Société

Nouveaux défis et nouvelles frontières
By HE WEIWEN* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-07-02 17:23:00

Tout en œuvrant ensemble à stabiliser leurs relations commerciales actuelles, la Chine et l’UE doivent explorer de nouvelles pistes pour élargir leur partenariat, au bénéfice mutuel futur. 

Bobines d’acier à l’usine ThyssenKrupp de Duisbourg (Allemagne), le 20 mars 2025 

De récentes tensions sont apparues dans les relations commerciales entre la Chine et l’Union européenne (UE). Le Parlement européen a adopté, par 606 voix contre 16, un nouveau règlement sur les importations d’acier qui est entré en vigueur le 1er juillet 2026. Celui-ci prévoit de réduire de 47 % le volume d’importation d’acier exempté de droits de douane, désormais plafonné à 18,3 millions de tonnes par an. De plus, un tarif de 50 %, contre 25 % auparavant, sera appliqué aux volumes excédentaires ainsi qu’aux marchandises sidérurgiques hors contingent. Estimant que ce nouveau dispositif viole les règles multilatérales du commerce, la Chine a saisi l’Organisation mondiale du commerce.

Parallèlement à la montée des tensions, la coopération commerciale entre l’UE et la Chine ne cesse de gagner en dynamisme. Ces derniers mois, les dirigeants français, allemand, italien, irlandais et espagnol, ainsi que le Premier ministre britannique, se sont rendus en Chine à la tête d’importantes délégations de chefs d’entreprise.

La Chambre de commerce européenne en Chine a déclaré que le « dérisquage » ne constituait pas la tendance dominante de la politique de l’UE envers la Chine, précisant que 68 % des entreprises européennes présentes dans le pays comptaient y maintenir et développer leurs activités.

L’ensemble de ces évolutions révèle deux tendances contradictoires dans les relations sino-européennes. Comme l’a néanmoins souligné un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, la coopération gagnant-gagnant en demeure indiscutablement la tendance directrice.

Les ressorts du restrictionnisme 

La montée des faucons du commerce au sein de l’UE à l’égard de la Chine n’est pas un phénomène isolé : elle reflète les profondes mutations de l’économie européenne, ainsi que les tensions récentes à l’échelle mondiale.

Cette dynamique s’explique d’abord par la stagnation de l’économie européenne, et notamment par le déclin de sa compétitivité industrielle. L’indice PMI composite S&P Global de l’UE est tombé à 47,5 en mai contre 48,8 en avril, soit son plus bas niveau en 31 mois. Le PIB européen devrait reculer de 0,2 % au deuxième trimestre 2026.

À cela s’ajoutent les répercussions de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran. La crise du détroit d’Ormuz a profondément perturbé les chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales, provoquant une hausse des prix de l’énergie dans l’UE et des coûts de production industrielle. Ces tensions viennent ainsi s’ajouter à des coûts énergétiques déjà alourdis par la crise ukrainienne.

L’ensemble de ces facteurs a créé un désavantage comparatif pour l’appareil productif européen. En 2025, le coût de main-d’œuvre pour une automobile s’élevait à 3 300 dollars en Allemagne, contre 1 300 dollars aux États-Unis et 585 dollars en Chine. Un tel écart a entraîné le déclin régulier de la part du secteur manufacturier dans le PIB européen, passée de 19,7 % en 1991 à 17 % en 2000, puis à 14,3 % aujourd’hui.

Par ailleurs, les restrictions commerciales américaines ont complexifié les exportations de l’UE, notamment dans les secteurs de l’acier et de l’automobile, désormais soumis à un tarif douanier de 15 %.

Enfin, la très forte compétitivité des produits chinois a contribué à creuser le déficit commercial européen avec la Chine. Les statistiques officielles chinoises montrent qu’en sept ans, les exportations chinoises vers l’UE ont augmenté de 52,6 %, tandis que ses importations en provenance de l’UE ont reculé de 1,1 %. Selon les données européennes, le déficit commercial de l’UE avec la Chine a franchi la barre des 300 milliards d’euros en 2025.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez accueilli par Lei Jun (g.), président-fondateur et PDG de Xiaomi, dans le parc technologique de Xiaomi à Beijing, le 13 avril 2026 

Les fondamentaux du gagnant-gagnant 

Les facteurs négatifs susmentionnés n’ont pas altéré et n’altéreront pas les fondamentaux de la relation commerciale sino-européenne, à savoir la coopération et le bénéfice mutuel.

Selon les statistiques européennes, la Chine est le deuxième partenaire commercial de l’UE après les États-Unis, représentant 14,6 % de ses échanges. Les données officielles chinoises font état de 828,12 milliards de dollars d’échanges bilatéraux avec l’UE en 2025, ce qui place l’UE au deuxième rang de ses partenaires commerciaux, derrière l’ASEAN. De fait, le Vieux Continent absorbe à lui seul 13 % du commerce extérieur chinois. Fin 2024, le stock d’investissements directs européens en Chine atteignait 174,6 milliards de dollars, porté par plus de 20 000 entreprises européennes, parmi lesquelles figure la quasi-totalité des multinationales. Symétriquement, plus de 8 000 entreprises chinoises opèrent au sein de l’UE, pour un stock d’investissements directs supérieur à 110 milliards de dollars.

