
Les constructeurs chinois en force au Mondial de l’Auto à Paris, le 12 octobre 2026
Le monde a connu des transformations considérables au cours des dernières décennies. Il est grand temps de repenser et d’actualiser l’Organisation des Nations unies et l’ensemble des institutions regroupées sous le terme de « gouvernance mondiale ».
Le mot « gouvernance » peut toutefois prêter à confusion. Ces instances internationales n’exercent aucune souveraineté sur les nations qu’elles représentent ; pour peser réellement, elles doivent rassembler les pays, contribuer à concilier leurs intérêts et refléter au mieux les aspirations de la communauté internationale.
Si les raisons de privilégier la coopération internationale n’ont jamais été aussi nombreuses, de nouvelles forces œuvrent pourtant à nous diviser. Adapter le système mondial aux défis contemporains exigera une capacité bien supérieure à gérer la complexité et la diversité. C’est une rupture fondamentale avec le monde de 1945. En dépit des efforts méritoires des petits pays, l’ordre d’après-guerre a été façonné par une poignée de grandes puissances. Il en est résulté un paysage profondément englué dans les dilemmes de sécurité et la rivalité géopolitique, plutôt qu’un monde tourné vers le bien commun de l’humanité.
Pourtant, même au plus fort de la Guerre froide, alors que la confiance entre les grandes puissances faisait cruellement défaut, des garde-fous et des règles du jeu tacites offraient un socle au dialogue et à la négociation. De même, les règles et les normes régissant le commerce international ont permis aux pays en développement de prospérer en s’intégrant aux chaînes d’approvisionnement mondiales.

Discussion au Dialogue Chine-Europe sur la gouvernance mondiale, les échanges et l’inspiration mutuelle entre civilisations à Berlin, le 15 avril 2026
Or, aujourd’hui, les institutions qui ont porté une grande partie de cette coopération sont de plus en plus marginalisées. Incapables de fixer le cap sur les grands dossiers de notre temps – qu’il s’agisse de l’extraordinaire mutation technologique et économique en cours, du maintien d’une économie ouverte et prospère, de l’exploitation avisée des ressources de la planète dans un environnement sûr, ou de la régulation de la concurrence entre grandes puissances –, elles cèdent le pas aux guerres commerciales, à la coercition économique et à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
La transition vers un monde multipolaire, caractérisé par la coexistence de plusieurs grandes puissances, des visions du monde profondément divergentes et des ensembles économiques régionaux qui se chevauchent, renverse la logique binaire d’après-guerre. Elle marque également la fin du bref « moment unipolaire » de domination américaine qui a suivi la Guerre froide, période durant laquelle la mondialisation s’est accélérée.
Dans ce nouveau paysage, la compréhension interculturelle devient plus importante encore. Le monde n’est plus dominé par la civilisation occidentale, et l’interdépendance économique ne suffira pas à aplanir les différends si le malentendu et la défiance persistent.
À ce stade, nombreux sont ceux qui anticipent une compétition à somme nulle entre les États-Unis et la Chine, comme un choc d’intérêts inéluctable. La fragmentation et la polarisation semblent désormais à l’ordre du jour, risquant d’affaiblir irrémédiablement les institutions, les règles et les normes qui ont servi le monde, si imparfaitement soit-il, depuis des générations. Pourtant, l’interdépendance demeure une force puissante et résiliente, que nous ne saurions ignorer.
Les États-Unis et la Chine restent profondément imbriqués. Et les défis majeurs auxquels l’humanité fait face, de la sécurité alimentaire aux pandémies, du changement climatique aux mutations technologiques, ne sauraient être relevés dans l’isolement.
Plutôt que de céder au retour de la loi du plus fort, refonder l’ordre international sur une forme renouvelée et pérenne d’interdépendance apparaît comme la seule voie viable. Un tel système reposerait sur une autorité internationale limitée et partagée là où les problèmes mondiaux l’exigent, le respect de la souveraineté nationale, la non-ingérence dans les affaires intérieures, et une meilleure considération des différentes cultures et civilisations. Si les grandes puissances parvenaient à s’accorder sur de tels principes, une grande partie du monde y verrait le socle d’une paix durable, du développement et de la coopération économique, plutôt qu’une source de conflits et de perturbations.

Pavillon de la Norvège à la Foire internationale du commerce des services de Chine, au parc Shougang à Beijing, le 9 septembre 2026
De nombreux pays observent attentivement la manière dont une Chine plus influente entend façonner un nouveau système multipolaire. La Chine dispose aujourd’hui d’une réelle capacité à structurer l’agenda international, notamment à travers le financement du développement, la technologie, le commerce et la transition écologique. Elle a bâti l’essentiel de son impressionnante puissance économique grâce à une interdépendance complexe avec les économies du monde entier. S’agissant de réformer la gouvernance mondiale pour un monde plus multipolaire, la Chine signale également son intention de rester attachée à l’interdépendance et à la coopération internationale.
À cet égard, l’Initiative pour la gouvernance mondiale (IGM) constitue une contribution importante à ce débat, à une époque que la Chine qualifie de « changements inédits depuis un siècle ». En tant que vision d’ensemble, cette initiative mérite d’être prise en compte. Le récit global a de l’importance, car il dessine le cadre dans lequel des propositions de réforme plus détaillées pourront peu à peu prendre forme.
Conformément au concept chinois de « communauté de destin pour l’humanité », l’IGM tient la réalité des États-nations pour acquise, tout en mettant l’accent sur l’égalité souveraine, la non-ingérence et la coopération. Ces principes pourraient jeter les bases d’un internationalisme renouvelé, à condition que les autres grandes puissances consentent à s’y engager et à rechercher des terrains d’entente.
L’IGM ne doit être ni jugée du seul fait qu’elle émane de la Chine, ni acceptée sans esprit critique pour la même raison. Ses idées doivent être confrontées aux intérêts de la communauté internationale dans son ensemble. Favorisent-elles la coopération entre les pays ? Préservent-elles l’espace nécessaire à la souveraineté nationale tout en apportant des réponses à de véritables défis mondiaux ? Sont-elles capables d’accommoder différents systèmes politiques et cultures ? Peuvent-elles contribuer à une économie internationale plus stable et plus prospère ? Et, surtout, peuvent-elles aider à bâtir un ordre mondial plus durable et représentatif, au sein duquel les pays en développement comme développés disposent d’une voix qui compte et partagent les fruits de la coopération mondiale et du développement économique ? Autant de questions qui méritent un débat sérieux.
Un leadership avisé recherchera le calme stratégique et s’efforcera d’identifier des intérêts communs. Pour la majeure partie du monde, la coopération est infiniment préférable au conflit, et l’interdépendance l’emporte de loin sur la loi du plus fort. La gouvernance mondiale évoluera inévitablement à mesure que le monde change. Reste à savoir si nous façonnerons cette évolution de manière délibérée, ou si nous laisserons la rivalité, la crise et la politique de puissance la dicter.
*DAVID MORRIS est président de 1Earth Village, chercheur sénior au Centre pour la Chine et la mondialisation, et ancien diplomate multilatéral australien.