Société

Guérir sans frontières
By DAVID GOSSET* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-04 18:51:00

La révolution médicale de la LAP nous rappelle que les plus grands défis de l’humanité ne se résolvent pas derrière des murs, mais par le partenariat. 

L’entreprise pharmaceutique française Sanofi présente Cablivi, un traitement contre un trouble de la coagulation du sang, lors de la 8e Exposition internationale d’importation de la Chine à Shanghai, le 9 novembre 2025. 

Dans un monde souvent divisé par la politique, la géographie et la concurrence entre intérêts nationaux, la science offre une autre vision de l’humanité. Elle prospère non pas derrière des murs, mais grâce aux ponts qu’elle construit ; non pas dans les rivalités, mais grâce à une curiosité partagée. Peu d’histoires illustrent cette vérité avec autant de force que la collaboration entre l’hématologue français Laurent Degos et le médecin-chercheur chinois Wang Zhenyi, dont les efforts conjoints ont contribué à transformer l’une des formes les plus mortelles de leucémie en l’un des cancers les plus guérissables.

La leucémie aiguë promyélocytaire (LAP) était autrefois considérée comme l’une des formes les plus létales de cancer du sang. Les patients mouraient souvent quelques jours ou quelques semaines après le diagnostic. Les traitements conventionnels donnaient des résultats limités et le pronostic était sombre.

En 1982, Laurent Degos observa pour la première fois qu’une faible dose de cytosine arabinoside, un médicament antimitotique, induisait une rémission complète chez trois patients grâce à la différenciation progressive des cellules myéloïdes leucémiques, ouvrant ainsi la voie à la thérapie de différenciation dans les maladies malignes. Par la suite, avec Christine Chomienne, il testa des cellules de moelle osseuse provenant de 60 patients atteints de leucémie et identifia un effet spécifique de différenciation de l’acide rétinoïque dans tous les échantillons issus de patients atteints de LAP. Parmi les dérivés de l’acide rétinoïque, l’acide tout-trans rétinoïque (ATRA) produisait les meilleurs résultats aux plus faibles concentrations. À cette époque, toutefois, l’ATRA n’était pas disponible en Europe et les entreprises pharmaceutiques refusaient de le fabriquer pour le traitement de la leucémie, les rétinoïdes étant principalement utilisés en dermatologie.

En 1985, Wang Zhenyi, de la Deuxième Université médicale de Shang-hai, se rendit à Paris où il conclut avec Laurent Degos un accord de collaboration pour traiter la LAP à l’aide de l’ATRA. Le médicament fut fabriqué à Shanghai et les premiers patients furent traités à l’hôpital Ruijin. Les résultats cliniques démontrèrent clairement l’efficacité de cet agent, avec une rémission complète chez tous les patients traités. Des résultats similaires furent ensuite obtenus à Paris grâce au médicament produit en Chine.

Un homme de 28 ans fait un don de cellules souches hématopoïétiques à un patient atteint de leucémie, dans le Shaanxi, le 8 janvier 2026. 

Les équipes dirigées par Laurent Degos et Wang Zhenyi démontrèrent que l’ATRA, un dérivé de la vitamine A, pouvait induire la différenciation des cellules leucémiques et mettre fin à leur comportement malin. Il s’agissait d’un concept révolutionnaire. Au lieu d’attaquer directement le cancer, le traitement corrigeait un défaut du développement cellulaire.

Alors que les échanges scientifiques entre la Chine et l’Occident étaient encore limités, cette découverte aurait pu rester largement méconnue hors de Chine. Elle devint au contraire le fondement d’un remarquable partenariat international. Grâce à leur collaboration avec Wang Zhenyi et ses collègues, les chercheurs français contribuèrent à valider les résultats, à élargir les études cliniques et à faire connaître cette nouvelle approche thérapeutique sur la scène internationale. Ce partenariat réunit les compétences scientifiques de Shang-hai et de Paris autour d’un objectif commun : sauver des vies.

