De l’épopée des années 1930 aux moteurs de la fusée Longue Marche 7A, la Chine tisse un lien entre son héritage historique et son avenir technologique.

Une version modifiée de la fusée Longue Marche-7, transportant un nouveau satellite d’essai dédié aux technologies de communication, décolle du site de lancement spatial de Wenchang (Hainan), le 23 juin 2026.
À Wenchang (Hainan), tous les regards étaient tournés vers le ciel. Le 23 juin 2026, lorsque le compte à rebours a atteint zéro, une fusée Longue Marche 7A s’est élevée dans un grondement assourdissant, portée par une colonne de flammes. Le rugissement de ses moteurs s’est propagé au-dessus de la mer de Chine méridionale comme un tonnerre lointain.
Parmi les spectateurs présents, passionnés d’espace, habitants de la région et ingénieurs, je suis restée silencieuse devant cette scène presque solennelle. Ce lancement n’avait rien d’ordinaire. Il marquait le point de rencontre entre deux époques : d’un côté, les 90 années écoulées depuis l’achèvement de la Longue Marche historique ; de l’autre, les ambitions spatiales de la Chine moderne. Un nom autrefois associé à une épreuve nationale prenait alors une nouvelle dimension, tournée vers les étoiles.
L’année 2026 marque le 90e anniversaire de l’achèvement de la Longue Marche (1934-1936), l’épopée emblématique de l’Armée rouge des ouvriers et des paysans chinois. Sur près de 12 500 km, à travers plus d’une douzaine de provinces, ses combattants ont franchi des montagnes enneigées, des marécages et des fleuves tumultueux, dans des conditions extrêmes.
Cette marche est devenue un symbole de persévérance, de sacrifice et de volonté face aux obstacles. Pour les Chinois, elle représente bien plus qu’un événement historique : elle incarne l’idée que les grands objectifs nécessitent du temps, de l’unité et une détermination constante. C’est dans cet esprit que la Chine a choisi, en 1970, de baptiser son premier lanceur spatial « Longue Marche ». Ce nom a ainsi ancré la quête d’autonomie scientifique et technologique du pays moderne dans le souvenir de la lutte menée pour sa survie dans les années 1930.
Aujourd’hui, la famille des fusées Longue Marche a réalisé plus de 500 lancements, ce qui place la Chine parmi les trois seuls pays au monde capables de mener de manière autonome des vols spatiaux habités et des missions d’exploration lunaire. La Longue Marche 7A joue un rôle essentiel dans les missions chinoises en orbite haute et dans l’espace lointain, permettant notamment le lancement de satellites lourds depuis le centre spatial de Wenchang.
En observant cette fusée disparaître dans le ciel de Hainan, j’ai compris que je n’assistais pas seulement à une prouesse technologique. Je voyais le trait d’union entre deux époques : la Longue Marche de la boue et des épreuves, et celle du métal et des étoiles.

