Il y a vingt ans, Xi Jinping, alors secrétaire du Comité du Parti communiste chinois pour la province du Zhejiang, qualifiait le miracle du développement de Yiwu d’« étonnant », saluant sa capacité à « créer quelque chose à partir de rien et à transformer la pierre en or ». La métamorphose de cette ville, aujourd’hui connue comme la « capitale mondiale des petits articles », est un exemple précieux de la modernisation à la chinoise. Elle permet au monde de comprendre la logique du développement de la Chine et d’appréhender l’avenir de la mondialisation.
Au cours des deux dernières décennies, Yiwu a tracé une voie de développement remarquable. Premièrement, elle adhère aux principes du marché tout en s’appuyant sur l’action stratégique des services publics. Deuxièmement, elle s’ouvre au commerce mondial tout en privilégiant sa production locale. Troisièmement, elle encourage l’initiative individuelle tout en mettant l’accent sur le développement collectif.
Des clés de réussite universelles
L’essor de Yiwu plonge ses racines dans une tradition locale : le troc de « plumes de poulet contre du sucre » pratiqué autrefois par ses habitants. Portée par la politique de réforme et d’ouverture, cette ville à forte densité démographique mais pauvre en ressources a été l’une des premières à transformer son commerce traditionnel en un marché moderne et dynamique.
Passé du statut de simple marché de rue en plein air à celui de plus grand centre de vente en gros au monde, Yiwu propose aujourd’hui plus de 2,1 millions d’articles. Son réseau commercial couvre plus de 230 pays et régions. Pourtant, au-delà de cette dimension titanesque, c’est la mécanique de son fonctionnement qui s’avère la plus instructive.
D’une part, le gouvernement endosse un rôle de « prestataire de services » et de « fournisseur d’infrastructures ». Il lève les obstacles de croissance en construisant des routes et des ports, en optimisant la chaîne logistique, en améliorant le climat des affaires et en modernisant les modèles de régulation. D’autre part, le dynamisme du secteur privé est pleinement préservé : les commerçants indépendants bénéficient d’un seuil d’accès bas, de coûts d’exploitation réduits et de processus de transaction d’une fluidité maximale.
Ce modèle – où le marché est créé par le peuple, le gouvernement est au service du marché et le marché relie les pays du monde – se distingue de l’économie dirigée et du monopole capitalistique. Sa force motrice provient de dizaines de milliers de petits commerçants qui pénètrent le marché à moindres frais pour y générer des bénéfices. La force de cette approche tient à sa capacité à démocratiser les opportunités grâce à l’innovation institutionnelle, tout en barrant la route à l’expansion anarchique des capitaux ou des monopoles de marché, garantissant ainsi un partage plus équitable des fruits de la croissance.
Au service des populations
Pendant longtemps, certains discours occidentaux ont eu tendance à réduire le miracle du développement chinois à la « main-d’œuvre bon marché » ou à des « subventions publiques ». Le cas de Yiwu démontre pourtant que la véritable compétitivité de la Chine repose sur l’agilité de son organisation de marché, la synergie de ses industries et l’efficacité de ses chaînes d’approvisionnement.
Pour de nombreux pays européens et africains, Yiwu est un nom familier. Des étals des marchés africains aux entrepôts portuaires d’Afrique du Nord, des grossistes du sud de la France aux hubs de commerce transfrontalier d’Europe centrale et orientale, les produits de Yiwu sont partout. Au-delà des flux de marchandises, la ville relie le quotidien et les ambitions de millions de petites et moyennes entreprises (PME) ainsi que de centaines de millions de foyers.
Le continent africain, qui bénéficie de la population la plus jeune du monde et d’un vaste marché de consommation en pleine expansion, reste confronté à une base industrielle fragile et à des chaînes logistiques incomplètes. Le modèle de Yiwu démontre que l’absence de ressources abondantes n’interdit pas la compétitivité mondiale, à condition de créer un écosystème de marché ouvert, fluide et capable de stimuler le secteur privé. À Yiwu, d’innombrables ateliers familiaux et micro-entreprises ont trouvé leur porte d’entrée vers les marchés internationaux grâce aux plateformes commerciales – une trajectoire inspirante pour les économies africaines.
Pour l’Europe, Yiwu est une vitrine permettant d’observer la résilience économique. Ces dernières années, malgré la montée des discours mondiaux de « dérisquage » et de « découplage », les échanges commerciaux de Yiwu ont fait preuve d’une vigueur intacte. Cette résistance s’explique par le fait que la ville répond aux besoins les plus réels, concrets et fondamentaux des populations. Elle incarne une « mondialisation au service du bien-être », profitant aux familles, aux PME et aux entrepreneurs. Quelles que soient les évolutions de la situation internationale, ce lien ancré dans l’économie réelle conserve une vitalité inébranlable.
Une connectivité renforcée
Loin d’être révolue, la mondialisation traverse une phase de profonde restructuration. Yiwu en est le parfait miroir à travers sa transition vers de nouveaux leviers de croissance : l’e-commerce et les entrepôts à l’étranger. La ville ne se contente plus d’« acheter et vendre à l’échelle mondiale », elle aspire désormais à « connecter et servir à l’échelle mondiale », apportant ainsi une force de stabilité à la mondialisation.
Yiwu est par nature une ville ouverte et inclusive. De carrefour commercial, elle s’est muée en un pôle d’échanges culturels. Aujourd’hui, plus de 15 000 hommes et femmes d’affaires étrangers y résident, et des communautés originaires de plus de 100 pays y cohabitent et y entreprennent en harmonie. À l’heure où le protectionnisme mondial gagne du terrain, la philosophie d’ouverture, de coopération et de bénéfices partagés portée par Yiwu constitue une contribution majeure au monde.
En tant que maillon essentiel de la coopération Sud-Sud, Yiwu ne se contente pas d’offrir aux pays en développement des biens de qualité à prix compétitifs. Elle s’impose comme un laboratoire à ciel ouvert pour appréhender les dynamiques chinoises de libéralisation des marchés et d’industrialisation. Elle prouve qu’il n’existe pas de modèle unique de modernisation et que chaque pays est légitime à explorer sa propre voie de développement en fonction de ses réalités nationales.
Les vingt ans d’histoire moderne de Yiwu en sont l’illustration la plus concrète : ses commerçants s’appuient aujourd’hui sur des services clients multilingues gérés par l’intelligence artificielle pour répondre aux besoins des acheteurs du monde entier ; de jeunes Africains retournent bâtir l’avenir de leur pays après s’être formés à Yiwu ; et les lignes de fret ferroviaire « Yiwu-Xinjiang-Europe » s’affirment comme des artères vitales et stables pour la chaîne d’approvisionnement eurasienne. Telles sont les opportunités tangibles que la modernisation à la chinoise met au service du développement mondial.
*WANG WEN est directeur de l’Institut Chongyang des études financières et de l’Institut du leadership global de l’Université Renmin de Chine.
LIU YING est chercheuse de l’Institut Chongyang des études financières de l’Université Renmin de Chine.