Dans son premier recueil destiné entièrement aux enfants, le poète chinois Zhao Lihong transforme le ciel en territoire d’étonnement. Traduit en français par Weili Elisabeth Liu et Jean Pégouret, et illustré par Patrick Bonjour, Le Ciel nous rappelle que la poésie commence peut-être par un geste devenu rare : lever les yeux, observer et laisser demeurer une question ouverte.
“Levez les yeux un instant.” Placée au seuil du livre, cette invitation pourrait résumer tout le mouvement. Dans Le Ciel, Zhao Lihong ne demande pas à l’enfant d’apprendre une définition du monde, mais de retrouver la capacité de s’en étonner. Le soleil, le vent, les nuages, les insectes, les avions et les étoiles cessent d’être des objets connus : ils redeviennent des énigmes. À travers cinquante poèmes brefs, le ciel se transforme ainsi en un immense atelier du regard.

Publié en Chine en 2020, 天空 (Tiānkōng) est le premier recueil que Zhao Lihong a entièrement conçu pour les enfants. Ce choix procède d’une continuité profonde. Zhao Lihong a expliqué avoir retrouvé, pendant l’écriture, le garçon qui s’allongeait autrefois sur un toit pour contempler le ciel. Écrire pour l’enfance ne signifie donc pas simplifier sa poésie, mais rejoindre une strate ancienne de l’expérience : ce moment où voir et imaginer ne sont pas encore séparés.

Le droit de poser des questions impossibles
La force du recueil tient d’abord à la nature de ses questions. “Où se trouve le bord du ciel ?”, “Quel âge a le ciel ?”, “À quoi ressemble le parfum des fleurs ?” : leur apparente naïveté dissimule de véritables problèmes philosophiques. Comment penser l’infini ? Selon quelle échelle mesure-t-on le grand et le petit ? Comment représenter ce qui se dérobe à la vue ?
Dans “Qui est le plus grand”, les certitudes adultes sont renversées avec une logique implacable. Si le soleil entre tout entier dans une fenêtre et si les étoiles tiennent dans un regard, peut-on encore affirmer qu’ils sont les réalités les plus grandes ? Le poème ne nie pas les connaissances scientifiques ; il révèle que toute mesure dépend d’un point de vue. Lorsque l’enfant aperçoit enfin son propre reflet, minuscule, dans les yeux de sa mère, la question des dimensions devient une expérience de la relation.
“L’arithmétique du Ciel” pousse plus loin ce déplacement. Un nuage ajouté à un autre ne donne qu’un nuage, tandis qu’une étoile ajoutée à la Voie lactée laisse leur nombre incalculable. Cette arithmétique poétique ne combat pas la raison : elle en explore les frontières. Zhao Lihong rappelle ainsi que l’intelligence enfantine ne se réduit pas à l’acquisition de réponses. Elle possède une puissance spéculative propre, capable de mettre à l’épreuve les catégories avec lesquelles les adultes ont stabilisé le réel.
Le poème intitulé “Personnifier” rend cette démarche explicite. Après avoir appris ce mot nouveau, l’enfant veut faire parler le ciel et son ombre. Le père ne répond pas à leur place ; il l’invite à chercher, jusqu’à ce que les réponses “parlent au fond de [son] cœur”. La personnification n’est donc pas seulement une figure de style. Elle devient une manière d’entrer en relation avec ce qui semblait muet.

Une cosmologie à hauteur d’enfant
La nature, dans ce livre, n’est jamais un décor immobile. Le vent chante, le ciel pleure ou redevient nourrisson ; le lac et le firmament échangent poissons et oiseaux. Cette circulation possède une résonance culturelle plus profonde. Dans la pensée chinoise classique, le Ciel, la Terre et le monde humain ne constituaient pas des ordres entièrement séparés. Le souverain, « Fils du Ciel », devait maintenir leur harmonie, et le Mandat du Ciel (tiānmìng) liait idéalement sa légitimité à la justesse de son gouvernement. Il faut toutefois distinguer ce Ciel cosmologique et politique, tiān (天), du tiānkōng (天空) du titre, qui désigne d’abord l’étendue visible. Sans faire du recueil une allégorie du pouvoir, cet arrière-plan donne au geste de lever les yeux une profondeur particulière : regarder le ciel, c’est aussi chercher l’ordre qui relie les êtres. Zhao Lihong renouvelle cette interrogation ancienne en la confiant à l’enfant et en l’ouvrant aux objets du présent.
Avions, gratte-ciel, ascenseurs et fusées cohabitent avec la Voie lactée, les saules et les oies sauvages. Dans « La ville-vaisseau », la cité vogue vers la Lune, où Chang’e et le Lapin de Jade attendent les voyageurs. Légende et technologie appartiennent au même continuum imaginaire. Loin d’une vision nostalgique de l’enfance, Zhao Lihong montre ainsi comment l’imagination peut humaniser le monde contemporain et lui rendre sa part de merveilleux.
Cette poétique comporte aussi une dimension éthique discrète. Observer suppose de prêter attention aux existences minuscules : araignée suspendue à son fil, scarabée, cigale, abeille ou coccinelle. À l’heure où l’enfance est sollicitée par des flux continus d’images, Zhao Lihong propose une autre économie de l’attention. Il ne condamne pas frontalement les écrans ; il réhabilite l’expérience irremplaçable d’un regard disponible. Lever les yeux devient un acte de présence.
Tous les textes n’ont pas la même force. « L’abeille et la mouche », par exemple, adopte une morale didactique qui laisse peu de place à l’ambiguïté. Les poèmes les plus accomplis résistent au contraire à la conclusion : le point noir est-il vraiment le scarabée entré par la fenêtre ? Le cerf-volant privé de son fil peut-il encore être libre ? Le livre devient alors inquiétant autant que lumineux ; l’imaginaire n’efface ni la peur, ni la chute, ni la solitude.

Un livre entre la Chine et la France
L’édition française constitue enfin une véritable rencontre artistique. La traduction de Weili Elisabeth Liu et Jean Pégouret restitue la clarté narrative, les reprises et les onomatopées qui rendent ces poèmes accessibles à voix haute. Ses notes signalent avec justesse les lieux où les langues ne se superposent pas : le jeu sonore et sémantique du chant de la cigale zhīliǎo (« je sais »), le nom chinois du cygne, littéralement « oie céleste », ou encore la légende de Chang’e.
Les illustrations sont signées Patrick Bonjour, figure reconnue du dessin de presse et de l’illustration jeunesse, publiée dans plusieurs dizaines de titres depuis la fin des années 1980. Sans imiter une esthétique chinoise supposée, ses formes cernées de noir, ses aplats colorés et sa liberté pictographique proposent un second langage. Ils prolongent le principe du recueil : simplifier la forme non pour appauvrir le monde, mais pour en intensifier la perception. Entre le texte chinois devenu français et le regard d’un artiste français, le livre construit un espace commun sans effacer les différences.
Le Ciel peut être lu par les enfants, mais il s’adresse tout autant aux adultes qui ont appris à ne plus s’étonner. Sa leçon la plus profonde est peut-être là : l’enfance n’est pas seulement un âge que l’on quitte. Elle demeure une faculté de connaissance, une manière de relier l’observation, l’imagination et le doute. En invitant ses lecteurs français à lever les yeux avec lui, Zhao Lihong ne leur montre pas un ciel chinois. Il leur rend le ciel partageable.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.