Culture

Le pouvoir du mignon
By MIYA BENDAOUD, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-09-01 16:32:00

Il y a quelques années encore, Labubu appartenait surtout à l’univers des collectionneurs et des réseaux sociaux. Aujourd’hui, le personnage s’apprête à franchir un cap : entrer dans l’histoire de l’art au musée du Louvre-Lens. 

Avec ses grandes oreilles, son sourire carnassier et son regard malicieux, Labubu semble tout droit sorti d’un monde fantastique. Derrière cette silhouette familière à des millions de personnes se trouve l’univers imaginé par l’illustrateur Kasing Lung. Né à Hong Kong en 1972, l’artiste a créé un monde inspiré des contes et de la mythologie nordique, avant que Labubu ne soit popularisé à l’échelle mondiale par Pop Mart, qui en a vendu des millions d’exemplaires.

D’abord adopté par les collectionneurs en Asie, le personnage a rapidement franchi les frontières grâce aux réseaux sociaux. Son succès illustre l’essor d’une création asiatique contemporaine désormais capable d’investir directement l’imaginaire collectif mondial.

À partir du 23 septembre, Labubu sera présenté dans l’exposition « Trop Mignon ! L’art du bonheur » au Louvre-Lens. Près de 300 œuvres, de l’Antiquité à nos jours, y seront réunies : peintures, sculptures, photographies, vidéos, films, objets et installations.

Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens, voit dans cet engouement pour le mignon une résonance particulière avec notre époque : « Dans une époque qui est tout sauf mignonne, comment entendre cet engouement pour le mignon, sinon comme l’affirmation d’une valeur refuge dans un monde en crise ? »

L’exposition explore cette ambivalence en confrontant des œuvres et des objets que tout semble parfois opposer. Représentations animales, histoire du rose, paillettes, esthétique cute ou kawaii : le parcours montre comment le mignon s’est installé dans l’histoire de l’art, entre légèreté apparente et portée symbolique.

Affiche de l’exposition « Trop mignon ! L’art du bonheur » 

Un doudou rebelle 

Au cœur de ce parcours, Labubu occupe une place singulière. Depuis 2015, les peluches et les figurines qui lui sont consacrées cultivent l’image d’un personnage rebelle. Séduisant sans être trop sage, drôle sans être totalement rassurant, il joue sur les contrastes : douceur et étrangeté, familiarité et surprise.

C’est précisément cette dualité qui intéresse Annabelle Ténèze. Décrit comme un être espiègle au bon cœur, il devient un compagnon avec lequel apprivoiser certaines peurs et explorer ses propres émotions.

Au Louvre-Lens, il ne sera pas présenté comme un simple objet commercial. Le musée l’évoquera notamment à travers une peinture de Charles Hascoët, artiste français qui s’intéresse aux références de la culture visuelle contemporaine. Labubu y côtoiera Furby, autre figure populaire devenue sujet artistique.

Ce rapprochement témoigne de l’évolution du regard porté sur la culture populaire. Une œuvre de Pierre-Auguste Renoir peut ainsi dialoguer avec un miroir Ultrafragola d’Ettore Sottsass et des peluches thérapeutiques utilisées par les professionnels de santé. Jeux vidéo, graffiti, comics ou culture gothique : ces univers, déjà explorés par le Louvre-Lens, témoignent d’une conception élargie de l’art.

Des clients font leurs achats dans une boutique de Pop Mart à Paris, le 14 juin 2025. 

Si le terme « kawaii » est aujourd’hui largement associé à l’esthétique japonaise, le goût pour les représentations attachantes et protectrices ne se limite pas au Japon. En Chine, les animaux symboliques, les figures fantastiques et les objets décorés occupent depuis longtemps une place centrale dans les arts. Ils évoquent la chance, la protection, la prospérité ou encore l’harmonie entre l’être humain et le monde vivant.

Plusieurs œuvres chinoises présentées au Louvre-Lens permettront d’en retrouver les traces. Un vase du XVIIIe siècle et une assiette en porcelaine du XIXe siècle, prêtés par le Musée Guimet, côtoieront une pièce réalisée dans les ateliers de Jingdezhen entre 1723 et 1735. Le parcours présentera également un lapin en jade du XVIIIe siècle conservé au musée du Louvre.

Ces objets anciens rappellent que les animaux et les motifs décoratifs ne sont pas de simples ornements. Ils véhiculent des symboles, des croyances et des valeurs transmises de génération en génération. La porcelaine de Jingdezhen, reconnue depuis des siècles pour son excellence, en offre un exemple parfait à travers un langage où fleurs, animaux, paysages et motifs symboliques composent les objets.

À plusieurs siècles de distance, Labubu appartient à un tout autre univers. Pourtant, le rapprochement proposé par l’exposition révèle un point essentiel : le recours à des figures capables de susciter une réaction immédiate chez celui qui les regarde.

Annabelle Ténèze évoque aussi ces échanges culturels à travers Gizmo, le personnage de Gremlins (1984). Avec ses grands yeux et son apparence attendrissante, cette figure du cinéma américain s’inspire notamment de références chinoises, pour équilibrer douceur, humour et étrangeté.

Plat en porcelaine issu des ateliers impériaux de Jingdezhen en Chine, daté entre 1723 et 1735, conservé au musée du Louvre 

Circulation mondiale des imaginaires 

La France n’échappe pas à ce mouvement. Mangas, culture coréenne, objets de collection et nouvelles figures de la pop culture asiatique ont progressivement conquis leur place auprès du public français. L’exposition du Louvre-Lens, qui se tiendra jusqu’au 18 janvier 2027, s’inscrit dans cette curiosité grandissante, tout en proposant de regarder ces phénomènes sous l’angle de l’histoire de l’art.

C’est peut-être là que réside l’intérêt de « Trop Mignon ! L’art du bonheur ». En réunissant des œuvres éloignées dans le temps, issues aussi bien des collections anciennes que de la culture contemporaine, le musée ne cherche pas à établir une filiation artificielle. Il montre plutôt comment différentes sociétés ont utilisé animaux, personnages et objets pour transmettre des symboles ou créer un sentiment de proximité.

Les supports changent, les codes évoluent et les usages se transforment. Mais une même question demeure : qu’est-ce qui nous donne envie de regarder, de toucher, de garder ou de collectionner ?

Labubu est entré par la porte des réseaux sociaux. Il s’apprête à franchir celle du musée. Ce passage, d’un univers à l’autre, dit quelque chose de notre époque : les frontières entre culture populaire et histoire de l’art s’assouplissent, tandis que les références circulent d’un continent à l’autre. Dans ce mouvement, les créations issues de l’écosystème culturel asiatique occupent une place croissante. Et si le mignon était, finalement, l’un des langages les plus sérieux de notre temps ?

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