
On me demande souvent quel est le secret de la modernisation chinoise. Ma réponse est invariable : rechercher la vérité dans les faits. Loin d’être une simple formule philosophique, cette expression est le fondement même de toute ma démarche académique. Elle incarne une méthodologie économique à la fois vérifiable et transmissible.
Alors que le consensus de Washington, sous domination occidentale, a échoué dans bien des régions, et que de nombreux pays en développement s’enlisent encore dans les difficultés, la réussite de l’expérience chinoise pourrait bien offrir au monde une voie entièrement nouvelle.
L’expérience précieuse
Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays en développement ont cherché à promouvoir leur modernisation en s’inspirant des théories occidentales. Pourtant, la plupart se sont retrouvés piégés dans la stagnation et l’atonie économique. C’est dans ce contexte que la valeur singulière de la voie chinoise prend tout son sens. Elle offre au Sud global un cadre méthodologique qui rompt avec l’« occidentalocentrisme » et permet à chaque nation de tracer son propre chemin, ancré dans ses réalités locales.
La racine des difficultés qu’ont connues ces pays dans leur marche vers la modernisation réside essentiellement dans l’imitation aveugle de modèles occidentaux inadaptés à leur stade de développement et à leur dotation en ressources. Souvent déconnectés des réalités du terrain, ces modèles prônent une réforme institutionnelle radicale et une libéralisation intégrale des marchés. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient échoué à s’acclimater, illustrant le célèbre adage chinois : « Un oranger du Sud donnera des fruits amers dans le Nord. »
La Nouvelle Économie structurelle offre une interprétation systématique du principe de développement consistant à « rechercher la vérité dans les faits ». Sa thèse centrale est que le développement de tout pays doit se fonder sur ses dotations réelles, à savoir l’abondance relative de ses facteurs de production (travail, ressources naturelles et capital). Il s’agit de privilégier les industries capables de maximiser ces forces pour en faire un avantage comparatif.
Cette approche se distingue fondamentalement des réformes radicales préconisées par les théories occidentales dominantes, telles que la « thérapie de choc » ou les stratégies de type « big bang ». La voie chinoise est progressive et pragmatique : elle s’appuie d’abord sur une industrie de main-d’œuvre peu exigeante en capital, avant de monter en gamme vers des secteurs de haute technologie à forte valeur ajoutée. Dans ce processus, le marché joue un rôle déterminant dans l’allocation des ressources, tandis que l’État, en tant que catalyseur, comble les lacunes logistiques et institutionnelles pour propulser les secteurs compétitifs. La complémentarité entre ces deux forces a été pleinement validée par le processus d’industrialisation et de modernisation de la Chine.
Ainsi, l’essentiel de l’expérience chinoise ne réside pas dans l’imitation aveugle de ses politiques industrielles, mais dans la logique universelle qu’elle incarne. Chaque pays doit adapter cette logique à ses propres ressources, son histoire et sa culture, afin de tracer une voie de développement conforme à ses conditions nationales.
Dès lors, la réduction de la pauvreté et la prospérité commune deviennent le résultat naturel du développement économique. Le développement des industries à forte intensité de main-d’œuvre permet de créer un grand nombre d’emplois et d’offrir aux populations modestes une hausse de leurs revenus. Puis, à mesure que l’appareil productif monte en gamme, la productivité et la valeur ajoutée augmentent, favorisant, dès l’étape de la répartition primaire des revenus, une justice sociale endogène et durable.

Des participants au Forum mondial sur le développement durable du Sud global à Beijing, le 29 avril 2026 (PHOTOS : DONG NING)
Les atouts propres
Quant aux perspectives de l’économie chinoise, ma position se veut rigoureuse, prudente et optimiste. Sur la base de calculs théoriques, j’ai souligné à maintes reprises que l’économie chinoise conserverait un potentiel de croissance annuelle moyenne de 8 % d’ici 2035. Naturellement, la concrétisation de ce potentiel restera tributaire de la conjoncture internationale et de l’avancement des réformes internes.
La logique fondamentale du développement des forces productives de nouvelle qualité ne consiste pas à abandonner les industries traditionnelles, mais à promouvoir leur transformation radicale par l’innovation technologique, tout en franchissant des caps décisifs dans les secteurs émergents.
