Economie

Une nouvelle équation pour les relations industrielles sino-européennes
By DING CHUN et WU JIWEI* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-06-04 11:06:00

Face aux mutations géo-industrielles, l’IAA de l’UE redessine les règles d’accès à son marché vert, bousculant ainsi le modèle  de coopération industrielle sino-européenne. 

Un train de fret Chine-Europe chargé de conteneurs part de la gare de Dulaying au port terrestre international de Guiyang (Guizhou), le 15 février 2026. 

Récemment, la Commission européenne a adopté une proposition législative sur l’accélération industrielle (Industrial Accelerator Act – IAA), visant à porter à 20 % la part de l’industrie dans le PIB de l’UE d’ici 2035. Pour y parvenir, elle s’appuie sur des instruments comme le renforcement de la demande de technologies et produits bas-carbone « fabriqués dans l’UE », l’imposition de conditions plus strictes aux investissements étrangers d’envergure, ainsi que la simplification des procédures administratives.

Bien que cette proposition n’ait pas encore force de loi, le signal envoyé est déjà très clair : dans un contexte mêlant transition verte et géo-économie, la politique industrielle de l’UE évolue. Elle passe d’une ouverture fondée sur la neutralité réglementaire à une ouverture conditionnelle, accordant une priorité accrue au contrôle des chaînes d’approvisionnement locales. Ce changement introduira inévitablement de nouvelles variables dans la trajectoire des relations économiques et commerciales entre la Chine et l’Europe.

Une double anxiété 

L’IAA se présente en apparence comme une législation industrielle axée sur la décarbonation et la renaissance manufacturière. En réalité, elle révèle une double anxiété de l’UE : le déclin relatif de sa compétitivité et l’accentuation de sa dépendance extérieure.

Il s’agit d’abord d’une réponse à l’intensification de la concurrence industrielle mondiale. Depuis plusieurs années, l’industrie manufacturière européenne subit la pression persistante de coûts énergétiques élevés et d’un sous-investissement chronique. Dans le même temps, les États-Unis attirent les industries vertes du monde entier grâce aux subventions massives de l’Inflation Reduction Act (IRA). Alors que la Chine, grâce à un travail de longue haleine dans les technologies net-zéro (véhicules électriques, photovoltaïque, batteries), a consolidé un avantage comparatif majeur. Face à ce basculement, l’Europe, aspirant à une transition verte mais confrontée à ses propres contraintes capacitaires, voit dans l’IAA un levier pour renforcer sa base manufacturière et stabiliser son tissu industriel.

La proposition traduit la volonté stratégique de l’UE de faire converger ses objectifs climatiques avec sa politique industrielle et ses impératifs géo-économiques. Historiquement attachée au libre-échange et aux chaînes d’approvisionnement mondiales, l’Europe voit désormais émerger des concepts tels que la dépendance stratégique, la sécurité économique et la résilience. C’est la preuve que la décarbonation dépasse le simple enjeu environnemental pour revêtir des dimensions industrielles et géo-économiques affirmées. L’UE ambitionne ainsi de mettre son agenda vert au service de la réindustrialisation, de fonder son autonomie stratégique sur cette dernière, et de remodeler ses relations économiques extérieures.

En somme, le concept de « dérisquage », omniprésent dans le discours européen récent, s’institutionnalise à travers ce type de législation. Bien qu’elle ne vise pas un pays en particulier, cette démarche traduit la volonté de l’UE de repositionner ses préférences réglementaires dans la division internationale du travail industriel.

Le projet de loi sur l’accélérateur industriel de l’UE est annoncé par Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle, lors d’une conférence de presse tenue à Bruxelles, le 4 mars 2026. 

Un mécanisme de filtrage 

Ce projet s’articule autour d’un cadre systémique reposant sur quatre leviers : les marchés publics, les subventions, les conditions d’investissement étranger et les approbations administratives. Autrement dit, le marché unique européen se transforme ainsi en un mécanisme d’admission sélective, porté par une orientation politique explicite.

La proposition entend imposer des exigences de contenu « fabriqué dans l’UE » et des critères bas-carbone pour les technologies net-zéro clés. Dès lors, l’accès des entreprises aux commandes et aux subventions européennes dépendra moins de la seule technologie et compétitivité-coût que de facteurs non tarifaires, tels que l’origine géographique et l’empreinte carbone du cycle de production.