Ce qui a suivi constitue l’une des plus grandes réussites de la médecine moderne. Les efforts conjoints des chercheurs français et chinois, rejoints plus tard par des scientifiques de nombreux autres pays, établirent la thérapie de différenciation comme un nouveau paradigme du traitement du cancer.

Une décennie plus tard, des recherches en médecine traditionnelle chinoise menées à Harbin réintroduisirent l’arsenic comme agent thérapeutique pour cette maladie. Chen Zhu étudia les effets in vitro et in vivo du trioxyde d’arsenic (ATO). Aujourd’hui, les patients atteints de LAP sont traités avec l’ATRA et l’ATO – deux agents d’origine naturelle – sans chimiothérapie conventionnelle ni greffe de moelle osseuse. Cette combinaison entraîne des rémissions complètes et des guérisons durables chez la grande majorité des patients, avec un taux de résistance particulièrement faible.

Le défi suivant consistait à comprendre le mécanisme d’action de l’ATRA sur les cellules malignes. Pour répondre à cette question, une collaboration débuta en 1990 avec Hugues de Thé et Anne Dejean, de l’Institut Pasteur. Leurs travaux expliquèrent comment l’ATRA restaure l’organisation et le fonctionnement normaux des cellules. Chen Zhu approfondit ensuite l’étude du rôle du trioxyde d’arsenic. Ensemble, leurs recherches démontrèrent pourquoi le traitement combiné par l’ATRA et l’arsenic pouvait conduire à des guérisons définitives de la LAP. Hugues de Thé, Anne Dejean et Chen Zhu reçurent par la suite le prix Shaw 2026 en sciences de la vie et médecine pour leurs découvertes qui ont permis d’élucider les mécanismes responsables de la LAP et de mettre au point une thérapie curative.

Les efforts conjoints des chercheurs français et chinois ont établi la thérapie de différenciation comme un nouveau paradigme du traitement du cancer. 

Derrière ces avancées en apparence techniques se cachent des dizaines de milliers de vies sauvées. Des patients qui faisaient autrefois face à une mort presque certaine purent retrouver leur famille, leur travail et leurs amis. Une idée scientifique née à Paris et à Shanghai, puis développée grâce à la coopération internationale, devint une norme mondiale de traitement.

Il est souvent dit que la science ne connaît pas de frontières parce que les lois de la nature sont universelles. Pourtant, elle se heurte bien à une frontière – mais ce n’est pas celle qui sépare les nations, c’est celle qui nous sépare du vaste territoire de l’inconnu. Face à cet horizon, chaque chercheur, quelle que soit sa nationalité, contribue à élargir notre compréhension collective. Le savoir n’appartient à aucun pays en particulier ; il progresse lorsqu’il est partagé, testé et enrichi par des perspectives différentes. En unissant leurs forces, les scientifiques avancent plus rapidement et plus efficacement qu’aucune nation ne pourrait le faire seule.

Cette leçon est particulièrement pertinente aujourd’hui, alors que les discussions sur les relations internationales mettent souvent l’accent sur la concurrence, les rivalités stratégiques et les différends économiques. Pourtant, l’histoire nous montre que certaines des plus grandes avancées de l’humanité sont nées de la coopération. Le partenariat entre Wang Zhenyi et Laurent Degos en est l’incarnation parfaite : il s’inscrit dans la longue tradition des échanges intellectuels entre la France et la Chine. Au-delà de la philosophie ou de la littérature, la révolution du traitement de la LAP figure parmi les exemples les plus réussis – et les plus humains – de cette synergie. Elle nous rappelle une vérité essentielle : les maladies ne reconnaissent pas les passeports. Le cancer ne fait aucune distinction entre les patients chinois, français, américains, africains ou européens. Alors que la coopération internationale est confrontée à de nouveaux défis, cet exemple demeure d’une vive actualité. Les solutions aux grands défis de l’humanité ne seront pas trouvées derrière des frontières protectrices, mais forgées au-delà de celles-ci.

*DAVID GOSSET est sinologue français et fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique.

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