
Yu Yunquan
Le vice-président du Groupe de communication internationale de Chine, Yu Yunquan, a récemment accordé un entretien à Beijing Information, dans lequel il analyse la dynamique actuelle des relations sino-américaines et explore le rôle constructif que peuvent jouer la jeunesse et les think tanks dans le processus d’interaction bilatérale.
Beijing Information : En mars de l’année dernière, lors du Dialogue de haut niveau sino-américain entre think tanks sur les échanges culturels et humains, vous avez évoqué « de nombreuses incertitudes » dans les relations sino-américaines. En mai de cette année, la rencontre des chefs d’État chinois et américain a débouché sur un consensus visant à construire conjointement une « relation de stabilité stratégique constructive », et vous avez souligné que cette nouvelle orientation insufflait une « précieuse certitude » dans les relations bilatérales. Comment interprétez-vous ce passage de l’incertitude à la certitude ?
Yu Yunquan : Certitude et incertitude sont en réalité relatives. La certitude actuelle tire son origine du consensus passé entre les deux chefs d’État : en mai de cette année, la rencontre des deux présidents a permis d’établir une relation de stabilité stratégique constructive, fixant un cap stratégique par une conception d’ensemble arrêtée au sommet. Les deux parties souhaitent progresser de manière plus pragmatique sur la voie de la coopération et sont disposées à mettre de côté certains différends pour faire un pas l’une vers l’autre et se tourner ensemble vers l’avenir.
Une autre source de certitude réside dans le dynamisme renouvelé des échanges entre la Chine et les États-Unis, qui atteint aujourd’hui un niveau inédit dans tous les domaines. Ces dernières années, pour diverses raisons, les canaux et mécanismes existants ont rencontré de nombreux obstacles, et les échanges humains et culturels ont diminué. Mais depuis deux ans, pour ne prendre que l’exemple de notre coopération avec le Centre Carter – un simple maillon parmi nos nombreux mécanismes de coopération –, nous avons organisé trois éditions de dialogues croisés, réunissant jeunes et think tanks des deux pays. Dans d’autres domaines, comme le commerce, les échanges sont encore plus fréquents.
Quant à l’incertitude, elle tient au fait que l’environnement des interactions sino-américaines a profondément changé et que les fondements d’une coexistence stable se sont affaiblis. La plus grande vulnérabilité des relations sino-américaines actuelles est leur sensibilité aux événements contingents, en particulier aux changements de l’écosystème politique intérieur américain. À l’approche du cycle électoral, la partie américaine peut, par calcul électoraliste, instrumentaliser certains dossiers liés à la Chine au détriment d’une stabilité stratégique constructive. Si la gestion des divergences échoue, un problème localisé peut dégénérer en incident majeur et ébranler la stabilité de la relation bilatérale.
Beijing Information : Comment comprenez-vous cette nouvelle orientation qu’est la « stabilité stratégique constructive » ?
Yu Yunquan : Avant tout, nos deux grandes puissances se doivent de maintenir une stabilité stratégique sur les grands dossiers structurels et les questions fondamentales, même si des difficultés concrètes subsistent. Parallèlement, cette stabilité n’est pas figée : même en présence de frictions compétitives, la relation entre grandes puissances peut rester stable. Ce que nous recherchons, c’est une stabilité stratégique intégrant des éléments positifs et constructifs. Il faut donc appréhender et interpréter ce concept avec prudence.
Si l’on observe l’évolution des relations sino-américaines sur plus de quarante ans, force est de constater qu’elles sont restées globalement stables. C’est là le courant dominant. En dépit des aléas, les deux pays – mastodontes économiques et acteurs de premier plan sur la scène internationale – se doivent de coopérer. Telle est la tendance historique, universellement reconnue aujourd’hui.
Dès 2015, le chercheur américain David Lampton a avancé, lors d’un colloque organisé par le Centre Carter, que les relations sino-américaines atteignaient un « point de basculement », une thèse qui a suscité, autour de 2016, d’intenses débats dans les milieux universitaires des deux pays. En 2019, la dynamique décrite par ce constat s’est encore accentuée : le récit de la rivalité supplantait progressivement celui de la coopération, et les États-Unis opéraient un changement majeur dans leur conception de la relation bilatérale.