D’une part, il s’agit d’ériger les industries émergentes et du futur en moteurs de la quatrième révolution industrielle. Dans ces domaines, la Chine se trouve sur la même ligne de départ que les pays développés ; s’y imposer est essentiel pour s’affranchir des pressions technologiques extérieures.
D’autre part, il est impératif de moderniser les industries traditionnelles, qui forment le stabilisateur de l’économie chinoise. Leur mise à niveau par le numérique et l’intelligence artificielle constitue en soi un puissant levier de création de forces productives nouvelles. Le développement des industries émergentes ne saurait se passer du soutien matériel des industries traditionnelles. Ce double moteur, associant l’élan d’entraînement des industries émergentes et la modernisation des industries traditionnelles, est au cœur d’une libération durable du potentiel de croissance de l’économie chinoise.
Ce modèle repose sur quatre atouts propres à la Chine. Premièrement, une capacité d’innovation qui figure aujourd’hui parmi les plus performantes au monde. Deuxièmement, un vaste réservoir de talents et de capital humain. Troisièmement, un marché intérieur gigantesque associé à un appareil industriel complet, capable de traduire instantanément les concepts innovants en produits finis. Quatrièmement, l’avantage institutionnel d’une combinaison entre un « marché efficace » et un « État stratège ». Ensemble, ces facteurs forment le terreau fertile pour l’épanouissement des forces productives de nouvelle qualité et consolident les fondations de la croissance à long terme de l’économie chinoise.
La voie indépendante
Face au développement rapide de la Chine et aux résultats remarquables de sa modernisation, des voix dissonantes et des malentendus ont émergé sur la scène internationale. Pour dissiper les idées fausses, il convient de s’appuyer sur les lois du développement et sur la logique pragmatique du terrain afin de recentrer le débat sur l’essence même des faits.
Le problème réside dans les politiques industrielles qui s’écartent des avantages comparatifs. L’expérience de la Chine démontre qu’il faut suivre les lois du développement avec pragmatisme, en sachant intervenir de manière ciblée, ou au contraire s’abstenir. Au stade initial de sa transition, alors que les mécanismes de marché étaient encore imparfaits, les politiques industrielles chinoises se sont systématiquement fondées sur ses avantages comparatifs. L’accent a été mis sur la correction des défaillances du marché et l’amélioration des conditions de développement, plutôt que sur une intervention aveugle. Cette approche progressive tranche avec la libéralisation radicale prônée par certaines théories occidentales, et a permis à la Chine d’éviter les problèmes de désindustrialisation et d’instabilité économique qui ont frappé certains pays en développement ayant aveuglément adopté des politiques radicales.
Quant à la théorie du prétendu « choc de l’industrie manufacturière chinoise », je préfère l’analyser sous le prisme de la division internationale du travail. La montée en gamme de l’industrie chinoise suit une logique de progression par paliers. Tout en gravissant les échelons de la chaîne de valeur industrielle, la Chine libère un espace considérable, permettant à d’autres pays en développement de bénéficier de ces transferts d’activités pour stimuler leur propre croissance. À mon sens, cette dynamique de concurrence et de transfert industriel par paliers relève des lois naturelles de la mondialisation économique.
Dès lors, une question classique se pose : le modèle chinois est-il reproductible ? Ma réponse est sans ambiguïté : il n’existe pas de modèle universel prêt à l’emploi. La valeur globale de la modernisation à la chinoise n’est pas de fournir un modèle institutionnel directement reproductible, mais de prouver qu’un pays en développement peut parfaitement tracer sa propre voie de modernisation indépendante en s’appuyant sur ses réalités nationales. Elle brise ainsi définitivement le dogme selon lequel « modernisation » équivaudrait nécessairement à « occidentalisation ».
En définitive, tout se résume en ces quelques mots : rechercher la vérité dans les faits. Chaque pays doit trouver ses propres avantages comparatifs et suivre sa trajectoire. La Chine n’exporte pas son modèle ; elle partage son expérience. C’est là le plus précieux message que la modernisation à la chinoise apporte au monde.
*JUSTIN YIFU LIN est ancien économiste en chef de la Banque mondiale et directeur de l’Institut de la Nouvelle Économie structurelle de l’Université de Pékin.