Société

L'esprit de la nouvelle Longue Marche est toujours vivant
By MARK H. LEVINE* | La Chine au présent | Updated: 2026-07-29 15:57:00

La Longue Marche n’appartient pas uniquement à l’histoire. Son essence et sa force continuent de s’exprimer chaque jour dans la Chine d’aujourd’hui. 

J’ai entendu parler de la Longue Marche pour la première fois dans les années 1960, alors que j’étais étudiant aux États-Unis. Comme beaucoup d’Occidentaux, je la considérais alors comme un récit héroïque, appartenant au passé chinois : un périple militaire devenu légendaire. Ce n’est qu’après avoir lu Étoile rouge sur la Chine d’Edgar Snow, au milieu des années 1970, que j’en ai saisi la véritable portée. J’y ai découvert bien davantage qu’une histoire de survie : le témoignage d’une endurance exceptionnelle, d’un sacrifice collectif et d’une foi inébranlable face à l’adversité.

Après l’obtention de mon doctorat en sociologie en 1976, j’ai consacré les trois décennies suivantes à travailler comme organisateur syndical bénévole dans des communautés américaines défavorisées. Durant cette période, le récit d’Edgar Snow a profondément marqué ma vision de la Longue Marche, que je voyais alors comme une page glorieuse de l’histoire chinoise, forgée par la persévérance, le courage et une foi inébranlable.

Aujourd’hui, après plus de vingt ans passés en Chine, à observer les profondes transformations du pays, à parcourir ses villes comme ses villages et à visiter des hauts lieux de l’histoire révolutionnaire, j’ai acquis une compréhension beaucoup plus personnelle de cet esprit. Peu après mon arrivée, inspiré par les changements dont j’étais le témoin, j’ai composé ma première chanson sur la Chine, Huai’an, promesse d’avenir, en hommage à la ville natale de Zhou Enlai.

La Longue Marche est bien plus qu’un chapitre refermé de l’histoire. Les transformations extraordinaires auxquelles j’ai assisté m’ont convaincu qu’elle demeure un esprit vivant, capable de s’adapter aux défis de chaque époque.

La Longue Marche originelle (1934-1936), menée par l’Armée rouge des ouvriers et des paysans chinois sous la direction du Parti communiste chinois, fut un périple placé sous le signe de la survie et de l’espérance. Face à des conditions extrêmes et à une pression militaire constante, les révolutionnaires ont choisi l’unité plutôt que la division, l’intérêt collectif plutôt que les ambitions personnelles. Comme l’écrivait Mao Zedong dans son traité De la guerre prolongée publié en 1938, la victoire ne viendrait pas rapidement, mais elle finirait par arriver.

Pendant longtemps, le regard occidental a réduit la Longue Marche à un épisode historique figé. Ce qui est souvent négligé, c’est la portée universelle de son héritage : le courage face à l’adversité, la résilience et l’engagement au service du bien commun. Mes années passées en Chine m’ont convaincu que cet esprit ne s’est jamais éteint ; il s’est transformé pour répondre aux aspirations de notre époque.

Un esprit à l’œuvre 

J’ai vu cet esprit s’incarner dans les régions les plus reculées de la Chine. Dans l’ouest du pays, des villages autrefois isolés retrouvent un nouvel élan grâce au travail patient de leurs habitants. Des instituteurs traversent des rivières pour rejoindre quelques élèves, des ingénieurs percent des routes à travers les montagnes, des personnels de santé apportent des soins dans des communautés longtemps privées de services médicaux. Sans exploits spectaculaires, ils incarnent la même persévérance et le même sens du dévouement que les participants à la Longue Marche.

Je l’ai également retrouvé dans la manière dont la Chine a affronté les moments les plus difficiles de son histoire récente, du séisme de Wenchuan aux tempêtes de neige de 2008, jusqu’à la pandémie de Covid-19. J’ai composé des chansons inspirées de chacun de ces événements, parce que j’ai vu une société répondre aux catastrophes par une mobilisation collective plutôt que par la panique.

