Economie

La Chine, co-architecte de la gouvernance mondiale de l'IA
By ULISES CORTÉS* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-09-01 12:16:00

En quelques années, la Chine est devenue un acteur mondial incontournable de l’IA. Son évolution redessine les équilibres technologiques et pose la question d’une nouvelle coopération avec l’Europe. 

Un groupe de robots donne un concert lors de la Conférence mondiale de la robotique, le 19 août 2026. 

Pendant un mois, j’ai parcouru plusieurs des principaux pôles chinois de l’IA, de Shanghai à Changzhou. De l’Université Tongji au Zhangjiang AI Innopark, en passant par la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC) 2026 et la Communauté internationale de l’IA de Changzhou, cette immersion m’a permis d’observer concrètement la transformation rapide d’un écosystème technologique devenu l’un des plus avancés au monde.

Le constat est clair : en quelques années, la Chine est passée du statut de nouvelle venue prometteuse à celui d’acteur mondial de premier plan dans les applications fondées sur l’IA, soutenue par une recherche de haut niveau répartie sur l’ensemble du territoire et par des investissements continus.

Cette évolution s’inscrit dans un processus engagé depuis plusieurs années. Ma première visite en Chine, à l’occasion de l’Exposition universelle de Shanghai en 2010, puis mon séjour à l’Institut de technologie de Beijing en 2012 et plusieurs visites universitaires ultérieures m’ont permis de suivre cette transformation progressive.

Ces dernières années, cette dynamique s’est accélérée avec une industrialisation rapide, le développement d’infrastructures de calcul à grande échelle – la Chine possède le supercalculateur le plus rapide au monde – et le passage des prototypes aux applications concrètes dans de nombreux domaines.

Ce qui apparaît aujourd’hui n’est pas une succession de ruptures spectaculaires, mais une évolution continue marquée par des avancées qualitatives. Deux piliers jouent un rôle central dans cette transformation : les modèles ouverts et la robotique.

Salon GITEX AI Europe 2026 dans le Parc des expositions de Berlin (Allemagne), le 30 juin 2026 

Une IA au premier rang 

L’initiative « IA+ » est désormais omniprésente à Changzhou comme à Zhangjiang, où la recherche, l’industrie et l’innovation avancent de manière étroitement liée. J’y ai pu observer des applications de pointe et découvrir un écosystème technologique particulièrement dynamique.

Mes visites auprès de Li Auto, Primeton et Suwen Electric Power Technology ont montré comment la recherche est progressivement transformée en solutions industrielles déployées à grande échelle. Cette dynamique repose également sur un vivier de talents fortement internationalisé, avec de nombreux professionnels formés dans des établissements européens, notamment en Allemagne et au Royaume-Uni.

Cette évolution chinoise ne doit toutefois pas être considérée comme un défi pour la recherche et l’économie européennes. La réduire à un jeu à somme nulle – Europe contre Chine, modèles ouverts contre modèles fermés, IA démocratique contre IA centralisée – ne permet pas de saisir toute la complexité du phénomène.

La recherche, le développement et le déploiement des applications fondées sur l’IA impliquent aujourd’hui une multitude d’acteurs. De nombreux pays du Sud global recherchent avant tout des outils d’IA accessibles, fiables et responsables capables de répondre à des défis concrets dans l’agriculture, le changement climatique, l’énergie ou la santé.

Le règlement européen sur l’IA constitue déjà une étape importante pour construire des règles communes de gouvernance mondiale de l’IA. Une approche favorisant une IA au service du bien commun pourrait offrir un socle partagé de normes, de pratiques en matière de données et de principes responsables.

Le paysage actuel ne se résume donc pas à une opposition entre deux modèles, mais à un écosystème complexe où se rencontrent recherche, innovation, régulation et rapports de puissance.

 

Une rencontre entre des entreprises françaises et chinoises sur l’application de l’intelligence artificielle à Beijing, le 1er avril 2026

Sortir du face-à-face 

Le modèle chinois montre que l’association d’une approche à grande échelle, de politiques publiques pragmatiques et d’une capacité d’adaptation rapide permet d’accélérer le passage des laboratoires au marché. Pourtant, cette même rapidité soulève des questions éthiques, juridiques et socio-économiques : qui supporte le coût lorsque les systèmes échouent ? Comment les risques et les préjudices sont-ils répartis entre les frontières et les communautés ?

