Monde

L'Europe face au nouvel ordre mondial
By ONDŘEJ DOSTÁL* | La Chine au présent | Updated: 2026-11-02 12:48:00

L’essor de la Chine et du Sud global redessine les équilibres internationaux. L’Europe doit choisir : défendre la domination occidentale ou participer à un monde multipolaire fondé sur le droit international et la coopération. 

Voyage inaugural du roulier Guangrong depuis Guangzhou (Guangdong) à destination de l’Europe avec plus de 4 000 véhicules à énergie nouvelle chinois, le 16 octobre 2026 

L’ordre international de l’après-Seconde Guerre mondiale traverse une période de profondes mutations. De nouveaux pôles d’influence émergent, les échanges entre pays du Sud s’intensifient et les rapports de force traditionnels sont de plus en plus contestés. La Chine occupe une place majeure dans cette évolution, aux côtés d’autres économies et régions qui souhaitent participer davantage aux décisions mondiales.

Ces changements dépassent le cadre strictement économique et posent une question fondamentale : comment adapter la gouvernance mondiale à un monde où aucun groupe de pays ne peut prétendre définir seul les règles communes ? Cela implique des institutions plus représentatives et une application cohérente du droit international.

Pour l’Europe, cette évolution représente à la fois un défi et une occasion. Préserver son influence ne signifie pas s’opposer aux nouvelles puissances, mais trouver sa place dans un environnement international plus diversifié en privilégiant les intérêts communs.

Une jeune Européenne d’origine chinoise découvre la jupe mamianqun lors d’une université d’été organisée par l’Université du Zhejiang et le groupe de médias Nouvelles d’Europe, à Jiaxing (Zhejiang), le 7 août 2025. 

Vers une gouvernance mondiale plus représentative 

Les institutions internationales créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ne correspondent plus aux réalités contemporaines. Une réforme est nécessaire pour mieux représenter la diversité des États et renforcer la légitimité des décisions internationales.

Cette réforme doit préserver les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies : égalité souveraine, non-ingérence, règlement pacifique des différends et rejet du recours à la force. Le problème réside moins dans ces principes que dans leur application inégale. Les règles internationales ne peuvent être invoquées lorsqu’elles servent certains intérêts, puis écartées lorsqu’elles deviennent contraignantes.

Les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Initiative pour la gouvernance mondiale proposée par la Chine peuvent contribuer à un multilatéralisme plus représentatif. L’objectif n’est pas de remplacer une domination par une autre, mais de permettre aux pays longtemps marginalisés de participer pleinement aux décisions qui les concernent. Cette exigence vaut aussi pour la santé mondiale. L’Organisation mondiale de la santé a besoin de financements publics stables et d’une plus grande autonomie.

La gouvernance mondiale doit également tenir compte du coût humain des décisions politiques. Un monde multipolaire devrait mettre fin à l’usage généralisé des sanctions économiques unilatérales, dont les conséquences humanitaires peuvent être dévastatrices. Une étude publiée dans The Lancet Global Health estime que ces sanctions sont associées à plus de 560 000 décès par an sur la période étudiée, dont de nombreux enfants et personnes vulnérables. Les sanctions imposées en dehors du cadre des Nations unies soulèvent également de sérieuses questions juridiques. Le droit international doit être défendu sans sélectivité, qu’il s’agisse de la souveraineté des États, de la protection des civils ou de la prévention des crimes les plus graves.

L’expérience historique de la Chine nourrit aussi sa vision du développement. Marquée par les interventions étrangères, les guerres et la pauvreté, elle a connu une transformation économique profonde et une réduction massive de la pauvreté. Cette expérience contribue à expliquer pourquoi elle défend, avec d’autres pays du Sud, le droit de chaque nation à choisir sa propre voie. Elle montre aussi qu’il n’existe pas de modèle unique de développement et que les droits humains comprennent également l’accès à l’alimentation, au logement, à la santé et à l’éducation.

