Décembre 1937 : les femmes furent les cibles de violences massives, mais aussi des actrices de la survie et de la mémoire. La justice reconnut ces crimes sans jamais vraiment écouter celles qui les avaient vécus.
À Nanjing, les violences sexuelles furent une composante majeure de la terreur exercée contre la population civile. La justice d'après-guerre en reconnut l'ampleur — sans jamais accorder aux survivantes une voix, ni une place, à la mesure de ce qu'elles avaient subi.
Dans les archives de Nanjing, les femmes apparaissent le plus souvent à travers les mots des autres. Une éducatrice note leur arrivée dans un refuge. Un médecin décrit leurs blessures. Un missionnaire rapporte les violences dont il a été témoin. Un juge résume les crimes commis contre elles. Leurs corps occupent une place considérable dans les preuves ; leurs voix, beaucoup plus rarement — et quand elles apparaissent, c'est presque toujours pour établir un fait, non pour raconter une expérience.
Cette dissociation révèle l'une des limites profondes de la justice d'après-guerre. Le Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient (TMIEO) reconnut l'ampleur des violences sexuelles commises après la prise de Nanjing par l'armée impériale japonaise, le 13 décembre 1937. Mais reconnaître les faits ne signifie pas nécessairement entendre celles qui les ont vécus. Les femmes furent principalement intégrées au récit judiciaire comme victimes d'« atrocités » parmi d'autres, tandis que leurs expériences individuelles, les conséquences sociales des violences et les conditions mêmes de leur parole demeurèrent largement périphériques.
Lorsque les femmes deviennent la cible de la conquête
Le jugement rendu à Tokyo en novembre 1948 ne laisse aucune ambiguïté sur la réalité des crimes. Il estime qu'environ 20 000 cas de viol se produisirent dans la ville durant le premier mois de l'occupation. Ce chiffre, souvent repris depuis, doit être considéré comme une estimation judiciaire, non comme un décompte exhaustif. De nombreuses victimes furent tuées après leur agression ; d'autres ne purent, ou ne voulurent, jamais signaler ce qu'elles avaient subi. Le nombre réel demeure donc impossible à établir avec certitude.
Les témoignages contemporains montrent néanmoins la fréquence et le caractère généralisé des violences. Les journaux de Minnie Vautrin, de John Rabe et de James McCallum, les rapports du chirurgien Robert Wilson (seul chirurgien resté en poste dans la ville assiégée), les films tournés par John Magee et les plaintes adressées aux autorités japonaises par les responsables de la Zone internationale de sécurité constituent un ensemble documentaire convergent. L'importance de ces fonds tient précisément à leur indépendance relative : leurs auteurs n'écrivaient pas pour un même commanditaire et ne poursuivaient pas les mêmes objectifs.
Il convient toutefois de ne pas affirmer, en l'absence d'une preuve documentaire suffisante, que les viols auraient été prescrits par un ordre central explicite. Les sources établissent leur ampleur, leur répétition, leur visibilité, et l'incapacité — ou le refus — du commandement à les empêcher et à les sanctionner effectivement. Par leur généralisation et leur inscription dans l'ensemble des violences exercées contre les civils, ils participèrent pleinement au système de terreur instauré dans la ville.
Le corps des femmes devenait ainsi l'un des lieux où s'exerçait la conquête : attaque contre la personne, mais aussi contre la famille, les solidarités sociales et la possibilité même d'un avenir. Réduire ces crimes à des débordements individuels commis dans le désordre de l'occupation empêche de comprendre leur portée collective.
L'ampleur des violences commises à Nanjing contribua d'ailleurs à l'expansion, dans les mois suivants, du système des « femmes de réconfort » organisé par l'armée japonaise. C’est d'ailleurs un autre chapitre, plus vaste encore, de l'histoire des violences sexuelles de guerre en Asie, qui appellerait un traitement à part entière dans un autre article.
Protéger et survivre
Face aux violences, les femmes de Nanjing ne furent pourtant pas seulement des victimes passives. Elles cherchèrent des refuges, cachèrent des enfants, organisèrent des solidarités et contribuèrent, souvent au péril de leur vie, à documenter ce qui se déroulait.
Le Ginling Women's College occupa une place majeure dans cette histoire. Dès décembre 1937, son campus accueillit plusieurs milliers de femmes et d'enfants. Minnie Vautrin, éducatrice et missionnaire américaine restée à Nanjing, tenta de repousser les incursions de soldats et consigna quotidiennement les violences, les enlèvements et les demandes de protection. Son journal, aujourd'hui conservé par la bibliothèque de la Yale Divinity School, constitue une source fondamentale.
Mais faire de Vautrin l'unique figure féminine du refuge produirait un nouvel effacement. À ses côtés se trouvait Cheng Ruifang (程瑞芳), surveillante des dortoirs et responsable de l'unité sanitaire du Ginling College. Âgée de plus de soixante ans à l'époque, elle tint elle aussi un journal, tenu entre décembre 1937 et mars 1938, retrouvé seulement en 2001 et authentifié par expertise graphologique en 2003. C'est aujourd'hui le seul journal connu écrit, au jour le jour, par une Chinoise ayant vécu le massacre (un document que les historiens surnomment parfois le « journal de l'Anne Frank chinoise »). Son témoignage rappelle que le secours ne fut pas exclusivement l'œuvre des étrangers de la Zone internationale : il reposa également sur des personnels chinois dont l'action demeure beaucoup moins connue du public occidental.
