Economie

Les rails du destin
By XIA YUANYUAN, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-04 15:34:00

Pour He Shu, le train Chine-Europe ne transporte pas seulement des marchandises. Il a uni une famille, fait prospérer un commerce et ouvert une fenêtre sur le monde. 

Els Encants, le plus grand marché aux puces de Barcelone (Espagne), compte plus de 500 stands dont beaucoup proposent des articles provenant de Yiwu. 

Il se nomme Jesús Antonio García García, mais c’est sous le nom de He Shu que tout le monde le connaît. En 2014, ce jeune Espagnol a traversé les continents pour s’installer à Yiwu, motivé par l’amour. Il ne se doutait pas qu’une dizaine d’années plus tard, il deviendrait une figure reconnue des réseaux sociaux chinois sous le nom de « Vieux He, le découpeur de jambons ». Il n’imaginait pas non plus que son destin s’entrelacerait avec une artère logistique internationale née la même année.

Cette artère, c’est la ligne ferroviaire de fret Chine-Europe (Yiwu-Madrid). Les commerçants du monde entier l’ont rapidement baptisée « Yixin’ou », un acronyme évoquant son tracé qui relie Yiwu à l’Europe en traversant le Xinjiang.

Du premier convoi au succès d’une ligne 

À son arrivée à Yiwu, He Shu se heurte à la barrière de la langue et au choc culturel. Mais il découvre vite que ce « supermarché du monde » regorge d’opportunités. Le vin et le jambon espagnols, d’excellente qualité, trouvent un immense débouché dans un marché chinois en pleine expansion. Son commerce d’import-export ne tarde pas à décoller.

Pendant ce temps, une idée audacieuse germe chez les acteurs économiques locaux. À cette époque, l’exportation des petites marchandises de Yiwu vers l’Asie centrale et l’Europe rencontre de sérieuses difficultés d’acheminement. Face à cette urgence, le projet d’une liaison ferroviaire transcontinentale s’impose. En 2013, l’initiative « la Ceinture et la Route » vient offrir à ce projet une opportunité historique.

Ye Qiuran, vice-présidente des opérations de Yiwu Tianmeng Industrial Investment, la société qui exploite la ligne, se rappelle l’effervescence des débuts : « Avec le soutien du comité du Parti et du gouvernement de la ville, nous avons réussi à faire partir le premier convoi en seulement 52 jours. » Les premiers mois s’apparentent pourtant à un défi quotidien : « Il fallait convaincre des expéditeurs réticents et rassembler les marchandises, conteneur après conteneur, pour remplir un train. » Mais le besoin du marché est tel que la ligne trouve rapidement son rythme de croisière. Aujourd’hui, le « Yixin’ou » affiche plus de 16 000 trajets à son compteur, totalisant le transport de 1,36 million d’EVP.

Si la demande du marché sert de moteur, c’est l’anticipation des autorités locales qui a tracé la voie. Une réussite qui repose sur l’alliance parfaite entre l’initiative privée et le pragmatisme public.

Pour débloquer la trésorerie des entreprises, souvent gelée pendant des semaines car les banques refusaient les documents de transport ferroviaire comme garantie, Yiwu a révolutionné ses pratiques. Le récépissé de transport a été transformé en un véritable titre, comparable à un acte de propriété, permettant aux entreprises d’obtenir des prêts immédiats. De plus, pour intégrer le secteur de l’e-commerce, Yiwu est devenue la première ville pilote de Chine à autoriser le transport de colis postaux par train. Cette alliance entre le pragmatisme des entreprises et le soutien des pouvoirs publics a permis de corriger un déséquilibre de départ : les trains partaient pleins, mais revenaient souvent vides. Grâce au modèle « Yixin’ou + » et à la puissance d’achat du delta du fleuve Changjiang, les flux à l’aller et au retour sont aujourd’hui équilibrés.

Jesús Antonio García García découpe un jambon fumé. 

Une logistique qui réinvente les échanges 

L’essor de la voie ferrée transforme radicalement l’activité de He Shu. Le vin, particulièrement sensible aux variations de température, trouve dans le train une alternative idéale à la voie maritime. En mer, le voyage dure près de deux mois et l’exposition des conteneurs à la chaleur tropicale altère la qualité des grands crus. Par le train, le trajet est réduit à 16 jours, dans des conditions thermiques et hygrométriques stables qui préservent parfaitement le produit.

Passant d’un volume annuel de deux ou trois conteneurs à 70 conteneurs, l’entreprise de He Shu génère désormais un chiffre d’affaires de deux millions de dollars. Saisissant l’opportunité du commerce en ligne, il est devenu une petite célébrité sur le web, faisant découvrir la gastronomie espagnole aux consommateurs chinois.

La transformation ne touche pas seulement les produits de consommation. Ye Qiuran explique qu’au début, les exportations étaient dominées par les petits articles de Yiwu ; aujourd’hui, les équipements mécaniques, les pièces automobiles et les produits photovoltaïques représentent l’essentiel de la valeur des exportations. « Les autorités et les entreprises ont désormais les yeux rivés sur la qualité du service plutôt que sur le simple nombre de trains. » Pour répondre à cette exigence, la société a mis en place des « trains à horaires fixes », calqués sur le modèle des trains à grande vitesse, offrant une chaîne d’approvisionnement stable aux entreprises les plus exigeantes en matière de délais.

Cette artère logistique internationale est également un pont pour les produits du monde entier vers la Chine. Selon les données du Bureau du commerce de Yiwu, les importations de la ville ont atteint 105,8 milliards de yuans en 2025, en hausse de 32,3 % sur un an. Parmi ces flux, panneaux en bois de Russie, fils de coton d’Asie centrale, équipements mécaniques et produits de puériculture d’Europe sont aujourd’hui acheminés vers toute la Chine via ce « supermarché du monde ».

 

Quand le rail tisse des liens humains 

Si la force de la ligne Chine-Europe réside avant tout dans sa capacité à réorganiser les chaînes d’approvisionnement, c’est peut-être dans sa dimension humaine qu’elle puise sa véritable valeur. Au-delà des conteneurs, ce projet rapproche des cultures et unit des projets de vie.

Le parcours de He Shu illustre parfaitement cette convergence. « Le train Chine-Europe est comme un lien du destin. Il a non seulement tissé le lien entre ma femme et moi, mais il a aussi relié nos affaires et nos deux pays. »

Lorsqu’il quitte ses fonctions de gestionnaire, He Shu retrouve avec plaisir le comptoir de sa boutique pour proposer des démonstrations de découpe de jambon en direct devant ses abonnés. « Le premier proverbe chinois que j’ai appris à Yiwu, c’est “Si la famille est en harmonie, tout prospère”. C’est exactement ce que je vis. Tant que cette voie ferrée existera, nos jours heureux se poursuivront. »

Convois après convois, sirènes après sirènes, le train Chine-Europe (Yiwu-Madrid) parcourt 13 052 km à travers l’Eurasie. En rapprochant les territoires, il continue de lier les hommes et d’accompagner les ambitions de citoyens du monde comme He Shu. Dans le sillage de cette dynamique de coopération internationale, de nouvelles trajectoires de réussite partagée continuent de s’écrire chaque jour.

Numéro 28 avril-juin 2026
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