Site de la Conférence de Zunyi dans l’arrondissement de Honghuagang à Zunyi (Guizhou), le 7 janvier 2025
Hainan, entre terre, mer et espace
Cette continuité entre passé et avenir apparaît avec une force particulière à Hainan. Il y a encore quatre décennies, l’île figurait parmi les régions les plus isolées de Chine. Son économie reposait principalement sur l’agriculture et la pêche, et les déplacements vers le continent étaient longs et difficiles.
Aujourd’hui, Hainan occupe une place stratégique dans l’ouverture de la Chine sur le monde. Le début de la création du Port de libre-échange de Hainan en 2020 a marqué une nouvelle étape dans son développement, avec des politiques destinées à favoriser le commerce, les investissements et les échanges internationaux. Des investissements publics massifs ont suivi : le train à grande vitesse circulaire de Hainan, achevé en 2015, a réduit le temps de trajet autour de l’île à seulement 3,5 heures ; les deux principaux aéroports de l’île ont accueilli ensemble 45 millions de passagers en 2025 ; tandis que la couverture 5G dépasse désormais 95 % dans tous les villages administratifs.
L’île accueille également le Forum de Boao pour l’Asie, lancé en 2001, devenu une importante plateforme de dialogue économique et politique. Chaque année, plus de 2 000 responsables politiques, chefs d’entreprise, universitaires et représentants d’organisations internationales s’y réunissent pour discuter des grands enjeux régionaux et mondiaux. Le contraste est frappant : une île autrefois en marge de la scène internationale accueille désormais à la fois un centre spatial de niveau international et un forum multilatéral majeur. Deux symboles d’une même ambition : progresser sur le plan technologique tout en s’ouvrant au monde.
Au-delà de ces symboles de modernité, le souvenir le plus marquant que je garde de Hainan ne vient ni d’un centre de conférences ni d’un pas de tir spatial. Il se trouve sur la petite île de Xidao.
Loin de l’agitation des grandes villes et du rythme rapide de l’innovation technologique, j’ai échangé avec plusieurs habitants dont la vie reste profondément liée à l’océan. Leurs récits évoquaient des générations de pêcheurs, la patience nécessaire pour attendre la bonne marée et la fierté d’appartenir à une communauté qui a su préserver ses traditions. En les écoutant, je me suis demandé si la véritable modernisation ne résidait pas précisément dans cet équilibre entre le progrès et la préservation de l’identité.
Un habitant m’a raconté les transformations qu’il avait vues au cours de sa vie. Il se souvenait d’une île moins connectée, où les déplacements étaient difficiles. Aujourd’hui, il observe avec admiration l’amélioration des infrastructures, des communications et l’émergence d’un tourisme qui cherche à valoriser les richesses naturelles tout en respectant l’identité locale.

Un employé effectue des tests sur un transistor dans une entreprise de composants électroniques au sein de la zone de libre-échange intégrée de Haikou (Hainan), le 23 mai 2026.
La Longue Marche continue
La transformation de Hainan reflète une évolution plus large de la Chine. Les infrastructures – notamment le réseau ferroviaire à grande vitesse, qui constitue aujourd’hui le plus grand au monde avec plus de 50 000 km, mais aussi les routes, les ponts, les ports et les réseaux numériques – ont rapproché les territoires isolés des centres économiques.
En 2025, 99,9 % des villages chinois étaient desservis par des routes bitumées, contre 35 % en 2000. Ces projets s’inscrivent dans la stratégie de « prospérité commune », qui vise à favoriser un partage équitable des fruits de la croissance entre les régions, les 56 groupes ethniques du pays et les différentes catégories de revenus. Pour soutenir cet effort, des centaines de milliers de membres du Parti communiste chinois et de professionnels techniques sont envoyés dans les villages défavorisés afin d’adapter les projets aux besoins locaux. Dans un pays de 1,4 milliard d’habitants, réduire les inégalités est un défi immense. Le gouvernement en a fait une priorité dans ses plans quinquennaux, privilégiant la stabilité et une croissance inclusive sur le long terme.
Alors que mon avion quittait Hainan, je regardais par le hublot les forêts verdoyantes de l’île, ses côtes et ses routes qui dessinaient le paysage. Je repensais aux « deux » Longues Marches qui façonnent la Chine contemporaine. La première incarnait une traversée difficile pour assurer la survie de la nation. La seconde représentait [1] une marche de plusieurs décennies vers le progrès scientifique, technologique et économique. Les paysages ont beau être passés des montagnes enneigées aux trajectoires orbitales, l’esprit demeure le même : les grandes réalisations exigent de la persévérance, de la coordination et une vision de long terme.
Quatre-vingt-dix ans après l’achèvement de la Longue Marche historique, son esprit continue d’inspirer de nouveaux voyages : vers les étoiles, vers le développement et vers un avenir où le progrès cherche à respecter à la fois l’histoire et la planète. Car, pour les nations comme pour les individus, ce ne sont pas seulement les destinations atteintes qui définissent un parcours, mais la manière dont on avance sur le chemin.
*MARTA MONTORO est présidente exécutive du groupe de réflexion espagnol Cátedra China.