La force de l’Europe réside précisément dans sa volonté de rendre ces questions visibles et de leur apporter des réponses à travers le droit, les normes et les mécanismes de contrôle.

La coordination entre l’Union européenne (UE) et la Chine dans le domaine de l’IA n’est pas une option : elle constitue une condition nécessaire à la construction d’une future architecture mondiale crédible de gouvernance de l’IA.

Mais coordination ne signifie pas alignement inconditionnel. Elle suppose une approche fondée sur des règles communes et attentive aux valeurs fondamentales. L’UE et la Chine peuvent se faire concurrence lorsque leurs intérêts divergent, mais elles peuvent aussi coopérer lorsque les résultats profitent aux sociétés et au bien-être humain.

La concurrence dans le domaine de l’IA est inévitable et peut même être nécessaire, mais elle doit être encadrée par des règles partagées et des garde-fous communs. Elle ne doit pas se transformer en une course sans régulation conduisant à un affaiblissement des exigences en matière de sécurité, de normes du travail ou de contraintes éthiques.

Il est désormais clair qu’aucun pays ni aucune juridiction ne peut, seul, contenir les effets indirects liés aux technologies d’IA avancées.

Une gouvernance mondiale 

Depuis le discours du président Xi Jinping intitulé Bâtir ensemble un système de gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle juste et équitable, la Chine propose une approche spécifique de la gouvernance de l’IA.

Toutefois, l’opposition entre la Chine et l’Occident est souvent exagérée et utilisée d’une manière qui masque davantage les réalités qu’elle ne les explique. Aujourd’hui, la gouvernance de l’IA reste dominée par un nombre limité de pays et d’entreprises, tandis que l’exclusion de la Chine d’un dialogue véritablement inclusif limite les possibilités de construire un cadre mondial efficace.

La Chine est devenue l’un des co-architectes de la gouvernance mondiale de l’IA. Son modèle fondé sur des technologies ouvertes, accessibles et orientées vers les applications contribue à élargir l’accès à ces outils dans le monde entier, tout en renforçant la compétition géopolitique et réglementaire.

L’Europe peut apprendre de l’approche chinoise, notamment de son orientation vers les applications concrètes, de l’ampleur de ses infrastructures numériques et de la rapidité avec laquelle les prototypes deviennent des produits.

Cependant, dans un environnement réglementaire mondial fragmenté, cette dynamique comporte aussi des risques. Elle pourrait conduire à une concentration accrue des technologies d’IA entre quelques acteurs, au détriment de la diversité et de l’innovation.

L’Europe doit donc préserver son modèle de gouvernance fondé sur les droits humains, la transparence et la responsabilité. Elle ne doit ni adopter une logique privilégiant uniquement la sécurité et le contrôle, ni affaiblir la protection de la propriété intellectuelle ou la transparence au nom de la rapidité.

Comme le souligne régulièrement la professeure Virginia Dignum, figure internationale de l’IA responsable, l’IA responsable n’est pas un choix entre innovation et gouvernance, mais une manière de concevoir l’innovation afin qu’elle serve les valeurs de la société et les droits humains.

L’objectif n’est pas une harmonisation abstraite des règles ou des modèles, mais la création de conditions concrètes permettant aux applications d’IA de servir des sociétés diverses sans éroder leur autonomie, leur dignité ou leur capacité à façonner leur avenir.

Ainsi, la coordination UE-Chine doit être fondée sur une approche attentive aux valeurs : se faire concurrence lorsque les droits fondamentaux et les intérêts démocratiques sont en jeu ; coopérer lorsque l’action commune contribue clairement au bien-être humain et aux biens publics mondiaux.

Cette coopération doit reposer sur des principes essentiels : responsabilité organisationnelle, transparence et respect des droits humains.

*ULISES CORTÉS est président général d’ECAI-27 (Conférence européenne sur l’intelligence artificielle, 27e édition).

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