Livres

La Chine en clair : ce que les rencontres nous apprennent
By SONIA BRESSLER* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-10-08 14:40:00

Avec La Chine en clair, Leï Sun revient sur sa vie entre Beijing et Paris. Publicité, expositions, souvenirs d’enfance et amitiés françaises composent un livre où elle cherche à expliquer son pays tout en racontant ce que la France a changé en elle. 

Que connaît-on d’un pays lorsqu’on n’y a jamais vécu ? Quelques noms, des images, une histoire plus ou moins bien apprise. À cela s’ajoutent les informations du jour, dont nous attendons parfois qu’elles nous expliquent tout. Leï Sun prend la question depuis sa propre expérience : née en Chine, installée en France depuis octobre 2000, elle a dû apprendre à travailler avec des interlocuteurs qui ne partageaient ni ses références ni ses habitudes. Elle a aussi découvert combien il était difficile de parler de son pays sans se retrouver aussitôt face à une idée déjà arrêtée. 

Son livre porte la trace de ces discussions. Elle veut répondre, préciser, revenir sur ce qui lui semble mal compris. Mais elle raconte également ses tâtonnements. Dès l’introduction, un proche lui rappelle qu’à son arrivée elle était en « mode verrouillé ». La remarque est affectueuse et assez franche pour donner envie de poursuivre : celle qui souhaite ouvrir notre regard reconnaît qu’elle a dû commencer par le sien. 

Apprendre le français, puis ses usages

Leï Sun arrive à Paris avec le désir de travailler dans la publicité et un livre de Jacques Séguéla parmi ses références. Elle connaît sa destination professionnelle ; elle maîtrise moins les usages quotidiens qui lui permettront de s’y faire une place. Un jour, elle termine un courriel par « C’est parti mon kiki ». Ses collègues rient. L’expression a été apprise, mais son emploi réserve encore des surprises. 

J’aime ce souvenir parce qu’il touche à une difficulté rarement évoquée dans les discours sur les échanges culturels. On peut disposer du vocabulaire et manquer le ton. Une familiarité paraît sympathique à l’un, déplacée à l’autre ; un message parfaitement intelligible produit un effet imprévu. Leï Sun en fait l’expérience dans son métier, où il faut comprendre une demande, choisir une image et convaincre un public. 

Elle évoque notamment les explications données autour d’une publicité chinoise et de son coulis de sésame noir lors de la Nuit des Publivores. Le travail commence là, dans ce qui demande à être raconté pour que l’autre comprenne. Avec ses clients, elle apprend à préciser les attentes et à reprendre les messages lorsqu’ils passent d’un pays à l’autre. 

La France qu’elle découvre ne se limite heureusement pas aux agences. Chez ses amis normands, elle plante des pommes de terre, se fait piquer par les orties et découvre qu’elles se mangent. Le camembert de Bricqueville lui paraît différent de celui de Paris. Sur les plages, elle retrouve les couleurs de Boudin. Ces pages ont la liberté des souvenirs auxquels on revient sans avoir besoin d’en justifier l’importance. Le goût d’un fromage y compte autant qu’une visite de musée. 

Des tableaux qui ne passent pas la porte

Les échanges artistiques occupent une grande place dans son parcours. En 2011, elle participe à l’exposition Jinling au Carrousel du Louvre. Dix tableaux dépassent six mètres de haut. Comment les faire entrer ? Comment les monter ? À Nanjing, les équipes sont encore occupées à mesurer et à manipuler les œuvres à vingt-deux heures. 

Leï Sun raconte les préparatifs avec précision. Les problèmes de dimensions prennent soudain beaucoup plus de place que les intentions initiales. Il faut trouver des solutions, fabriquer des châssis, ajuster les éclairages ; l’inauguration approche. Le lecteur découvre un travail dont il voit rarement les traces lorsqu’il entre dans une exposition. 

C’est aussi pendant ce montage qu’elle rencontre Marie-Madeleine et Robin, restaurateur d’œuvres d’art. Plus tard, ils l’accueilleront en Bourgogne, avec sa famille. Elle se sent « adoptée », écrit-elle. Les conversations sur la peinture se poursuivent chez eux, sa fille Adèle apprend à faire un quatre-quarts et découvre le dessin numérique avec leur petit-fils Gaspard. Robin répare la boucle de sa ceinture. Leï Sun a gardé ce souvenir, et elle a raison de le raconter : il nous renseigne sur la tendresse de cette amitié. 

Après Jinling vient le projet de présenter les Métamorphoses de Georges Braque en Chine. Les rencontres avec Armand et Christine Israël lui permettent d’approfondir sa connaissance de l’artiste. Elle s’intéresse aux bijoux, aux motifs mythologiques, à la nature. Elle est également touchée par la fidélité de Braque à son épouse, qui lui rappelle ses grands-parents. 

Les expositions ont lieu à Beijing puis à Nanjing en 2012. Aux opérations de transport et d’installation s’ajoutent le catalogue bilingue et deux applications de réalité augmentée. Leï Sun retrouve ici les possibilités de son métier de communicante : comment susciter la curiosité autour d’une œuvre, comment donner au visiteur une première occasion de s’y intéresser ? 

Ce qu’elle veut nous dire de la Chine

À mesure que le livre avance, le récit personnel s’élargit. Leï Sun aborde les philosophies chinoises, la cuisine, la médecine, les technologies et les transformations économiques. Elle prend position. Le sous-titre annonçait les idées reçues ; elle entend bien leur répondre. 

Son livre nous permet de comprendre d’où elle parle et pourquoi certaines représentations de la Chine la heurtent. 

Il faut, pour cela, lire les pages sur son père. Ingénieur dans l’aérospatiale, il poursuit ses calculs après le dîner, à la table de la cuisine. Sa fille le retrouve parfois au travail en pleine nuit. Il lui explique les satellites, la surveillance des typhons, les prévisions de sécheresse. Elle ne comprend pas tout. Elle se rappelle les cendres de ses cigarettes dans les pots de jasmin et les protestations de sa mère. 

Ces souvenirs éclairent son attachement aux réalisations chinoises. Lorsqu’elle en parle, elle pense aussi à cet homme penché sur ses calculs, à ce qu’il lui a appris et à ce qu’elle l’a vu accomplir. On peut discuter ses conclusions tout en prenant cette histoire au sérieux. 

C’est ce que je retiens de La Chine en clair. Leï Sun expose ses convictions et nous donne accès aux expériences qui les ont formées. À nous de poursuivre la conversation, avec assez de curiosité pour écouter et assez d’exigence pour poser nos questions. 

*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions. 

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