Récemment, le ministère espagnol de la Défense et le Centre national de renseignement ont émis des alertes au sujet de l’implantation d’une usine du constructeur chinois SAIC Motor à Ferrol, invoquant de prétendus « risques sécuritaires » et craignant que l’entreprise ne collecte des informations sensibles, notamment sur les mouvements quotidiens des navires de l’OTAN. Face à cette logique de « sécurisation à outrance », le gouvernement central espagnol et l’exécutif régional de Galice ont réagi sans délai, exprimant sans ambiguïté leur soutien au projet qu’ils qualifient d’« investissement crucial pour la région, l’emploi et l’industrie ».

La Smart LS9 Hyper Edition est livrée au 100 millionième client mondial de SAIC Motor au Century Reception Hall à Shanghai, le 28 mai 2026.
Dans un contexte où l’Europe cultive une certaine méfiance à l’égard de la Chine, des voix rationnelles continuent de soutenir l’idée que la coopération mutuellement bénéfique doit demeurer la pierre angulaire des relations sino-européennes.
La sécurité nationale comme prétexte au protectionnisme
Depuis un certain temps, les dissonances se multiplient dans les relations économiques et commerciales entre la Chine et l’Europe. Sous couvert de « dérisquage » et de « sécurité économique », certaines institutions européennes et plusieurs États membres de l’Union européenne (UE) instrumentalisent la question sécuritaire. Les véhicules à énergie nouvelle, les équipements de télécommunication, les plateformes numériques ou encore le commerce électronique transfrontalier se retrouvent ainsi ciblés. La concurrence normale du marché et les échanges technologiques sont désormais soupçonneusement scrutés à travers un prisme sécuritaire.

Le président de la Junte de Galice, Alfonso Rueda, et le vice-président de SAIC Motor, Wu Bing, lors de la cérémonie d’accueil du premier cargo transporteur de voitures de l’industriel chinois à Ferrol, en Galice (Espagne), le 9 juillet 2026
Ces derniers temps, une part croissante de la classe politique européenne tend à préjuger des risques en apposant systématiquement des étiquettes politiques sur les investissements, les produits et les technologies en provenance de Chine. En s’écartant de toute rationalité pragmatique, elle s’enlise dans des idées reçues. Parallèlement, une partie de l’opinion européenne attribue à tort ses propres difficultés économiques à la Chine, occultant l’effet d’entraînement de la coopération bilatérale. De son côté, l’UE multiplie les enquêtes et les sanctions contre les entreprises chinoises. Ces perceptions erronées masquent les véritables défis structurels de l’économie européenne tout en dégradant le partenariat sino-européen.
L’inquiétude des services de renseignement espagnols s’inscrit dans cette même ligne dogmatique. Selon le plan industriel, SAIC Motor prévoit d’implanter en Galice une usine automobile devant générer un millier d’emplois. Toutefois, arguant de la proximité d’un port stratégique, d’un grand pôle de construction navale et d’une base de frégates engagées dans les missions de l’OTAN, le renseignement a fait valoir ses réserves. Une telle posture détourne la sécurité de sa mission première, qui consiste à garantir la stabilité et le bien-être social, pour en faire un outil d’exclusion commerciale et de fermeture des marchés. Une telle démarche menace directement les intérêts de l’Espagne et de l’Europe.
L’Espagne fait entendre la voix de la raison
En réalité, les voix pragmatiques et rationnelles n’ont jamais déserté l’Europe, et nul ne parviendra à les étouffer. La posture défendue par Madrid face à la Chine s’est affirmée avec clarté ces dernières années. Pour l’Espagne, la Chine représente l’un des marchés les plus importants, un partenaire clé dans les transitions verte et numérique, ainsi qu’un maillon indispensable des chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales.

Vue de la plus grande boutique en Asie de la marque de luxe espagnole Loewe au Jing’an Kerry Centre, à Shanghai, le 20 février 2025
Face à la montée des doutes concernant la coopération sino-européenne, l’Espagne accorde une grande importance aux retombées économiques concrètes. En avril 2026, le Premier ministre Pedro Sánchez a effectué sa quatrième visite en Chine en quatre ans, envoyant un signal fort en faveur du dialogue et de la confiance mutuelle. Plus récemment encore, au cœur du « grand débat sur les politiques économiques et commerciales à l’égard de la Chine » initié par l’UE, l’Espagne a résolument choisi le camp du dialogue et de la coopération.
L’implantation de l’usine SAIC Motor à Ferrol générera des bénéfices et servira de modèle de coopération pragmatique. Au-delà des emplois directs créés, c’est tout un écosystème industriel qui se trouvera dynamisé. L’industrie automobile, par ses chaînes d’approvisionnement complexes, dépasse le cadre du simple assemblage. Elle alimente le réseau économique local, offrant aux petites et moyennes entreprises de nouvelles commandes et des perspectives de croissance prometteuses.
Ce projet permettra aussi à l’Espagne de gravir les échelons de la chaîne de valeur européenne des véhicules électriques. À l’heure où la transition verte constitue l’orientation stratégique de long terme de l’Europe, l’attrait pour ces technologies reste fort. La coopération sino-espagnole en la matière permettra d’importer l’expertise chinoise en Espagne, facilitant l’accès des consommateurs à ces nouveaux produits tout en ancrant plus solidement le pays dans ce secteur d’avenir.
À long terme, l’attitude pragmatique du gouvernement espagnol renforcera son attractivité auprès des investisseurs internationaux. Pour ces derniers, la stabilité et l’indépendance des politiques sont des critères aussi fondamentaux que les incitations financières. La constance et la prévisibilité constituent en elles-mêmes un facteur de compétitivité. Face aux pressions extérieures et médiatiques, le gouvernement espagnol a su maintenir un cap indépendant fondé sur les faits et les intérêts nationaux. Cette posture crédibilise durablement le pays sur la scène internationale.
Le choix de l’Espagne démontre que, malgré la montée du discours de « dérisquage », les approches pragmatiques et rationnelles ne sauraient être réduites au silence en Europe. Face aux pressions, le continent conserve des forces lucides. Le partenariat économique et commercial sino-européen est mutuellement bénéfique, et le pragmatisme doit constituer le socle des échanges bilatéraux. À cet égard, l’Espagne est bien placée pour incarner le modèle d’un développement fondé sur une coopération amicale et pragmatique avec la Chine.
*LÜ YUNMOU est responsable du programme d’intégration européenne à l’Institut chinois des relations internationales contemporaines.