Société

La vulgarisation scientifique en Chine : une fenêtre sur la modernisation chinoise et un nouveau vecteur de coopération internationale
By DAVID GOSSET* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-07-20 10:13:00

La vulgarisation scientifique en Chine : une fenêtre sur la modernisation chinoise et un nouveau vecteur de coopération internationale 

——Allocution de David Gosset lors du lancement du rapport Science Popularization in China and the Making of an Innovative Society 

Paris, 17 juillet 2026   

Mesdames et Messieurs, 

Étudier la vulgarisation scientifique en Chine offre une perspective particulièrement éclairante sur l'une des transformations les plus importantes de l'histoire moderne : la renaissance de la civilisation chinoise et la manière dont la Chine trace aujourd'hui son propre chemin vers la modernité, vers sa propre modernité. 

Au-delà des chiffres de la croissance économique, des performances technologiques ou encore de l'influence géopolitique du pays, la façon dont les connaissances scientifiques sont diffusées, comprises et appropriées par la société nous révèle des dimensions essentielles du modèle de développement chinois ainsi que de sa vision de l'avenir. C'est lune des idées directrices du rapport Science Popularization in China and the Making of an Innovative Society. 

Comme l'a montré le grand sinologue britannique Joseph Needham dans son œuvre monumentale Science and Civilisation in China une entreprise encyclopédique qui, de Cambridge, est toujours en construction la Chine a été, pendant des siècles, l'un des principaux foyers de l'innovation scientifique et technologique. 

La fabrication du papier, l'imprimerie, la boussole magnétique, la poudre à canon, ainsi qu'un grand nombre d'autres inventions, sont nées du génie chinois bien avant l'apparition d'innovations comparables dans d'autres régions du monde. Pendant une grande partie de l'histoire, la Chine a occupé une position de premier plan dans les domaines des savoirs appliqués et de l'ingénierie, contribuant non seulement à sa propre prospérité, mais aussi au progrès de la civilisation humaine dans son ensemble. 

Pourtant, l'histoire a emprunté une trajectoire inattendue. 

Malgré cet héritage scientifique exceptionnel, la Chine n'a pas été le berceau de la révolution industrielle. À partir de la fin du XVIIIᵉ siècle, l'Europe connaît une profonde transformation fondée sur la mécanisation de la production, l'exploitation des énergies fossiles et l'émergence de nouvelles institutions économiques. Tandis que les puissances européennes renforcent leurs capacités industrielles et technologiques, la Chine traverse une période marquée à la fois par des crises internes et des pressions extérieures. 

Pendant plus d'un siècle, le pays se retrouve confronté à une modernité largement façonnée ailleurs. L'écart technologique, économique et militaire qui en résulte constitue l'un des défis majeurs de l'histoire moderne chinoise. 

La fondation de la République populaire de Chine, en 1949, marque un tournant décisif. Le nouvel État engage alors un long processus de reconstruction, d'industrialisation et de transformation institutionnelle. Malgré les difficultés et les revers rencontrés en chemin, la Chine parvient progressivement à reconstruire ses bases scientifiques et éducatives. 

À partir de l'ouverture et des réformes lancées en 1978, le pays accélère son intégration dans l'économie mondiale tout en investissant massivement dans la science, la technologie et le capital humain. Les effets cumulés de ces efforts ont profondément transformé la place de la Chine dans le monde. 

Une nouvelle étape de ce processus a été clairement formulée lors du XXᵉ Congrès du Parti communiste chinois, en octobre 2022. Dans son rapport au Congrès, Xi Jinping a développé le concept de « modernisation à la chinoise » — Zhongguo shi xiandaihua. 

Cette notion repose sur l'idée que la modernisation ne suit pas nécessairement un modèle universel défini à partir de l'expérience historique occidentale. Elle peut prendre des formes diverses, façonnées par l'histoire, la culture, les institutions et les priorités de développement propres à chaque nation. 

Dans cette perspective, le progrès scientifique et technologique occupe une place centrale. Le rapport du Congrès fixe notamment l'objectif selon lequel, à l'horizon 2035, la Chine aura considérablement renforcé ses capacités scientifiques et technologiques, accru son autonomie dans les technologies stratégiques et rejoint le groupe des nations les plus innovantes au monde. 

De fait, au XXIᵉ siècle, la Chine s'est affirmée comme l'une des grandes puissances scientifiques et technologiques de la planète. Son réseau ferroviaire à grande vitesse dépasse désormais les 50 000 kilomètres. Des avancées majeures ont été réalisées dans des domaines aussi variés que l'intelligence artificielle, les plateformes numériques, l'industrie intelligente, les énergies renouvelables, les réseaux électriques à ultra-haute tension, les technologies quantiques ou encore l'exploration spatiale. 

