Economie

Du déséquilibre commercial au dialogue
By DING CHUN et WU JIWEI* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-09-01 12:10:00

Alors que le déséquilibre commercial attise les tensions politiques entre Bruxelles et Beijing, un constat s’impose : l’interdépendance économique reste incontournable. 

Le cargo Jinan de BYD chargé de véhicules à énergie nouvelle destinés à l’exportation vers l’Europe, dans le port de Taicang (Jiangsu), le 27 juillet 2026 

Selon les données de l’Union européenne, le déficit commercial de biens de l’UE vis-à-vis de la Chine s’est établi à environ 359,8 milliards d’euros en 2025. En hausse de près de 15 % par rapport aux 312,2 milliards d’euros de 2024, il représente environ 47,4 % du commerce bilatéral de biens. Avec l’élargissement persistant de ce déséquilibre ces dernières années, la question ne se limite plus aux seules dimensions économiques et commerciales. Elle est devenue un enjeu majeur des relations sino-européennes et s’inscrit de plus en plus, du côté européen, dans le récit politique autour de la compétitivité industrielle, de la sécurité des chaînes d’approvisionnement et de la réduction des risques. La manière d’appréhender, de traiter et de résoudre ce déséquilibre bilatéral constitue désormais un facteur déterminant pour l’avenir des relations sino-européennes. Dans ce contexte, un examen objectif et approfondi de la situation s’impose.

Éclairages sur le déficit 

Premièrement, du point de vue de la structure des échanges, le commerce de biens entre la Chine et l’UE présente aujourd’hui un caractère d’intra-branche très prononcé. L’UE importe principalement de Chine des produits électroniques, des équipements mécaniques, des produits chimiques, du matériel de transport, des meubles ainsi que des textiles et vêtements. En revanche, ses exportations vers la Chine sont davantage axées sur l’automobile, les machines-outils de haute technologie, les instruments de précision, les produits pharmaceutiques et certaines pièces électroniques. Par rapport au passé, les échanges s’articulent désormais autour des biens manufacturés à forte intensité technologique et chimique, ce qui se reflète directement dans le solde européen.

Deuxièmement, les statistiques des deux parties présentent des écarts significatifs, les chiffres européens affichant un déficit nettement plus élevé. Selon les douanes chinoises, le commerce total de biens s’est élevé à 5 930 milliards de yuans en 2025, le surplus chinois représentant environ 35,2 % de l’ensemble. Selon les statistiques européennes, ce déficit avoisine la moitié du commerce bilatéral. Ces disparités s’expliquent principalement par des différences méthodologiques d’évaluation et de règles d’origine : la Chine évalue ses exportations en valeur FOB (franco à bord), tandis que l’UE comptabilise ses importations en valeur CAF (coût, assurance et fret), ce qui majore mécaniquement la valeur des mêmes marchandises dans les comptes européens.

Troisièmement, si l’UE accuse un déficit important et croissant dans le commerce des marchandises, elle dégage en revanche un excédent dans le commerce des services. Selon la Commission européenne, les exportations de services de l’UE vers la Chine se sont élevées à 67,1 milliards d’euros en 2025, contre 45,8 milliards d’euros d’importations, soit un excédent de 21,3 milliards d’euros.

Le président de la Junte de Galice, Alfonso Rueda (g.) et le vice-président de SAIC Motor, Wu Bing, lors de la cérémonie d’accueil du premier cargo transporteur de voitures de l’industriel chinois à Ferrol, en Galice (Espagne), le 9 juillet 2026 

Des dynamiques plurielles 

L’aggravation du déficit commercial entre la Chine et l’UE résulte à la fois de causes structurelles et de facteurs conjoncturels.

Sur le plan structurel, ce déséquilibre reflète l’évolution relative des capacités manufacturières des deux parties au cours des dernières décennies, en particulier depuis l’accession de la Chine à l’OMC. D’une part, les échanges sino-européens, qui relevaient initialement d’une complémentarité inter-branche, s’orientent davantage vers une division horizontale : les deux parties échangent des biens de même catégorie au sein des mêmes secteurs manufacturiers à plus forte valeur ajoutée. L’avantage comparatif s’est progressivement déplacé en faveur de la Chine, portée par la montée en puissance de son appareil productif face à un certain essoufflement européen. Le secteur automobile en est une illustration emblématique.

D’autre part, les chaînes industrielles et d’approvisionnement de la Chine, aujourd’hui plus complètes que celles de l’Europe, favorisent ses exportations vers l’UE : des matériaux pour batteries aux composants clés, en passant par la fabrication de véhicules, les équipements de stockage d’énergie et les infrastructures de recharge, la Chine a su créer de fortes synergies dans la filière des énergies nouvelles, conférant à ses produits un avantage de prix compétitif et une grande réactivité face aux besoins de la transition écologique européenne.

