Société

Le déchiffreur des archives du toit du monde
By XIA YUANYUAN, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-06-05 16:06:00

Entre rigueur scientifique et passion pour la vulgarisation, le paléontologue Wu Feixiang consacre sa vie à reconstituer un passé lointain pour mieux anticiper les défis écologiques de demain.  

Wu Feixiang et son équipe conçoivent des itinéraires d’expédition scientifique en se basant sur les données géologiques du mont Shishapangma. 

En avril, sur le plateau Qinghai-Xizang, l’air se fait rare et le vent glacial mord jusqu’aux os. Pourtant, Wu Feixiang, chercheur à l’Académie des sciences de Chine, y pose une fois de plus le pied, accompagné de son équipe. Sans même s’accorder un instant de repos, ils s’élancent dans les premières missions de terrain de l’année afin de débusquer, au cœur des falaises rocheuses, des récits de vie scellés par le temps depuis des milliards d’années.

Depuis la base d’expédition scientifique de Lhassa, Wu Feixiang livre le récit de deux décennies passées au chevet des fossiles, dévoilant peu à peu la métamorphose de cette terre, passée des abysses marins au sommet du monde.

Le « journal de croissance » de la Terre 

Pour saisir l’essence du plateau Qinghai-Xizang, il faut se tourner vers Nagqu. Il y a des dizaines de millions d’années, la géographie de notre planète était méconnaissable. Le bloc de Lhassa, alors submergé par un océan antique, dérivait vers le nord tel un vaisseau colossal avant de heurter violemment le bloc de Qiangtang. Ce choc titanesque a forgé l’ossature même de l’actuel plateau.

Dans le sillage de cette collision, la croûte terrestre s’est soulevée, parsemant ce nouveau relief de lacs de toutes tailles. Pendant des millions d’années, le plateau n’a cessé de s’élever, tandis que les eaux se retiraient peu à peu. Les sédiments lacustres, accumulés couche après couche, se sont solidifiés sous d’immenses pressions, emprisonnant à jamais les vestiges d’une faune et d’une flore disparues.

« Ces fossiles sont un véritable “journal de croissance” qui consigne la transition du plateau : de la mer à la terre ferme, des plaines tropicales aux sommets enneigés », explique Wu Feixiang. Aujourd’hui, dans les musées, la grande majorité des spécimens issus des expéditions sur le plateau proviennent de Nagqu. Qu’il s’agisse du poisson Eoanabas thibetana, de feuilles de palmier ou d’os d’hipparion, chacun constitue une page précieuse de ce grand récit, documentant les successions biologiques et les bouleversements climatiques qui ont façonné cette région.

L’aventure de Wu Feixiang avec le « toit du monde » débute en 2009. Fraîchement titulaire de son doctorat, il emboîte le pas à ses mentors et foule le sol de Nagqu pour la première fois. Au cours des seize années suivantes, il y est retourné des dizaines de fois, affrontant vents violents, froid extrême et manque d’oxygène, toujours en première ligne des expéditions scientifiques.

En 2017, avec le lancement de la deuxième grande expédition scientifique sur le plateau Qinghai-Xizang, Wu Feixiang est devenu une figure centrale de l’équipe de paléontologie. À plusieurs reprises, il prend la tête des campagnes de fouilles dans les régions de haute altitude du nord du Xizang, menant des investigations systématiques qui aboutissent à des découvertes majeures, parmi lesquelles de nombreux fossiles précieux.

Paysage de Qiangtang dans le nord du Xizang 

Recomposer l’histoire, pièce par pièce 

Parmi les trésors exhumés à Nagqu, le fossile de l’Eoanabas thibetana occupe une place particulière. Comment un poisson tropical pouvait-il vivre sur un plateau où règne aujourd’hui le gel permanent ? En réalité, ce poisson possédait un organe respiratoire rudimentaire, semblable à un poumon primitif, lui permettant de sortir de l’eau pour respirer lorsque celle-ci manquait d’oxygène – une caractéristique propre aux espèces des basses terres chaudes et humides.