Ces progrès spectaculaires reposent sur des investissements massifs dans la recherche et le développement, sur un immense vivier d'ingénieurs et de chercheurs, ainsi que sur une forte coordination entre les institutions publiques et les entreprises privées. 

Mais si l'on se concentre uniquement sur ces succès visibles, on risque de passer à côté d'une dimension moins souvent étudiée de l'essor scientifique chinois. 

Les performances de la Chine ne s'expliquent pas uniquement par la politique industrielle, le financement de la recherche ou la taille de son marché intérieur. Elles reposent également sur des mécanismes culturels et sociétaux qui favorisent l'engagement du public à l'égard de la science et de la technologie. 

Parmi ces mécanismes, la vulgarisation scientifique occupe une place tout à fait particulière. 

En Chine, la vulgarisation scientifique ne se réduit pas à la simple diffusion de connaissances scientifiques. Elle constitue un véritable projet de société visant à développer la culture scientifique des citoyens, à encourager leur participation à l'innovation et à créer un environnement social favorable au changement technologique. 

À travers les musées scientifiques et technologiques, les campagnes éducatives, les expositions publiques, les programmes audiovisuels, les plateformes numériques ou encore les initiatives au niveau local, les savoirs scientifiques s'intègrent progressivement dans la vie quotidienne et sont présentés comme un bien public partagé. 

Cet effort de vulgarisation scientifique demeure encore relativement peu étudié en dehors de la Chine, alors même que son importance ne cesse de croître. 

Pourtant, il joue un rôle essentiel dans le fonctionnement de l'écosystème chinois de l'innovation. En stimulant la curiosité, en encourageant l'expérimentation et en renforçant la confiance du public envers la science et la technologie, la vulgarisation scientifique contribue à réduire les résistances face à l'innovation et facilite l'adoption rapide des nouvelles technologies. 

Dans ce contexte, l'innovation ne reste pas confinée aux laboratoires, aux universités ou aux instituts de recherche. Elle devient une entreprise collective, portée par une large participation sociale et par l'imaginaire collectif. 

Comprendre cette dimension est indispensable si l'on souhaite développer une interprétation plus équilibrée et plus complète de la Chine contemporaine. 

Les réussites technologiques chinoises ne sont pas simplement le produit de la planification étatique ou de la puissance économique. Elles s'enracinent également dans des investissements de long terme dans l'éducation, dans des récits culturels valorisant la réussite scientifique, ainsi que dans des dispositifs institutionnels reliant la recherche, l'industrie et la société. 

La vulgarisation scientifique constitue précisément l'un des ponts entre ces différentes sphères. 

Plus largement encore, l'étude de la vulgarisation scientifique nous permet de mieux comprendre les transformations de la civilisation chinoise elle-même. Elle montre comment la Chine cherche à concilier ses traditions historiques avec les exigences de la modernité technologique, comment le développement scientifique est intégré à des objectifs nationaux plus vastes, et comment la compréhension publique de la science est mobilisée au service d'objectifs économiques, sociaux et environnementaux. 

L'analyse de ces processus nous aide à dépasser les explications simplistes de l'ascension chinoise et à mieux saisir les fondements sociaux profonds qui soutiennent aujourd'hui son projet de modernisation. 

Le rapport Science Popularization in China and the Making of an Innovative Society montre également que l'expérience chinoise présente une portée mondiale. 

Des liens étroits existent entre la vulgarisation scientifique, le développement durable, la paix, la réduction des inégalités technologiques et la construction de bases cognitives communes permettant un véritable dialogue international. 

Dans cette perspective, la vulgarisation scientifique pourrait devenir un nouveau vecteur de coopération internationale. En tout cas, c'est ce que je souhaite et ce que notre événement peut favoriser. 

À une époque où les transformations les plus profondes sont de plus en plus déterminées par la science et la technologie, la capacité à faire converger innovation, compréhension publique et acceptation sociale pourrait s'avérer tout aussi importante que les découvertes scientifiques elles-mêmes. 

Étudier la vulgarisation scientifique en Chine ne consiste donc pas seulement à analyser des pratiques éducatives ou des stratégies de communication. C'est aussi ouvrir une fenêtre privilégiée sur la manière dont une grande civilisation pense sa modernisation et sa propre modernité, organise le changement technologique et imagine son avenir dans un monde marqué par les interdépendances. 

Je vous remercie de votre attention. 

*DAVID GOSSET est spécialiste des affaires internationales et des études chinoises et fondateur de la China-Europe-America Global Initiative.  

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