Culture

Quand des classiques chinois retrouvent le chemin du pays
By SUN XIAOHUI, XIAO HAICHUAN, ZHANG XINYI* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-09-30 10:38:00

Les livres anciens sont les témoins d’une civilisation. Façonnés et préservés au fil du temps, ils livrent des fragments de l’histoire qui constituent un patrimoine irremplaçable. Au fil des siècles, les échanges et les confrontations entre les civilisations orientale et occidentale ont entraîné la dispersion à l’étranger de nombreux classiques chinois. Lancé en 2017 pour une durée de dix ans, le Projet mondial d’intégration des classiques chinois (ci-après « le Projet ») organise des missions à l’étranger afin de permettre à des chercheurs chinois de retrouver des ouvrages disparus. Il contribue ainsi à faire redécouvrir de nombreux textes rares et uniques, tout en renforçant les échanges universitaires et culturels. 

Chercheurs chinois et étrangers effectuent des recherches liées au Projet mondial d’intégration des classiques chinois. 

Des livres rares reviennent en Chine 

Le 9 mai dernier, l’Université du Shandong a publié les résultats du Projet. À ce jour, 1 353 institutions à l’étranger, ainsi qu’à Hong Kong, Macao et Taïwan, détiennent des ouvrages chinois, pour un total d’environ 1,05 million de titres. Des coopérations ont été établies avec 867 institutions, permettant de reproduire et de rapatrier sous forme de copies 1 073 ouvrages chinois auparavant introuvables en Chine, dont des éditions rares jamais répertoriées. 

Dès 2013, le professeur Zheng Jiewen, titulaire d’une chaire à l’Université du Shandong, a dirigé une équipe chargée de concevoir le cadre et le plan de mise en œuvre du Projet, avec pour objectif de retrouver et de préserver de manière systématique les ouvrages rares disparus de Chine. En 2018, le Projet a été intégré au Plan de protection des livres anciens chinois par le ministère de la Culture et du Tourisme et le ministère de l’Éducation, l’Université du Shandong étant chargée de sa mise en œuvre. 

« Les chercheurs doivent avoir une vision d’ensemble de la répartition mondiale de ces archives et améliorer les systèmes de conservation. Cette tâche est aussi complexe que la recherche d’une perle perdue dans l’océan », explique Liu Xinming, expert en chef du Projet et professeur à l’Université du Shandong. 

Le Tieye Zhi (Traité de la fonte du fer), écrit par Fu Jun au début du XVIe siècle (dynastie des Ming), est un manuscrit rare sur la métallurgie témoignant de l’avancée des sciences et technologies de la Chine ancienne. 

Le Projet s’appuie également sur l’intelligence artificielle. Une base de données spécifique a été créée, combinant catalogage, évaluation, analyse intelligente des images et consultation intégrale des manuscrits. Rassemblant déjà plus de 370 000 images de textes intégraux de livres chinois rares, elle est accessible aux chercheurs et au public du monde entier. 

Reprendre le flambeau au-delà des frontières 

Le Projet comprend plusieurs volets, dont le recensement et le catalogage qui en constituent l’étape initiale, mais aussi la plus exigeante. Liu Xinming compare ce travail à un « recensement de la population » appliqué aux écrits anciens. Il s’agit d’identifier avec précision la version, les caractéristiques et le contenu de chaque ouvrage, ce qui exige souvent de dépêcher des chercheurs sur place. La diversité des normes de conservation selon les pays accroît la complexité de l’exercice. 

Chen Hengxin, membre du Projet et directeur du Centre d’études des classiques chinois de l’Université polytechnique du Shandong, en a fait directement l’expérience. Lors d’une mission de catalogage à la Bibliothèque nationale de France (BNF), il a découvert le travail réalisé dans les années 1930 par le sinologue Wang Zhongmin sur la collection Paul Pelliot. « En prenant en main ces ouvrages édités par Wang Zhongmin, j’ai ressenti quelque chose d’étrange : près d’un siècle plus tard, ces mêmes livres anciens attendaient encore d’être classés par des sinologues. » Une prise de conscience qui lui a donné le sentiment d’assurer une forme de relève historique. 