Plus crucial encore, l’IAA instaure des conditions supplémentaires aux investissements étrangers. Elle prévoit que, pour les grands projets stratégiques dans les secteurs tels que les batteries et le photovoltaïque dépassant 100 millions d’euros, des règles spécifiques s’appliquent. Si l’investisseur provient d’un pays tiers détenant plus de 40 % de la capacité de fabrication mondiale dans le secteur concerné, il devra satisfaire des conditions strictes. Ces obligations incluent la conclusion d’accords de coentreprise, l’octroi de licences technologiques, l’implantation de centres de R&D sur le sol européen et le recrutement de main-d’œuvre locale.

Compte tenu de leur position dominante dans de nombreux secteurs de technologies vertes, les entreprises chinoises seront les premières concernées par ces dispositions. Cela laisse présager un déplacement du centre de gravité des différends commerciaux : les enquêtes antidumping et antisubventions classiques pourraient céder la place à des barrières institutionnelles plus profondes, telles que la détermination de l’origine et les taux de localisation.

Toutefois, le projet ne ferme pas complètement la porte. Si l’UE ne cherche pas un « découplage » absolu, le modèle de coopération industrielle sino-européenne pourrait accélérer sa transition en passant d’un simple commerce de produits à une coopération en capacités productives, fondée sur l’investissement local et une intégration profonde dans les chaînes de valeur européennes.

Élargir l’espace de coopération 

Face à l’évolution du paysage industriel mondial, l’adoption par l’UE de cette proposition législative, visant à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et à relancer le « fabriqué en Europe », répond à une logique concrète. Toutefois, certaines dispositions discriminatoires, ciblant des pays d’origine spécifiques, risquent de fragiliser les principes fondamentaux de l’OMC, notamment la clause de la nation la plus favorisée et le traitement national.

Le 24 avril, le ministère chinois du Commerce a officiellement soumis ses observations à la Commission européenne, qualifiant cette proposition de barrière majeure à l’investissement et de discrimination systémique. Il a exhorté l’UE à supprimer les exigences discriminatoires envers les investisseurs étrangers, les obligations de contenu local, les dispositions imposant un transfert forcé de technologie et de propriété intellectuelle, ainsi que les restrictions en matière de marchés publics. Si la Chine se dit prête au dialogue, elle avertit également qu’elle pourrait recourir à des contre-mesures si ses intérêts légitimes étaient lésés par l’adoption définitive de ce texte.

Les barrières protectionnistes ne sauraient vraiment relancer l’industrie européenne. Elles risquent au contraire d’alourdir sa transition verte et de nuire aux intérêts des entreprises et consommateurs européens. À long terme, la compétitivité de l’Europe dépendra de sa capacité à mener des réformes structurelles, lesquelles passent par l’augmentation des investissements dans la R&D, la modernisation des infrastructures et la réduction des coûts administratifs et institutionnels.

Face à l’urgence climatique, la Chine et l’Europe ont tout intérêt à éviter que la saine concurrence ne mute en confrontation. Elles partagent de vastes intérêts dans des domaines clés, comme la décarbonation industrielle, le stockage d’énergie de nouvelle génération, l’économie circulaire et l’harmonisation des normes vertes. Pour l’UE, la Chine est à la fois un concurrent et un partenaire essentiel de sa transition verte. En explorant des modèles de coopération innovants, tels que les investissements conjoints, le co-développement de capacités productives et la création de centres de R&D communs, les deux parties pourraient transformer leur relation en une véritable symbiose industrielle, créatrice de valeur et d’emplois sur le sol européen.

L’IAA marque le début d’une refondation critique de la politique industrielle européenne. Par ricochet, les relations sino-européennes entrent dans une nouvelle ère qui met à l’épreuve leur endurance stratégique et leur capacité de coordination institutionnelle. Les barrières discriminatoires ne constituent pas une réponse viable aux défis planétaires. Ce n’est qu’en respectant le principe de réciprocité et en pratiquant une coopération au sein de la concurrence, que les deux parties parviendront à un nouvel équilibre. Un dialogue constructif est essentiel pour insuffler la stabilité et la prévisibilité nécessaires à l’économie verte mondiale.

*DING CHUN est directeur du Centre d’études européennes de l’Université Fudan, et WU JIWEI est chercheur postdoctoral au Fudan Institute of Belt and Road & Global Governance.

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