Société

Les actions parlent plus fort que les paroles
By ROBERT WALKER* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-06-04 17:04:00

La Chine a réussi à éliminer la pauvreté grâce à ses mesures systémiques sans précédent et à des stratégies innovantes, établissant une référence mondiale et s’engageant vers la revitalisation rurale et la prospérité commune. 

Des touristes découvrent la cueillette du thé dans une exploitation de thé écologique du bourg de Zhaoping, à Hezhou (Guangxi), le 5 mai 2026. 

Après l’éradication de l’extrême pauvreté en Chine il y a cinq ans, le mot « pauvreté » a quasiment disparu du vocabulaire politique. Certains en ont déduit que la Chine avait simplement occulté le problème plutôt que de l’avoir résolu. En réalité, la question est désormais abordée sous d’autres angles et appellations.

La Chine donne la priorité au développement. Cette orientation majeure, impulsée dès l’ouverture économique par Deng Xiaoping, a permis une multiplication spectaculaire du revenu par habitant, faisant chuter le taux de pauvreté de 88 % à environ 1 %. Cependant, la transition d’une économie planifiée à une économie socialiste de marché n’a pas profité à tous de manière égale. Les systèmes d’aide et de protection sociale ont donc été renforcés à la fin des années 1990 et dans les années 2000, afin d’empêcher les chômeurs involontaires de basculer dans la pauvreté.

En 2015, la communauté internationale s’est engagée à poursuivre les Objectifs de développement durable (ODD), qui visaient notamment l’élimination de la pauvreté à l’échelle mondiale. À cette époque, la Chine avait déjà accompli d’immenses progrès. Toutefois, avec 55 millions de personnes encore en situation de pauvreté, principalement concentrées dans 832 districts situés en grande partie dans l’ouest de la Chine, la région la moins développée du pays, le président chinois Xi Jinping a réaffirmé l’objectif national d’éradication de la pauvreté quelques semaines après l’adoption des ODD.

La Chine a orchestré une vaste solidarité nationale en mobilisant les ressources des régions les plus riches. Ainsi, 267 villes et districts prospères de l’est du pays ont été jumelés avec 400 districts défavorisés de l’ouest pour soutenir leur essor. Dans le même élan, des entreprises publiques se sont organisées pour mettre en œuvre des programmes de lutte contre la pauvreté couvrant 10 000 villages, et 22 000 entreprises privées ont apporté leur soutien à 10 000 entreprises rurales.

Pendant ce temps, l’ambition des ODD d’éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde d’ici 2030 s’apparente à une chimère. L’ONU estime que 600 millions de personnes seront encore touchées par l’extrême pauvreté à cette échéance, les guerres, les maladies, le changement climatique et le manque de volonté politique empêchant toute avancée majeure.

À l’inverse, l’engagement de la Chine répondait à une réelle volonté d’éradication de l’extrême pauvreté, obligeant le pays à surmonter des défis auxquels aucun autre pays n’était confronté. Les solutions qu’elle a déployées servent aujourd’hui de modèles à tout gouvernement véritablement déterminé à combattre ce fléau.

Il s’est avéré impossible de relier certaines communautés des régions montagneuses de l’ouest de la Chine à des réseaux de transport modernes, empêchant d’y stimuler la productivité pour hisser les revenus au-dessus du seuil de pauvreté national. C’est pourquoi, dans le Guizhou par exemple, 1,92 million de personnes touchées par la pauvreté ont été réinstallées dans de nouveaux quartiers dotés de toutes les commodités et connexions modernes. Au-delà du logement et des infrastructures, la création d’emplois, l’accès à l’éducation, la formation professionnelle et l’accompagnement social ont été indispensables pour permettre à ces personnes de s’adapter avec succès aux modes de vie modernes.

Des touristes explorent la zone pittoresque « Camping dans les nuages », un site de l’écotourisme très prisé à Huaibei (Anhui), le 11 mai 2026. 

Bien que l’exode rural ait contribué à réduire la pauvreté, il a également accentué le dépeuplement rural, l’abandon des villages et des terres agricoles, ainsi que la baisse de la productivité économique, que les politiques actuelles cherchent à inverser. Même en 2024, le revenu disponible annuel par habitant des résidents ruraux n’était que de 23 199 yuans, soit moins de la moitié de celui des résidents urbains, qui atteignait 54 188 yuans.

