
C’est là un trait véritablement singulier de la voie chinoise, et sans doute celui que l’Occident a le plus de mal à accepter : la modernisation n’implique pas nécessairement l’occidentalisation. M. Xi le formule sans détour, plus loin dans son discours : « La modernisation de la Chine a
dissipé le mythe selon lequel elle serait synonyme d’occidentalisation. »
L’un des arguments philosophiques centraux de tout l’ouvrage est que la Chine a trouvé une voie différente vers la modernité, enracinée dans sa propre histoire et adaptée à ses propres conditions, et qu’il ne s’agit pas là d’un détour temporaire, mais d’une alternative permanente. Dans son discours, adressé aux membres du Comité central du Parti communiste chinois nouvellement élu, le secrétaire général Xi ne cesse de souligner l’importance pour eux de garder cette idée à l’esprit. Il écrit notamment : « Pour parvenir à la modernisation, un pays doit non seulement suivre les lois générales qui s’appliquent, mais, plus encore, il doit tenir compte de ses propres réalités et caractéristiques distinctives ».
Autrement dit, la tentation d’imiter n’est pas moins dangereuse que celle de se replier sur soi-même. L’une comme l’autre sont des formes d’abandon – l’une aux modèles étrangers, l’autre à la peur – et toutes deux finissent par entraver
le développement.
Dans le contexte spécifique de la Chine, M. Xi avance cinq raisons. Premièrement, cela va sans dire, mais la Chine a une population immense. Comme il l’explique, un peu plus de vingt pays seulement dans le monde, représentant une population totale d’environ un milliard d’habitants, ont atteint la modernisation. Par conséquent, cela signifie que la Chine, en s’efforçant de parvenir à la modernisation pour plus de 1,4 milliard de personnes, agit d’emblée sans feuille de route : elle modernise davantage de personnes que l’ensemble des pays actuellement développés réunis. On ne peut pas simplement transposer à plus grande échelle le modèle d’un autre pays pour y parvenir.
Deuxièmement, il souligne que l’un des objectifs clés de la modernisation chinoise, par opposition à la modernisation occidentale, est la prospérité commune. Pour reprendre ses termes : les plus grands problèmes de la modernisation occidentale sont qu’elle est centrée sur le capital et non sur le peuple, et qu’elle cherche à maximiser les gains du capital plutôt qu’à servir les intérêts du peuple.
Troisièmement, il insiste sur le fait que la modernisation chinoise ne doit pas seulement être une question d’« abondance matérielle », mais aussi d’« enrichissement culturel et éthique ». Pour reprendre ses termes : « l’une des causes majeures des difficultés actuelles de l’Occident est son incapacité à réfréner la cupidité, qui est la nature même du capital, ainsi que son échec à résoudre les problèmes profonds de matérialisme effréné et d’appauvrissement spirituel. » Il est difficile de ne pas être d’accord sur ce point.
Quatrièmement, et c’est un thème qui lui est particulièrement cher depuis l’époque où il était responsable local, il souligne que la modernisation chinoise ne saurait se faire au détriment de l’harmonie entre l’humanité et la nature et qu’elle doit accorder la priorité à la conservation des ressources, à la protection de l’environnement et à la capacité de la nature à se régénérer. Comme il l’explique, il ne s’agit pas seulement d’un engagement idéologique, mais aussi d’une nécessité pratique, la Chine disposant de ressources naturelles par habitant particulièrement limitées.
Dernier point, mais non le moindre, la modernisation chinoise sera réalisée par la voie du développement pacifique, et non par les crimes sanglants tels que la guerre, l’esclavage, la colonisation et le pillage, qui ont caractérisé la modernisation occidentale et dont la Chine elle-même a souffert. La Chine, affirme-t-il, n’opprimera jamais les autres nations, ni ne pillera les richesses et les ressources d’autres pays sous quelque forme que ce soit ; bien au contraire, elle défendra toujours la paix, le développement, la coopération et les avantages mutuels.
Au-delà de ces cinq caractéristiques, M. Xi présente également, dans le même discours, six tensions fondamentales, qu’il appelle les « questions majeures à résoudre pour aller de l’avant ». Celles-ci décrivent les contradictions permanentes que la modernisation chinoise doit parvenir à maintenir en équilibre.