La coopération Sud-Sud, les partenariats économiques et les projets liés à l’initiative « la Ceinture et la Route » participent à cette diversification. L’enjeu est de permettre aux pays de choisir leurs partenaires et leurs priorités sans subir de pressions extérieures. Ces transformations ont des implications directes pour l’Europe, qui doit définir sa place dans ce nouvel ordre.

Des représentants de plus de quarante entreprises allemandes et européennes discutent de coopération dans les énergies nouvelles et la fabrication d’équipements haut de gamme avec plus de vingt entreprises de Chengdu (Sichuan), le 14 octobre 2026. 

Chine-Europe : faire de la coopération un choix stratégique 

L’Europe doit tirer les conséquences de ces transformations et réexaminer sa politique étrangère. En s’alignant systématiquement sur Washington, elle risque de sacrifier ses propres intérêts économiques et diplomatiques. Il lui appartient de dépasser certains réflexes d’autorité hérités du passé afin d’établir un dialogue d’égal à égal avec les puissances émergentes. Dans un monde multipolaire, l’autonomie stratégique se construit par des choix concrets.

La sécurité doit reposer sur le dialogue, le respect de la souveraineté et la prise en compte des préoccupations légitimes de chaque pays. Le principe est simple : primum non nocere, d’abord, ne pas nuire. Au lieu de rechercher des solutions diplomatiques, les dirigeants occidentaux alimentent trop souvent les confrontations, multiplient les sanctions et accroissent les livraisons d’armes, au risque d’aggraver les crises plutôt que de les résoudre.

La coopération économique entre la Chine et l’Europe offre de nombreuses possibilités. Véhicules électriques, énergies renouvelables, batteries, télécommunications et intelligence artificielle sont autant de domaines où leurs compétences pourraient se compléter. Face aux difficultés de l’industrie européenne et à son retard dans certains secteurs technologiques, les investissements chinois, la recherche conjointe et les échanges de compétences pourraient contribuer à moderniser la production et à soutenir l’emploi.

Le nouveau plan quinquennal chinois met l’accent sur l’amélioration de la qualité des biens de consommation et le développement de la demande intérieure. Cette orientation pourrait offrir de nouveaux débouchés aux entreprises européennes et contribuer à rééquilibrer les échanges commerciaux.

Pour avancer, l’Union européenne (UE) doit dépasser cette vision de la Chine, à la fois partenaire, concurrent économique et rival systémique, afin de donner davantage de place à la coopération. Les différences politiques ne doivent pas empêcher la coopération sur des sujets clés. La Chine et l’Europe peuvent faire prévaloir leurs priorités respectives tout en maintenant un dialogue constructif.

Les États membres de l’UE peuvent également développer des relations pragmatiques avec la Chine. L’Espagne, la Slovaquie et la Tchéquie peuvent ainsi contribuer aux échanges dans l’industrie, la recherche, l’éducation et la culture, dans le respect du cadre européen.

Cette coopération est tout aussi nécessaire face aux défis mondiaux : intelligence artificielle, changement climatique, santé publique et utilisation pacifique de l’espace. Les règles internationales restent insuffisantes dans plusieurs de ces domaines, tandis que les pays du Sud demeurent trop peu représentés dans leur élaboration. La Chine et l’Europe ont intérêt à travailler ensemble à des normes communes, sans en faire des barrières commerciales déguisées.

L’Europe se trouve aujourd’hui à un tournant. L’époque où un groupe restreint de puissances occidentales pouvait prétendre fixer seul les règles internationales touche à ses limites. Un espace eurasiatique plus pacifique et prospère pourrait ouvrir de nouvelles perspectives en matière de commerce, d’infrastructures, d’énergie, de sciences et de technologies. Mais cette dynamique ne se construira pas autour de l’Europe à n’importe quelles conditions, et le reste du monde ne l’attendra pas indéfiniment.

L’Europe doit donc choisir : participer à la construction d’un ordre mondial plus équilibré, en dialoguant d’égal à égal avec la Chine et les autres puissances émergentes, ou risquer de se marginaliser en s’accrochant à la confrontation. La coopération n’exige pas d’effacer les différences, mais de reconnaître que nul ne peut définir seul l’avenir du monde.

*ONDŘEJ DOSTÁL est député au Parlement européen. 

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