  

La Bibliothèque nationale de France conserve Le Sūtra des Dix Rois (Cinq Dynasties). 

À Paris, Chen Hengxin a réexaminé la vaste collection chinoise de la BNF. La plupart des catalogues existants se limitant à de brèves descriptions, chaque document a dû être réanalysé à la loupe. La BNF conserve notamment des manuscrits des Cinq recueils sur les noms de famille, œuvre du lettré Zhang Shu sous la dynastie des Qing (1644-1911). Des universitaires chinois spécialisés dans l’étude des noms de famille ont pu, à partir de ces recherches, reconstituer un véritable puzzle académique. « Ce travail ramène les écrits chinois à leur origine tout en aidant les pays qui les conservent à mieux comprendre la culture chinoise », souligne Chen Hengxin. 

Au cours de la dernière décennie, les membres de l’équipe du Projet se sont rendus dans de nombreux pays, notamment au Japon, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, au Danemark et en Autriche. Ils y ont retrouvé et reproduit un grand nombre d’ouvrages chinois anciens qui avaient « dérivé » à l’étranger, contribuant ainsi à compléter les pièces d’un vaste puzzle culturel. 

Créer un pont entre les concepts académiques 

« L’apprentissage mutuel entre les civilisations repose sur le respect, l’égalité et la coexistence pacifique », estime Liu Xinming. Pour lui, la démarche des chercheurs chinois témoigne de l’attachement de la Chine à ses racines, mais aussi de sa volonté de promouvoir des échanges équitables entre les civilisations. 

En juin 2024, Li Shucai, président de l’Université du Shandong, a conduit une délégation à la BNF pour offrir la Collection de documents chinois rares conservés en Europe. Gilles Pécout, président de la BNF, a déclaré que depuis la signature, en 2014, d’une lettre d’intention de coopération avec l’Université du Shandong, les chercheurs des deux établissements avaient collaboré étroitement et obtenu des résultats fructueux. La BNF a ouvert l’intégralité des collections A et B de Pelliot, ainsi que les collections spéciales d’estampages épigraphiques de Paul Pelliot et d’Édouard Chavannes, afin de soutenir les travaux de collation et les recherches universitaires menés par les chercheurs de l’Université du Shandong en France. 

La Bibliothèque nationale de France conserve La Carte des Trois Royaumes et des Neuf Terres (fin de la dynastie des Tang-début de la dynastie des Song), incarnant le concept d’unité du Ciel et de l’homme. 

La Collection de documents chinois rares conservés en Europe constitue l’un des principaux résultats de cette coopération franco-chinoise de longue date. Cette série réunit des livres et documents chinois anciens et rares conservés à la BNF, à la British Library et à la Bibliothèque d’État de Russie. La plupart n’avaient jamais fait l’objet d’aucune publication ni reproduction. 

Wang Hengzhu, responsable de l’équipe chargée du catalogage et de la reproduction, explique que la rencontre entre les méthodes traditionnelles de l’étude des classiques chinois et les sciences modernes de l’information a permis d’améliorer les pratiques de recherche et d’organisation des documents. Elle favorise également le dialogue, l’intégration et l’innovation dans les approches académiques chinoises et occidentales. 

Le Projet poursuit ainsi sa progression. Le chemin reste long : il s’agit à la fois de préserver les fondements de la civilisation chinoise et de faire vivre, à travers les générations, le dialogue entre les civilisations. La poursuite de ces efforts permettra d’enrichir les connaissances sur le patrimoine humain et de donner une nouvelle vie aux classiques chinois. 

(Article édité, initialement publié le 13 août 2026 dans Reference News)  

*SUN XIAOHUI, XIAO HAICHUAN, ZHANG XINYI sont journalistes à Reference News. 

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