Lorsque la Chine a éradiqué l’extrême pauvreté en milieu rural en 2021, elle n’a pas emboîté le pas des autres pays en adoptant la notion de pauvreté relative. Cela se comprend aisément, compte tenu du succès de la mobilisation nationale pour lutter contre la pauvreté. Cependant, les décideurs politiques reconnaissaient que le développement économique restait inégal, que des inégalités persistaient et que, la Chine étant sur le point de devenir un pays à revenu élevé, les attentes sociales étaient accrues.

Poursuivant son action en faveur des zones rurales, le Bureau du groupe dirigeant pour la réduction de la pauvreté et le développement relevant du Conseil des Affaires d’État est devenu l’Administration nationale de la revitalisation rurale. Cette transition concrétise un concept introduit par le président chinois en 2017 et officiellement adopté par le XIXe Congrès du Parti communiste chinois. Si la revitalisation rurale ne s’accompagne d’aucun objectif chiffré explicite, son ambition à long terme demeure l’égalisation des niveaux de vie entre les zones rurales et urbaines, un défi qu’aucun autre pays n’a encore réalisé.

Toutefois, il existe des objectifs politiques clairs, à commencer par le Plan sur la revitalisation rurale globale (2024-2027), particulièrement ambitieux. D’ici 2027, ce texte impose de garantir la sécurité alimentaire nationale, d’accroître la capacité de production agricole, de dynamiser les industries rurales, d’améliorer les conditions de vie et de rendre l’accès aux services publics plus équitable. Pour y parvenir, les autorités misent sur une intégration renforcée entre villes et campagnes, une protection accrue des terres arables et de l’environnement, ainsi que le développement des industries rurales, notamment le tourisme.

La lutte contre la pauvreté s’inscrit également dans le cadre stratégique visant à atteindre la prospérité partagée, un concept politique remontant à 1953 mais mis en œuvre de manière explicite depuis son intégration dans le 14e Plan quinquennal (2021-2025). Le 15e Plan quinquennal (2026-2030) privilégie l’amélioration de la répartition des revenus, réalisée par la promotion d’un emploi de haute qualité et suffisant, la protection des droits au développement, le renforcement de la sécurité sociale, l’égalité d’accès aux services publics de base et la réforme du marché immobilier.

Si l’ensemble de la population est appelée à bénéficier de la prospérité partagée, celle-ci met surtout en lumière les inégalités manifestes au sein même des villes. De nouvelles formes d’emploi, telles que le travail à la tâche, se sont révélées difficiles à réglementer efficacement, privant certains travailleurs – en particulier les migrants ruraux – d’accès à la protection sociale et au salaire minimum. Ces lacunes doivent être comblées durant la période du 15e Plan quinquennal.

Ainsi, bien qu’il n’existe pas de mesures nationales de la pauvreté urbaine ou relative, les politiques publiques n’ignorent pas leur existence. Les minima sociaux, qui fixent le seuil d’éligibilité aux prestations d’aide, sont définis par les autorités locales afin de couvrir les besoins essentiels tout en tenant compte des niveaux de vie locaux, portés par une croissance économique rapide. À Shanghai, le minimum social mensuel est passé de 790 yuans en 2015 à 1 595 yuans en 2024, augmentant plus rapidement que le salaire minimum. En moyenne, le minimum social mensuel urbain s’élevait à 828 yuans par mois

en 2025, tandis que son équivalent rural était de 616 yuans par mois.

Ces politiques, conjuguées à la croissance économique, permettent à la Chine d’afficher des résultats remarquables face aux standards internationaux. Selon la Banque mondiale, l’extrême pauvreté était infime en Chine en 2022, frôlant le seuil zéro, alors que le taux de pauvreté était de 5,25 % en Inde et de 1,4 % aux États-Unis.

Si l’on se réfère au seuil de pauvreté de la Banque mondiale pour les pays à revenu intermédiaire supérieur, la Chine a réduit son propre taux de près de moitié, tombant de 42,4 % en 2015 à 21,5 % en 2022 (16,1 % en zones urbaines et 30,9 % en zones rurales). Sur cette période, elle a largement surperformé les autres économies au revenu intermédiaire supérieur, dont la baisse moyenne de la pauvreté n’a été que de six points de pourcentage, passant de 41,8 % à 35,8 %.

*ROBERT WALKER est professeur émérite et membre émérite du Green Templeton College de l’Université d’Oxford, professeur à l’Académie Jingshi de l’Université normale de Beijing, membre de l’Académie royale des arts et de l’Académie des sciences sociales au Royaume-Uni.

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