
Représentation de la troupe de marionnettes de Quanzhou
La marionnette à fils de Quanzhou occupe une place singulière dans le patrimoine culturel chinois. Transmise depuis plus d’un millénaire dans cette ville de la province du Fujian, elle constitue une forme théâtrale complète où se rencontrent manipulation, musique, chant, sculpture et arts de la scène. Plus qu’un spectacle, elle porte en elle des gestes et des savoir-faire ancestraux.
Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, cette expression artistique a franchi les frontières de la Chine en 2026 à travers le spectacle Marionnettes vivantes : Art ancien, formes nouvelles, présenté au Festival d’Avignon. Sur cette scène française dédiée aux écritures théâtrales contemporaines, la troupe de Quanzhou a fait découvrir au public français une forme rare du théâtre chinois, où la précision du geste rencontre la profondeur d’un héritage historique.
Dai Xun, directeur adjoint du Centre de protection et de transmission du théâtre de marionnettes à fils de Quanzhou, revient sur la singularité de cet art, les efforts engagés pour assurer sa continuité et sa capacité à dialoguer avec les publics internationaux.
Pour lui, cette singularité réside dans le fait que la marionnette à fils de Quanzhou constitue « une forme théâtrale d’art complète, transmise sans interruption depuis plus de mille ans ». Cette pratique ne se limite pas à la manipulation de personnages sur scène : elle possède son propre langage musical, le Kuileidiao, composé de près de trois cents airs traditionnels, ainsi que des instruments de percussion tels que le tambour Yajiaogu. La marionnette elle-même représente une œuvre artistique à part entière : tête sculptée, corps articulé et costumes élaborés témoignent d’une rencontre entre artisanat et théâtre.
Le répertoire conservé à Quanzhou compte plus de sept cents pièces traditionnelles, dont beaucoup sont liées au théâtre du Sud des dynasties Song (960-1279) et Yuan (1271-1368). Cette continuité exceptionnelle lui a valu le surnom de « fossile vivant de l’ancien théâtre du Sud ».

À l’occasion du Festival international de théâtre pour enfants et adolescents de Tbilissi, en Géorgie, début juin, le jeune public découvre l’art des marionnettes de Quanzhou.
La mémoire des fils
Pendant des siècles, les secrets de fabrication des marionnettes, les techniques de manipulation, le chant et le jeu scénique se sont transmis au sein des familles et des troupes, dans une relation étroite entre maître et disciple.
Aujourd’hui, cette transmission traditionnelle s’appuie également sur des méthodes de formation plus structurées. Le Centre de protection et de transmission du théâtre de marionnettes à fils de Quanzhou collabore avec des établissements d’enseignement artistique afin de former de jeunes interprètes. Les apprentis commencent par maîtriser les bases techniques avant d’être progressivement préparés aux exigences de la scène.
Parallèlement, un important travail de conservation accompagne cette transmission : classement des textes anciens, sauvegarde des pièces traditionnelles, enregistrement des représentations et utilisation des outils numériques permettent de préserver une mémoire longtemps transmise par la seule pratique orale.
Mais préserver ne signifie pas immobiliser. Pour les artistes de Quanzhou, la transmission passe aussi par la création et l’adaptation aux sensibilités contemporaines. « Les techniques fondamentales constituent la base, tandis que les formes d’expression doivent innover », explique Dai Xun.
Dans le cadre du Festival d’Avignon 2026, placé sous le thème de la mythologie, une création consacrée à Nezha, figure majeure de la culture chinoise, a enrichi le spectacle. En associant la marionnette à fils à des accessoires scéniques contemporains, la troupe a mis en scène les combats de Nezha avec ses roues de vent et de feu, son ruban rouge enchanté et sa lance à pointe de feu. Cette adaptation a permis de faire dialoguer les récits mythologiques chinois avec les possibilités de la scène contemporaine. Les éclairages et les projections ont accompagné certaines séquences, sans jamais détourner l’attention de la marionnette, restée au centre de la représentation.
Au fil des pièces, le public français a découvert un éventail d’émotions : l’humour du Jeune Moine descendant de la montagne, la force de Zhong Kui ivre, la grâce de La Concubine ivre, la vivacité de Dompter le singe et l’énergie de la création consacrée à Nezha. Chaque tableau a révélé une facette différente de cet art, capable d’alterner légèreté, puissance et poésie.

Shen Suge (d.), artiste du Centre de protection et de transmission du théâtre de marionnettes à fils de Quanzhou, participe à une manifestation de promotion du patrimoine culturel immatériel de Quanzhou tenue à Paris du 1er au 3 octobre 2024.