Je ne vais pas les passer en revue une par une, mais leur structure même me paraît absolument fascinante, car elle correspond exactement à la théorie du yin et du yang, l’un des concepts les plus fondamentaux de la philosophie chinoise ancienne : l’idée que la réalité est faite d’opposés complémentaires, et que la sagesse ne consiste pas à les résoudre, mais à savoir composer avec la tension qui existe entre eux.
C’est une conception de la gouvernance qui trouve peu d’équivalents dans la pensée politique occidentale, où les tensions non résolues sont perçues comme des problèmes à régler, et non comme des forces à harmoniser. Dans notre vision du monde, il doit toujours y avoir un juste et un injuste, un bon et un mauvais, et nous imaginons rarement que la sagesse puisse résider dans la compréhension suivante : en détruisant l’« injuste », nous perdons également la tension qui donnait au « juste » son sens premier.

Les moissons débutent, avec en arrière-plan un TGV et les gratte-ciel de la Cité du siècle de Qianjiang, à Hangzhou (Zhejiang), le 26 mai 2025.
L’auto-réforme du Parti
Le dernier thème de l’ouvrage, « la direction et l’auto-réforme du Parti », est une confrontation directe, d’une manière que les lecteurs étrangers n’attendent pas, avec la fragilité et les faiblesses propres au Parti. Dans cette section, M. Xi énumère de manière méthodique les différentes façons dont le Parti pourrait être amené à échouer.
Lisez par exemple ce passage : « Notre Parti gouverne la Chine depuis des décennies et le pays jouit d’une longue période de paix. En l’absence de menaces existentielles et de défis rigoureux dans un environnement difficile, un certain nombre de membres et de cadres du Parti commencent à perdre leur esprit d’initiative, à se complaire dans le confort et à s’adonner au plaisir. Ils peuvent dès lors se laisser gagner par le découragement et succomber à la confusion, voire à la panique, face aux nombreux nouveaux défis que présente la grande lutte. »
Ce passage procède d’un concept important de la gouvernance chinoise : les Quatre Risques, un diagnostic officiel et permanent des quatre façons dont le Parti est le plus susceptible de se détruire. Il s’agit du manque d’élan, de l’incompétence, du détachement à l’égard du peuple, ainsi que de l’inaction et de la corruption. En d’autres termes, le Parti dispose d’une doctrine officielle des dangers qui le menacent, et se rappelle constamment la nécessité d’en surveiller les signes avant-coureurs.
La question qui obsède les dirigeants chinois n’est pas : « Comment la Chine se compare-t-elle à l’Occident ? » En réalité, je soupçonne que l’Occident occupe une place bien moindre dans la réflexion de M. Xi que nous ne l’imaginons. Ce à quoi il consacre en revanche beaucoup de temps de réflexion, et cela ressort clairement de ses écrits, c’est la manière dont le Parti peut rompre avec le cycle qui a conduit à la disparition des dynasties historiques chinoises.
L’auto-réforme du Parti est, selon lui, un « grand projet » mis en œuvre « depuis le XVIIIe Congrès du Parti communiste chinois en 2012 » ; il est donc clair qu’elle s’inscrit pleinement dans la pensée de Xi Jinping, qui est devenu le plus haut dirigeant du Parti en 2012.
Cela soulève certainement les questions les plus troublantes pour le lecteur occidental. Où est notre doctrine de l’auto-réforme ? Où est notre vocabulaire institutionnel pour nommer les maux que M. Xi énumère : la complaisance, l’incompétence, le détachement à l’égard du peuple ? Nous tenons des élections, mais les élections sont un mécanisme qui permet de choisir les dirigeants, non une garantie de la qualité de la gouvernance. Et une bonne gouvernance, par définition, n’est-elle pas celle qui ne cesse jamais de se perfectionner ?
Cet ouvrage revêt bien des facettes, mais il est avant tout le fruit d’un système qui prend sa propre santé au sérieux. À sa lecture, une question demeure : pouvons-nous, en Occident, en dire autant ?
*ARNAUD BERTRAND est un entrepreneur et écrivain français influent.