Aujourd’hui encore, alors que la Chine fait face aux restrictions technologiques et à une conjoncture économique mondiale incertaine, je retrouve cet esprit dans sa quête d’innovation indépendante, de développement vert et de croissance inclusive. Face à des obstacles considérables, chercheurs, ingénieurs, ouvriers, étudiants et décideurs poursuivent leurs efforts avec détermination.

Plus encore, l’esprit de la Longue Marche dépasse désormais le seul cadre de l’histoire chinoise. Ses valeurs fondamentales sont universelles : résilience, unité et engagement en faveur d’un progrès collectif résonnent face aux défis mondiaux actuels, qu’il s’agisse du changement climatique, des inégalités, des conflits ou des crises sanitaires. Aucun pays ne peut relever seul ces défis. La division et les logiques de confrontation ne font qu’accentuer les fractures. C’est pourquoi la sagesse de la Longue Marche demeure plus actuelle que jamais.

Une leçon universelle 

Depuis près de vingt ans, j’enseigne à l’Université Minzu de Chine, à Beijing, un établissement engagé en faveur de l’unité des différentes ethnies du pays et de l’égalité des chances.

La plupart de mes étudiants viennent des hauts plateaux, des montagnes et des régions frontalières de l’ouest et du sud-ouest de la Chine. Beaucoup sont issus de minorités ethniques vivant dans des régions qui étaient encore récemment isolées. Ils arrivent à l’université en parlant souvent le mandarin comme une deuxième langue, confrontés à d’importantes difficultés académiques et culturelles. Pourtant, ils persévèrent.

Ils n’étudient pas seulement pour améliorer leur propre avenir. Ils souhaitent retourner dans leurs régions d’origine comme enseignants, médecins, ingénieurs ou gardiens de leur patrimoine culturel. Ils veulent revitaliser leurs villages, préserver leurs langues et créer des passerelles entre leurs traditions et le monde moderne. Cette volonté de servir l’intérêt général prolonge, à mes yeux, l’esprit de la Longue Marche.

Mon propre parcours s’inscrit dans cette même démarche. En tant qu’auteur-compositeur, écrivain et expert en chef de l’atelier « Telling China Stories », je m’efforce de dépasser les stéréotypes qui réduisent souvent la Chine à des récits simplistes. J’ai privilégié le travail de terrain, les rencontres avec des agriculteurs, des enseignants, des artisans, des fonctionnaires locaux et de jeunes acteurs du développement communautaire afin de raconter leurs histoires : celles des infrastructures construites avec patience, des traditions préservées et des villages progressivement sortis de la pauvreté.

Je partage ces témoignages avec un public international parce que je suis convaincu qu’ils méritent d’être entendus, non comme un discours de propagande, mais comme des expériences humaines. Remplacer les préjugés par la compréhension et l’ignorance par le respect est la mission que je poursuis. Dans un paysage médiatique souvent dominé par les raccourcis et les postures politiques, ce travail patient constitue, à sa manière, une autre expression de l’esprit de la Longue Marche.

Au fil de ces années, j’ai compris que cet esprit refuse l’immobilisme et se renouvelle sans cesse. Il se manifeste dans le sens des responsabilités de mes étudiants, dans la résilience des communautés rurales, dans le courage des innovateurs qui repoussent les barrières technologiques et dans tous ceux qui choisissent le progrès collectif plutôt que le confort personnel.

Il ne s’agit ni de nostalgie ni de politique. C’est une philosophie pratique pour un monde confronté à des défis communs. La Longue Marche nous rappelle que la division et la logique du jeu à somme nulle ne font qu’aggraver les difficultés. Ce qui demeure, c’est la résilience, la solidarité et la conviction qu’un avenir meilleur reste possible, même lorsque le chemin est long. Cet esprit n’appartient pas uniquement à la Chine. Il appartient à tous ceux qui, un jour, ont dû entreprendre un voyage qui paraissait impossible et qui ont malgré tout continué d’avancer.

*MARK H. LEVINE est expert en chef de l’atelier « Telling China Stories » à la Faculté des études étrangères de l’Université Minzu de Chine.

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