L’âme dans les doigts
Derrière l’apparente simplicité des mouvements se cache une maîtrise technique particulièrement exigeante. À Quanzhou, donner vie à une marionnette ne repose pas seulement sur la précision des gestes, mais sur une connaissance profonde de chaque fil, de chaque mécanisme et de chaque possibilité d’expression.
Selon les personnages et les scènes interprétées, une marionnette peut être commandée traditionnellement par seize fils, tandis que les séquences les plus complexes peuvent en mobiliser plus de trente. Reliés à la tête, aux bras, aux jambes, mais aussi aux paupières ou à la mâchoire, ces fils permettent des mouvements d’une finesse remarquable.
Avec ses dix doigts, le marionnettiste contrôle simultanément plusieurs mécanismes afin de faire marcher, combattre, boire son personnage, ou lui fait exprimer une émotion. Mais au-delà de la technique, l’artiste doit parvenir à créer une véritable unité avec la marionnette. Comme le souligne Dai Xun, « Le corps et la respiration du marionnettiste doivent s’unir à ceux de la marionnette. » Lorsque l’interprète doit également chanter ou réciter un texte, la voix, les gestes et l’intention doivent être parfaitement coordonnés. Cette fusion donne l’impression que le bois cesse d’être une matière inerte pour devenir un être doué de sensibilité.
Cette maîtrise ne s’acquiert qu’au terme d’un long apprentissage. Dans le théâtre chinois, un proverbe résume cette exigence : « Une minute sur scène exige dix années d’efforts en coulisses. » Dans la tradition de Quanzhou, un élève consacre plusieurs années à l’apprentissage du chant, de la déclamation et du jeu scénique avant d’atteindre une véritable autonomie. Il faut généralement huit à dix ans pour devenir un artiste confirmé, et souvent quinze ou vingt ans pour interpréter avec aisance des personnages aux caractères très différents.
Le public français a également été marqué par les expressions des marionnettes : un regard qui change, une bouche qui s’ouvre, une attitude qui se transforme en un instant. Ces effets, qui semblent parfois relever de la magie, reposent en réalité sur des mécanismes physiques ingénieux dissimulés à l’intérieur de la tête.
Comme le précise Dai Xun, « Aucune de ces techniques ne fait appel à des dispositifs électroniques modernes. Elles reposent entièrement sur des mécanismes physiques et sur le savoir-faire du marionnettiste. » Cette relation directe entre la main de l’artiste et la matière constitue l’une des caractéristiques les plus précieuses de cet art.
Une rencontre entre la Chine et la France
La venue de la troupe chinoise de Quanzhou au Festival d’Avignon a dépassé la simple présentation d’un patrimoine ancien. Elle a constitué une rencontre entre deux traditions théâtrales et un dialogue entre la Chine et la France fondé sur la découverte mutuelle.
La marionnette à fils chinoise repose sur une esthétique où la suggestion, la précision du mouvement et la force symbolique du geste occupent une place centrale. Face à cet univers, le public français a découvert une autre manière de raconter des histoires, où l’émotion naît de la relation entre le corps, la musique et le mouvement.
Pour les spectateurs chinois, ces personnages appartiennent à une mémoire culturelle familière, chargée de références et de souvenirs. Pour le public français, la découverte s’est faite à travers la capacité étonnante de la marionnette à sembler prendre vie sous l’action des fils. Ces deux regards ne s’opposent pas : ils révèlent au contraire la richesse d’un art capable de dépasser les frontières culturelles.
Cette prouesse est d’autant plus remarquable que la troupe de Quanzhou s’est produite avec une équipe très réduite. À seulement six personnes, cumulant les rôles d’interprètes, de techniciens et de coordinateurs, les artistes ont transporté eux-mêmes les marionnettes et les accessoires et ont su adapter leur univers aux exigences du Théâtre Le Rouge Gorge en un temps record.
Au-delà de la scène, la présence de la marionnette à fils de Quanzhou en France a montré comment un patrimoine chinois ancien peut trouver un écho dans un environnement culturel différent. Elle rappelle que les traditions ne vivent pas uniquement parce qu’elles sont conservées, mais parce qu’elles continuent à rencontrer de nouveaux publics.
À travers les fils qui relient les doigts du marionnettiste au corps de la marionnette, c’est toute une conception chinoise du rapport entre l’homme, l’art et la matière qui s’exprime. La marionnette à fils de Quanzhou n’est pas seulement un témoignage du passé : elle demeure un art vivant, capable de se renouveler et de poursuivre son dialogue avec le monde.