Au Mémorial des victimes du massacre de Nanjing, une visite qui interroge notre manière d’écrire l’histoire du XXᵉ siècle
Il existe des lieux où le silence devient une forme de langage. Le Mémorial des victimes du massacre de Nanjing appartient à cette catégorie rare de lieux qui bouleversent moins par ce qu’ils montrent que parce qu’ils obligent chacun à reconnaître en lui-même. En franchissant ses portes, le visiteur n’entre pas seulement dans un musée consacré à l’un des plus grands massacres du XXᵉ siècle ; il est confronté à une question beaucoup plus intime : comment est-il possible d’ignorer encore aujourd’hui une tragédie d’une telle ampleur ?

À la sortie du métro, le mémorial apparaît progressivement au milieu d’une foule recueillie. Des familles entières, des groupes d’étudiants, des personnes âgées avancent lentement vers l’entrée. Beaucoup sont vêtus de blanc ou de noir, certains portent des fleurs qu’ils déposeront quelques instants plus tard devant les monuments commémoratifs. Les conversations s’éteignent naturellement à mesure que l’on approche du site. Rien n’est imposé, rien n’est théâtral. Le silence semble simplement s’imposer à chacun comme une évidence.
À cet instant, une première interrogation surgit : pourquoi suis-je presque la seule visiteuse occidentale dans cette foule immense ? Pourquoi ai-je dû venir jusqu’en Chine pour découvrir un lieu qui raconte pourtant une histoire appartenant pleinement au patrimoine de l’humanité ? Cette question, loin de s’effacer au fil de la visite, deviendra progressivement le véritable sujet de cette journée.
Le parcours débute par un immense mur où sont gravés les noms des victimes, des survivants et des témoins. Avant même les photographies, avant même les documents d’archives, ce sont les noms qui accueillent le visiteur. Des milliers de noms. Autant de vies, de familles, d’histoires brutalement interrompues. Le mémorial rappelle d’emblée une vérité essentielle : derrière les chiffres se trouvent toujours des existences singulières.

Quelques mètres plus loin, une installation lumineuse saisit le regard. Dans une salle plongée dans une semi-obscurité, des points de lumière apparaissent les uns après les autres. Une étoile naît. Puis une autre. Puis encore une autre. Chaque seconde voit surgir une nouvelle lumière, matérialisant symboliquement une âme qui s’élève. La force de cette mise en scène réside dans son extrême simplicité. Les 300 000 victimes du massacre cessent soudain d’être un nombre abstrait pour devenir une durée, un rythme, une succession presque insoutenable d’existences anéanties. Le temps lui-même semble prendre le visage de la tragédie.
C’est alors que le véritable choc survient. Il ne provient pas uniquement des archives, des photographies ou des témoignages qui jalonnent ensuite le parcours. Il naît d’une prise de conscience beaucoup plus personnelle. Ce qui pèse soudain sur mes épaules n’est pas seulement l’émotion ; c’est le poids de mon ignorance. Une ignorance qui ne relève pas d’un manque de curiosité individuelle, mais d’une manière particulière d’apprendre l’histoire.
En Europe, la Seconde Guerre mondiale nous est naturellement enseignée à travers les événements qui ont profondément marqué notre continent : la montée des totalitarismes, la Shoah, la Résistance, le Débarquement, la Libération. Cette mémoire est légitime et indispensable. Pourtant, elle demeure incomplète si elle laisse dans l’ombre ce qui s’est joué simultanément en Asie. Pour la Chine, la guerre ne commence pas en septembre 1939. Lorsque les armées japonaises entrent dans Nanjing en décembre 1937, le pays est déjà engagé depuis plusieurs années dans un conflit d’une violence extrême. Le massacre de Nanjing ne constitue donc pas un épisode marginal de la Seconde Guerre mondiale ; il en est l’un des événements majeurs.

Cette différence de perspective explique sans doute pourquoi le nom de Nanjing demeure encore si peu connu en France. Il ne s’agit pas d’un oubli volontaire, mais d’une construction historique de la mémoire mondiale où chaque espace géographique a privilégié son propre récit. L’Europe a longtemps raconté la guerre depuis l’Europe ; la Chine l’a racontée depuis l’Asie. Aujourd’hui, alors que nos sociétés sont plus étroitement connectées que jamais, cette séparation des mémoires apparaît de plus en plus difficile à justifier.
Le Mémorial de Nanjing ne répond pas à cette situation par le discours ou par la polémique. Il répond par les faits. Salle après salle, le visiteur découvre des photographies, des journaux de l’époque, des rapports diplomatiques, des archives militaires, des témoignages de survivants et des objets exhumés lors des fouilles archéologiques. Rien n’est laissé au hasard. La puissance émotionnelle du lieu ne repose pas sur une scénographie spectaculaire, mais sur l’accumulation méthodique des preuves. L’histoire s’y construit à partir des documents, et c’est précisément cette rigueur qui rend la visite si bouleversante.

Au fil du parcours apparaît également une autre histoire, moins connue en Europe, celle des étrangers qui choisirent de rester à Nanjing pour protéger les populations civiles. L’Allemand John Rabe, l’Américaine Minnie Vautrin, le chirurgien américain Robert Wilson ou encore le prêtre français Robert Jacquinot de Besange illustrent cette solidarité internationale qui subsista malgré l’effondrement des institutions. Leur présence rappelle qu’au cœur des plus grandes tragédies, certains individus choisissent encore de défendre la dignité humaine, parfois au péril de leur propre vie. Pour un lecteur français, découvrir le rôle joué par Robert Jacquinot de Besange constitue d’ailleurs une émotion particulière : cette page d’histoire demeure largement méconnue dans notre propre pays.
L’un des aspects les plus remarquables du mémorial réside enfin dans sa conclusion. Loin d’entretenir le ressentiment, le parcours s’oriente progressivement vers une réflexion sur la paix, la réconciliation et la responsabilité des générations futures. Cette évolution est essentielle pour comprendre la philosophie du lieu. Il ne s’agit pas uniquement de conserver le souvenir des victimes ; il s’agit de transmettre une vigilance. Le passé n’est pas convoqué pour enfermer les visiteurs dans la douleur, mais pour les inviter à réfléchir aux conditions qui rendent possibles la paix et le dialogue entre les peuples.

En quittant le mémorial, je repense aux étoiles qui continuaient de naître silencieusement dans l’obscurité. Je comprends alors que la véritable leçon de cette visite ne réside pas seulement dans la découverte d’une tragédie longtemps absente de notre horizon européen. Elle réside dans la prise de conscience que notre mémoire du XXᵉ siècle reste encore profondément incomplète. Une guerre véritablement mondiale ne peut être racontée à partir d’un seul continent. Elle exige que nous acceptions de regarder également les souffrances, les résistances et les mémoires des autres peuples.
À l’heure où les relations entre la Chine et l’Europe sont souvent abordées sous l’angle des rivalités économiques ou des tensions géopolitiques, le Mémorial des victimes du massacre de Nanjing rappelle qu’un dialogue durable ne peut se construire sans une meilleure connaissance de nos histoires respectives. Reconnaître pleinement ce que fut Nanjing ne signifie pas adopter une mémoire chinoise au détriment d’une mémoire européenne. Cela signifie simplement élargir notre compréhension de l’histoire mondiale afin qu’elle soit enfin à la mesure de la réalité du XXᵉ siècle. C’est peut-être là, au-delà du recueillement et de l’émotion, la plus profonde leçon que ce lieu adresse à chacun de ses visiteurs.
( Les photos sont fournies par l'auteure )
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.