Cette coopération bilatérale couvre presque tous les secteurs, s’étendant de l’agriculture à l’automobile, en passant par le nucléaire, le photovoltaïque, l’aérospatiale, les assurances, l’éducation et la santé, entre autres. Hautement complémentaires dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, la Chine et l’UE retirent ainsi des bénéfices considérables de ces synergies depuis des décennies.

Si l’accentuation du déséquilibre commercial entre la Chine et l’UE mérite l’attention des deux parties, poussant d’ailleurs Beijing à s’efforcer d’accroître ses importations en provenance de l’UE, cette asymétrie ne saurait toutefois justifier un durcissement des barrières douanières. D’une part, l’UE affichait un excédent commercial global avec le reste du monde (133,5 milliards d’euros en 2025). D’autre part, les restrictions unilatérales se sont révélées moins efficaces que la concertation, comme l’illustre l’imposition par l’UE de droits compensateurs sur les véhicules électriques (VE) chinois en octobre 2024 : malgré cette mesure, les exportations chinoises de VE vers l’UE ont doublé en 2025. Preuve qu’une issue négociée reste possible, les deux parties sont parvenues à un compromis plus tôt cette année sur le prix plancher à l’exportation de ces véhicules – une solution sans nul doute constructive.

L’avenir passe par la coopération 

Tout en œuvrant de concert à la stabilisation de leur relation commerciale bilatérale, la Chine et l’UE doivent trouver de nouveaux espaces pour élargir leur partenariat, au bénéfice mutuel de leur avenir. Le monde entre dans une période historique marquée par la quatrième révolution industrielle, où l’IA, les mégadonnées, l’informatique quantique et la transition verte s’imposent comme autant de leviers qui transformeront profondément les générations futures.

L’économie numérique mondiale était estimée à 26 700 milliards de dollars en 2025 et devrait contribuer à hauteur de 22 300 milliards de dollars à la croissance mondiale d’ici 2030, chaque dollar investi promettant de produire un retour de 9,55 dollars.

Le rapport Hurun recensait 1 523 licornes dans le monde en 2025, dont environ les deux tiers affichaient moins de six ans d’existence. Si les États-Unis en concentraient près de la moitié avec 758 entités, la Chine en dénombrait 343, soit environ un quart du total et trois fois plus que l’UE, qui n’en comptait que 112.

Face à ce constat, les pays de l’UE, berceaux historiques de la civilisation industrielle et leaders des deux premières révolutions industrielles, doivent combler leur retard dans la quatrième révolution industrielle. La Chine, première puissance manufacturière et commerciale du monde, fait face au défi historique de développer de nouvelles forces productives pour atteindre le statut de pays moyennement développé d’ici 2035.

Dans le cadre du 15e Plan quinquennal, la Chine mettra l’accent sur quatre industries stratégiques, à savoir les nouvelles énergies, les nouveaux matériaux, l’aérospatiale et l’économie de basse altitude. Le programme s’appuie également sur trois industries émergentes que sont la fabrication intelligente, les équipements haut de gamme et la biopharmacie, ainsi que trois industries d’avenir regroupant les technologies quantiques, les interfaces cerveau-machine et la 6G. L’UE, qui conserve des atouts dans la plupart de ces secteurs stratégiques et dispose de stratégies globales, se trouve en position idéale pour saisir d’immenses opportunités sur le marché chinois et s’inscrire dans une croissance partagée.

De même, la Commission européenne a présenté le 29 janvier 2025 la boussole pour la compétitivité. Ce plan s’accompagne d’initiatives d’envergure pour les industries d’avenir, à l’instar des projets « Gigafactories d’IA » et « Applied AI », conçus pour accélérer le déploiement de l’IA dans les secteurs clés. L’UE élabore par ailleurs des plans d’action dans les domaines des matériaux avancés, des technologies quantiques, de la biotechnologie et des technologies spatiales. C’est précisément sur ce terrain que la Chine peut apporter une réelle valeur ajoutée.

La Chine et l’UE devraient multiplier leurs investissements croisés à une échelle sans précédent. L’UE gagnerait à implanter en Chine de nombreux centres d’innovation, laboratoires, centres de R&D et pôles de fabrication, une démarche qui se devrait d’être réciproque. Une telle dynamique permettrait aux échanges bilatéraux de progresser de façon plus équilibrée pour atteindre 1 500 milliards de dollars à l’horizon 2035.

Si cette voie est empruntée, la Chine et l’UE deviendront toutes deux leaders des industries mondiales de demain. En se complétant étroitement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, elles prospéreront ensemble, au bénéfice de leurs deux peuples et du développement mondial.

*HE WEIWEN est chercheur senior au Center for China and Globalization (CCG), ancien conseiller économique et commercial des consulats généraux de Chine à San Francisco et à New York.

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