Fait notable, et qui nuance la thèse d'un silence total : Cheng Ruifang livra en avril 1946 une déposition écrite au Tribunal de Tokyo, décrivant viols, pillages et meurtres dont elle avait été témoin sur le campus. Elle fut donc, contrairement à la majorité des victimes, effectivement entendue. Cependant, elle a été entendue comme témoin des faits, non comme sujet dont l'expérience propre méritait d'être instruite pour elle-même.
Les survivantes elles-mêmes contribuèrent ensuite à la transmission, parfois des décennies plus tard. Xia Shuqin (夏淑琴), âgée de huit ans en décembre 1937, survécut avec sa jeune sœur à l'assassinat de sept membres de leur famille. La scène fut filmée à l'époque par John Magee. Devenue adulte, Xia Shuqin témoigna publiquement au Japon dès 1994, puis dut défendre en justice, entre 1998 et 2009, la véracité de son histoire face à des auteurs négationnistes qui l’ont qualifiée de « faux témoin » — elle obtint gain de cause devant la Cour suprême japonaise.
Li Xiuying (李秀英), âgée de dix-huit ans et enceinte de sept mois lors de l'occupation, fut poignardée à trente-sept reprises après avoir résisté à des soldats qui tentaient de la violer ; elle perdit son enfant peu après. Soignée par Robert Wilson, elle témoigna elle aussi au procès de Tokyo, puis, à la fin des années 1990, dut à son tour intenter des procès en diffamation contre des auteurs japonais qui contestaient son récit — procès qu'elle remporta. Ces trajectoires montrent que témoigner ne consiste pas seulement à se souvenir : c'est parfois affronter, des décennies plus tard, le soupçon, la contestation et une nouvelle exposition de l'intime.
Reconnues comme victimes, rarement entendues comme sujets
Le procès de Tokyo a donné une existence judiciaire aux violences sexuelles commises à Nanjing. Cette reconnaissance fut essentielle : elle inscrivit les viols parmi les faits établis par une juridiction internationale et contribua à engager la responsabilité de dirigeants militaires et politiques pour les atrocités commises sous leur autorité.
Elle ne constitua cependant pas une justice centrée sur les survivantes. Le Tribunal avait été conçu pour juger les principaux responsables japonais, en particulier pour crimes contre la paix. Les violences sexuelles furent présentées dans la démonstration générale des crimes de guerre et de l'absence de contrôle exercé sur les troupes. Quelques femmes, comme Cheng Ruifang ou Li Xiuying, furent bien entendues — mais leurs dépositions servirent à établir la récurrence des atrocités et la responsabilité du commandement, non à instruire les parcours des victimes, les mécanismes de la violence ou ses conséquences durables. Le viol ne forma jamais une catégorie autonome du jugement.
La chercheuse Xiaoyang Hao (Kyushu University), à partir des transcriptions et pièces du procès, montre que l'accusation chinoise elle-même traita les violences sexuelles de manière sélective : elle les intégra systématiquement aux autres crimes plutôt que de les constituer en chef d'accusation propre, et ne soumit au tribunal qu'un seul cas relatif à la prostitution forcée. Les femmes concernées demeuraient ainsi largement des objets de preuve. Leur réparation et la reconnaissance de leur expérience propre ne constituaient pas le centre de la procédure.
Il serait néanmoins trop simple d'attribuer ce silence à la seule institution judiciaire internationale. Le traumatisme, la peur des représailles et les normes sociales entourant la chasteté féminine rendaient la parole particulièrement difficile. La violence se prolongeait ainsi dans la honte imposée aux victimes : certaines survivantes risquaient d'être rejetées ou considérées comme déshonorées pour un crime qu'elles avaient subi.
Cette situation ne fut pas propre à Nanjing ni au procès de Tokyo. Il fallut attendre les années 1990 et les jurisprudences des tribunaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda pour que le viol soit plus nettement poursuivi comme crime de guerre, crime contre l'humanité et, dans certaines circonstances, acte constitutif de génocide. Cette évolution permet de mesurer rétrospectivement les limites de Tokyo, sans projeter mécaniquement le droit contemporain sur les catégories disponibles en 1946.
Entendre ce que les archives ont longtemps contenu sans le dire
Rendre leur place aux femmes de Nanjing ne consiste ni à accumuler les descriptions insoutenables, ni à les enfermer dans une identité de victimes. Cela exige de restituer simultanément les violences subies, les solidarités organisées, les paroles conservées et les silences imposés — y compris quand ces silences ne furent pas absolus, mais sélectifs : certaines femmes furent entendues, à condition que leur parole serve à établir un fait plutôt qu'à raconter une vie.
L'histoire des femmes de Nanjing pose ainsi une question qui dépasse le seul procès de Tokyo : que signifie établir un crime lorsque celles qui l'ont subi n'apparaissent, la plupart du temps, qu'à travers la parole d'une éducatrice, d'un médecin, d'un missionnaire ou d'un juge — et, plus rarement, à travers la leur, aussitôt réduite à sa seule valeur probatoire ? La justice peut reconnaître l'existence d'une violence tout en laissant dans l'ombre l'expérience humaine dont elle prétend rendre compte.
Aujourd'hui, alors que les dernières survivantes disparaissent, la conservation de leurs témoignages acquiert une urgence particulière. Les écouter ne signifie pas seulement ajouter des voix féminines à un récit déjà constitué. Cela oblige à transformer ce récit : à ne plus considérer les femmes comme une catégorie secondaire parmi les victimes civiles, mais comme des sujets de l'histoire, porteuses d'une expérience, d'une mémoire et d'une parole longtemps tenues à la périphérie du droit.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.