Culture

Musique et poésie riment avec Le Petit Prince
By XU YING, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-04 19:20:00

Une co-création sino-française fait entendre le dialogue entre deux cultures et l’essence de l’amour. 

Le Petit Prince chinois et le pilote français du spectacle musical Le Petit Prince 

« Le ciel et l’eau s’unissent, sans la moindre poussière ; une lune éclatante et solitaire s’élève dans l’immensité. » Lorsque la lune issue d’un poème chinois éclaire la planète du Petit Prince, cette poésie orientale et intemporelle devient l’âme d’une nouvelle production théâtrale, adaptée de l’œuvre éponyme de l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry.

Coproduit par Yang Hua Theatre et le Théâtre national populaire (TNP), ce spectacle est mis en scène par Jean Bellorini, directeur du TNP, qui a choisi de raconter l’histoire à travers la rencontre entre un aviateur français et un enfant chinois. Depuis sa première mondiale à Wuhan (Hubei) en novembre 2025, Le Petit Prince a été présenté dans plusieurs villes chinoises et françaises.

Le prolongement de la coopération 

Metteur en scène français de renom, Jean Bellorini est profondément attaché aux grands textes dramatiques et littéraires. Selon Zhang Rui, membre de Yang Hua Theatre et responsable de la reprise de la pièce, la collaboration avec le réalisateur français est née d’une rencontre inattendue. En 2019, leurs chemins se croisent dans un TGV en direction du festival du Printemps des Comédiens à Montpellier. L’équipe de Yang Hua est alors invitée à assister à sa pièce adaptée du roman À la recherche du temps perdu. Le spectacle a laissé une impression durable grâce à sa force littéraire et à l’interprétation exceptionnelle des acteurs. « Même sans comprendre la langue française, nous avons été profondément touchés », se souvient Zhang Rui pour La Chine au présent.

Le Yang Hua Theatre s’est attaché, ces dernières années, à faire découvrir au public chinois des œuvres étrangères majeures. Parmi celles-ci, la version chinoise des Misérables, orchestrée par Jean Bellorini, a suscité un vif engouement chez le public. Cette complicité artistique a renforçé leur volonté de sceller une nouvelle alliance.

Le choix s’est finalement porté sur Le Petit Prince. D’une part, ce classique de la littérature française bénéficie d’une immense popularité en Chine ; d’autre part, son auteur entretenait des liens profonds avec la ville de Lyon, où est précisément implanté le TNP, explique Zhang Rui.

Depuis sa parution en 1943, Le Petit Prince s’impose comme l’une des œuvres les plus lues et traduites au monde. Comme le souligne la productrice Anaïs Martane, la forte résonance de l’ouvrage en Chine s’explique par son message universel sur l’amour et la maturité, qui abolit les frontières d’âge, de classe sociale et de culture.

Une aventure collective 

Porter à la scène un roman aussi familier pour le public chinois n’est pas une tâche aisée. Jean Bellorini a refusé de livrer une adaptation de plus, privilégiant une véritable co-création entre artistes français et chinois.

Le metteur en scène, qui excelle dans l’art d’entrelacer les dialogues, la musique et les lumières, signe ici une adaptation résolument musicale. Trois musiciens chinois, Zhong Lifeng, Xiaoliu et Liu Fanqing, ont été invités à rejoindre l’aventure, insufflant leurs propres inspirations au spectacle. Les morceaux qu’ils ont composés constituent des rouages essentiels pour faire progresser l’intrigue et exprimer les émotions.

Les thèmes majeurs de l’œuvre, notamment l’art d’apprivoiser et de créer des liens, entrent en parfaite résonance avec cette dynamique humaine. Du Petit Prince chinois âgé de 13 ans aux deux comédiens français jouant l’aviateur, en passant par un poète septuagénaire, ces artistes aux parcours et aux âges variés ont appris à se comprendre et à s’apprivoiser. « Toute l’équipe chinoise est d’une grande générosité. Tous me permettent de changer, de douter, de changer à nouveau », écrit Jean Bellorini dans son journal de bord sur la création du spectacle.

« Face à chaque artiste, sensible et unique, la clé de la collaboration réside dans la capacité à établir une confiance mutuelle profonde, permettant à chacun de se montrer sans réserve et d’intégrer dans l’œuvre sa perception personnelle », souligne M. Zhang, rappelant que cette pièce est bien plus qu’une proposition esthétique : elle incarne un processus irremplaçable d’« apprivoisement mutuel ».

Des émotions partagées 

L’intégration d’éléments poétiques constitue une tentative novatrice de dialogue interculturel. Selon M. Zhang, de nombreux spectateurs et médias français étaient curieux de voir comment la culture chinoise parviendrait à tisser une « intertextualité unique » avec ce texte français, curieux aussi de découvrir « comment Yang Hua, force vive du théâtre chinois, dialoguerait sur scène avec la France ».

Aux yeux de M. Bellorini, la poésie est un symbole distinctif de la culture chinoise. Il en a puisé l’inspiration en découvrant que certains poèmes de la dynastie Tang (618-907), écrits dans les tourmentes de l’histoire, faisaient étrangement écho aux mots de Saint-Exupéry rédigés en pleine Seconde Guerre mondiale : avec un langage simple, ils décrivent des émotions universelles.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux spectateurs ont confié qu’ils s’attendaient à une pièce pour enfants, avant d’être bouleversés par cet écho traversant les siècles. L’entrelacement entre la poésie classique chinoise et le conte philosophique du Petit Prince crée des instants suspendus : le poème de Zhang Ruoxu, Nuit de fleurs et de lune sur le fleuve printanier, répond ainsi aux quarante-quatre couchers de soleil observés par le Petit Prince, tandis que ce dernier interroge la beauté des étoiles à la lumière des Questions au Ciel de Qu Yuan.

Par ailleurs, un personnage inédit, celui du « poète », a vu le jour sur scène. Ce vieil homme, qui a parcouru le monde, offre une troisième perspective en marge de la ligne narrative et devient l’incarnation concrète de la poésie chinoise. À l’instar du lien intime qui unit l’aviateur et le Petit Prince, ce vieux sage s’impose comme un compagnon spirituel pour l’aviateur.

Comme le rappelle l’œuvre originale : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » En suggérant les planètes et le désert à travers une lumière tamisée et une scénographie épurée, le metteur en scène laisse libre cours à l’imagination et à la réflexion du public. Cette pièce offre bien plus qu’un voyage interstellaire : elle propose une quête intime. Entre musique et poésie, les émotions sincères partagées sur scène réveillent l’enfant que chaque spectateur a été, permettant de saisir, dans la salle obscure, la véritable essence de l’amour.

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