Cependant, la relation sino-américaine a aussi fait preuve d’une résilience peu commune face aux turbulences. Pour les deux pays, cette période est à la fois une expérience mémorable, une leçon profonde, et peut-être une richesse : comment voir l’arc-en-ciel sans avoir affronté l’orage ? Les soubresauts des dernières années ont préparé le terrain pour l’orientation actuelle et pour un développement futur plus sain et plus pérenne. Une fois cette phase d’ajustement traversée, aussi inévitable que les turbulences au décollage d’un avion, on atteint une altitude plus élevée, et une stabilité nouvelle, plus durable, se profile peut-être. Nous avons des raisons de croire que les relations sino-américaines évolueront à terme dans cette direction.
Beijing Information : Depuis la formulation de cette nouvelle orientation, quels changements subtils avez-vous observés entre les deux pays ?
Yu Yunquan : Dans l’ensemble, les résultats obtenus ces derniers mois ont été chèrement acquis. D’après mes observations, aux États-Unis, qu’il s’agisse des soutiens du gouvernement Trump ou de ses opposants, il existe un large consensus sur la direction générale : maintenir une « stabilité stratégique constructive » dans les relations sino-américaines. Les différentes parties sont disposées à œuvrer pour l’amélioration et la stabilisation de la relation bilatérale. Les programmes d’échange entre jeunes et entre think tanks que nous menons constituent des canaux de communication représentatifs, transcendant les clivages partisans.
En outre, nous avons observé que les échanges décentralisés et commerciaux se sont récemment intensifiés, une progression conforme au consensus des chefs d’État d’« allonger la liste des coopérations ». Dernièrement, la délégation du Conseil chinois pour la promotion du commerce international et celle de l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger ont accompli un travail considérable entre les deux pays, avec de nombreux résultats concrets. J’ai également pris connaissance de l’enquête publiée en juin de cette année par le Conseil du commerce américano-chinois : 92 % des entreprises américaines interrogées déclarent avoir été rentables en Chine en 2025, et 95 % estiment que leurs activités en Chine contribuent à maintenir leur compétitivité mondiale. L’enquête de la Chambre de commerce américaine en Chine, publiée en début d’année, indique pour sa part que plus de la moitié des entreprises américaines prévoyaient d’accroître leurs investissements en Chine.
En somme, les deux parties ont pris conscience qu’une stabilité stratégique constructive et un développement sain et stable des relations profite aux deux pays. À l’heure où l’économie et la gouvernance mondiales font face à de multiples difficultés, la Chine et les États-Unis doivent coopérer pour mieux relever les défis planétaires.
Beijing Information : De nombreuses élites diplomatiques et experts de think tanks américains nourrissent encore des doutes stratégiques à l’égard de la Chine. Comment, selon vous, dissiper ces doutes ?
Yu Yunquan : Les échanges en face-à-face dépassent de loin la recherche menée à distance à partir de la seule littérature : il faut voir pour croire. Le fait même d’inviter des chercheurs américains à se rendre en Chine témoigne de notre ouverture d’esprit. À l’inverse, si nos experts travaillant dans des domaines sensibles demandaient à participer à des échanges académiques aux États-Unis, seraient-ils accueillis avec la même largeur de vues ? J’en doute. Globalement, mieux vaut échanger que ne pas échanger. Venir observer la Chine par soi-même aide indéniablement un chercheur dans ses travaux et contribue à l’élaboration d’une perception juste et objective.
Certains médias américains ne cessent de dramatiser les risques sécuritaires liés à un déplacement en Chine en les exagérant. Cela reflète, en creux, un manque de confiance mutuelle et la fragilité de la relation bilatérale. Mais c’est précisément dans ce contexte qu’il est d’autant plus nécessaire de continuer à promouvoir les échanges de personnes entre les deux pays. À mesure qu’un nombre croissant d’Américains viendront en Chine, les contacts se normaliseront progressivement. Une situation similaire s’était produite au moment du dégel des relations sino-américaines : sous l’influence du récit médiatique et politique de l’époque, beaucoup s’attendaient à ce qu’un voyage en Chine soit semé de dangers ; une fois sur place, ils se rendaient compte que la réalité était très différente de ce que l’image véhiculée à l’étranger laissait croire. La leçon à en tirer pour les gouvernements des deux pays est la suivante : les autorités doivent créer un climat politique plus détendu pour faciliter les échanges entre la Chine et les États-Unis. C’est pourquoi nous appelons de nos vœux, à travers ces activités, un cadre plus favorable aux échanges entre peuples, think tanks et acteurs économiques.
*LI FANGFANG est journaliste de