« Cette découverte a mené à une conclusion stupéfiante : il y a environ 26 millions d’années, l’altitude de Nagqu était probablement inférieure à 2 000 m, et la région abritait une forêt tropicale luxuriante », précise le chercheur. Cette hypothèse est confirmée par la présence, dans les mêmes couches géologiques, de fossiles de palmiers. Ensemble, faune et flore dessinent le portrait d’un Xizang méconnaissable, bien éloigné de l’environnement aride et glacé d’aujourd’hui.

Ce petit poisson a même permis de résoudre une énigme biogéographique mondiale : pourquoi ses descendants se retrouvent-ils à la fois en Asie du Sud-Est et en Afrique, séparés par des milliers de kilomètres ? La réponse réside dans le rôle de corridor migratoire qu’a joué le plateau Qinghai-Xizang, alors encore une plaine basse, facilitant la dispersion de ces espèces vers l’Afrique.

Les fossiles sont autant de capsules temporelles. À Shigatse, des restes vieux de 56 millions d’années attestent la présence de palmiers et d’acacias – signe d’une forêt tropicale située alors à seulement 1 000 m d’altitude. Les strates dans la région de Zanda révèlent quant à elles que, quelques millions d’années plus tard, des arbustes résistants au froid et à la sécheresse avaient déjà fait leur apparition, annonçant un paysage proche de celui que l’on connaît aujourd’hui.

« En assemblant ces fossiles de différentes époques, une histoire complète se dessine : le plateau Qinghai-Xizang est passé d’une plaine chaude et humide à un haut plateau enneigé, façonné par des soulèvements successifs », résume Wu Feixiang.

L’ouvrage de Wu Feixiang dédié à l’évolution géologique du plateau Qinghai-Xizang 

Un pont entre la science, le public et l’avenir 

Quel est le sens d’une vie entière dédiée à la recherche de fossiles ? Pour Wu Feixiang, la réponse est d’une simplicité désarmante : « Comment peut-on envisager l’avenir sans comprendre le passé ? »

La paléontologie n’est pas, à ses yeux, une science poussiéreuse. Elle est la clé pour comprendre l’origine d’espèces emblématiques comme le léopard des neiges, mais aussi pour décrypter comment l’élévation du plateau a bouleversé le climat asiatique et mondial. Véritable « château d’eau de l’Asie », le plateau influence l’équilibre planétaire. Comprendre son histoire, c’est se donner les moyens de prévoir les tendances climatiques futures et d’affiner les stratégies de protection écologique.

Afin de faire « parler » ces fossiles au-delà des laboratoires, Wu Feixiang a rédigé un ouvrage de vulgarisation scientifique dédié au plateau Qinghai-Xizang. Il y raconte, avec passion, des centaines de millions d’années de transformations géologiques, ainsi que le dévouement silencieux de plusieurs générations de chercheurs. L’ouvrage, salué par le public et la critique, figure sur la prestigieuse liste mensuelle des « Meilleurs livres chinois ».

« La vulgarisation scientifique est le pont le plus chaleureux entre la science et le public », affirme-t-il. Depuis des années, lui et son équipe sillonnent les écoles primaires et secondaires de Nagqu, de Zanda et d’autres localités reculées, pour éveiller la curiosité des enfants face aux miracles enfouis sous leurs pieds. Des expositions muséales aux bulletins d’information diffusés en langue tibétaine pour les éleveurs nomades, tout est mis en œuvre pour partager ce savoir.

« J’aimerais que les enfants de Nagqu réalisent que les montagnes qui les entourent recèlent des secrets vieux de millions d’années. En découvrant l’histoire de leur terre, ils apprennent à l’aimer et à la respecter davantage », confie-t-il. Par son labeur inlassable, Wu Feixiang espère que cette mémoire grandiose du Xizang sera préservée par les générations futures.

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