Par ailleurs, les stratégies d’investissement des entreprises multinationales en Chine, qui privilégient de plus en plus une logique « en Chine et pour la Chine », modifient les flux commerciaux et engendrent un effet de substitution de l’investissement au commerce.

À ces éléments s’ajoutent des facteurs conjoncturels qui ont amplifié le déficit européen. Après la pandémie de COVID-19, la reprise de la demande en Europe, tant de la consommation que du réapprovisionnement des entreprises, a stimulé les importations de produits électroniques, d’équipements mécaniques et de biens durables. La crise ukrainienne a érodé les avantages de coûts des secteurs énergivores tels que la chimie, la métallurgie et les composants mécaniques, en faisant grimper les prix de l’énergie en Europe. Les restrictions géopolitiques et les contrôles à l’exportation ont en outre limité la vente de certains produits de haute technologie européens vers la Chine, alors même que celle-ci exprime un besoin réel en équipements de production haut de gamme, composants clés, semi-conducteurs et technologies vertes. Ces obstacles réglementaires empêchent cette demande de se traduire en flux commerciaux effectifs.

Montage de motos dans l’usine ZXMoto à Chongqing, le 20 juillet 2026 

Chercher des solutions 

Face à la hausse du déficit commercial de l’UE vis-à-vis de la Chine, l’inquiétude européenne atteint un niveau inédit.

Cette préoccupation est en soi compréhensible. L’Europe souffre aujourd’hui d’un déficit d’innovation, d’une pression accrue sur sa transformation industrielle, de tensions sur le marché de l’emploi et de contraintes budgétaires, tout en subissant les contrecoups des droits de douane « réciproques » imposés par les États-Unis. Elle se montre donc particulièrement vulnérable à la concurrence extérieure. Cet écart commercial croissant altère la perception interne des relations économiques sino-européennes et augmente le risque de frictions politiques.

La Chine, de son côté, a réaffirmé à plusieurs reprises sa volonté de répondre à ces inquiétudes par le dialogue et la négociation. L’enjeu actuel est de ne pas assimiler automatiquement déficit commercial et « concurrence déloyale », ni d’imputer à la Chine toutes les difficultés de la réindustrialisation européenne. Pour l’Europe, l’atténuation durable des tensions commerciales passe par un renforcement de ses propres fondamentaux : maîtrise des coûts énergétiques, investissements industriels, transferts de technologies et développement des capacités de production verte.

D’un point de vue économique, la recherche absolue d’un équilibre bilatéral strict a peu de sens. Le commerce international repose sur la maximisation des avantages comparatifs et la réponse à des besoins mutuels, et non sur l’exigence d’un solde nul par pays. L’UE enregistre un déficit commercial avec la Chine pour les biens, mais affiche un excédent structurel avec les États-Unis sur ces mêmes marchandises, tout en étant déficitaire avec Washington dans le secteur des services. Historiquement, avant 1997, l’UE a d’ailleurs été excédentaire vis-à-vis de la Chine pendant plusieurs années. Les excédents et déficits se répartissent naturellement entre différents partenaires, secteurs et maillons de la chaîne de valeur. Tant que ces déséquilibres ne découlent pas de pratiques discriminatoires ou de distorsions de marché contraires aux règles de l’OMC, ils ne constituent pas une anomalie en soi.

La position chinoise est constante : elle reconnaît les inquiétudes européennes et préconise de les apaiser par la concertation, sans les politiser excessivement. Comme l’a rappelé le ministère chinois des Affaires étrangères, l’essence des relations économiques et commerciales sino-européennes repose sur le bénéfice mutuel. La Chine ne recherche pas délibérément l’excédent et se dit prête au dialogue. En retour, elle attend de l’Europe qu’elle respecte les principes de l’économie de marché, notamment le libre-échange, la concurrence loyale ainsi que la coopération ouverte et qu’elle évite les mesures protectionnistes en privilégiant plutôt la voie diplomatique.

Les chaînes industrielles sino-européennes étant profondément imbriquées, l’interdépendance reste la réalité fondamentale. Chercher à rompre ces chaînes au nom du « dérisquage » ou à traiter les déséquilibres structurels par des barrières douanières ne réduira pas le déficit, mais alourdira les coûts pour les entreprises et freinera l’efficacité de la transition écologique. La voie la plus prometteuse consiste à replacer les différends dans le cadre des règles du marché, à traiter pragmatiquement les questions de méthodes statistiques, d’accès aux marchés, de subventions, de contrôle à l’exportation et de normes environnementales, et à remplacer la confrontation politisée par une logique de coopération mutuellement avantageuse.

*DING CHUN est directeur du Centre d’études européennes de l’Université Fudan, et WU JIWEI est chercheur postdoctoral au Fudan Institute of Belt and Road & Global Governance.

Cet article a été publié dans le numéro 13 de 2026 de la revue Shijie Zhishi (Connaissances du monde).

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