Culture

Une rencontre au-delà des mots
By LIU TING, membre de la rédaction | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-07-28 14:37:00

Depuis des décennies, Li Sha traduit et diffuse la littérature chinoise en Italie, forgeant ainsi des ponts culturels durables entre les deux nations. 

Li Sha participe à la séance de partage « La lecture : un pont pour la diplomatie publique », lors de la 32e Foire internationale du livre de Beijing en juin 2026. 

En décembre 2012, Patrizia Liberati – plus connue en Chine sous le nom de Li Sha – foulait pour la première fois le sol de Stockholm pour accompagner Mo Yan à la cérémonie de remise du prix Nobel de littérature. Quatorze ans plus tard, c’est sur une autre scène littéraire européenne qu’elle fait son retour, cette fois-ci aux côtés de l’écrivain chinois Liu Zhenyun, lauréat du Prix international Nord-Sud en Italie. Dans son discours de remerciement, Liu Zhenyun, avec son humour habituel, résume ainsi leur collaboration : « Il y a deux raisons à ce prix : d’abord, Liu Zhenyun écrit bien ; ensuite, Li Sha traduit bien. » En une phrase, tout est dit sur l’essence même de la traduction littéraire : une complicité réciproque qui transcende les langues et les cultures.

Arrivée en Chine en 1990, fraîchement diplômée de l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres, Li Sha y vit désormais depuis 36 ans. À 66 ans, son élan et sa passion demeurent intacts. Elle s’attelle actuellement à la traduction du roman Blagues amères de Liu Zhenyun, prépare avec la poétesse He Xiangyang une anthologie croisée réunissant poétesses chinoises et italiennes, et signe les sous-titres italiens du film Ronde de flics à Beijing, sélectionné dans la section « Classiques » de la Mostra de Venise 2026. Ses activités créatives couvrent un champ si vaste qu’on pourrait s’y perdre, mais elle conserve l’humilité des grands érudits : « En toute une vie, je n’ai jamais fini de décoder la Chine. J’apprends encore, sans cesse. »

« S’adresser directement à lui » : la clé de la traduction 

La carrière de traductrice de Li Sha est née d’un heureux hasard. En 2001, alors qu’elle flânait dans une librairie de Beijing avec Maria Rita Masci, éminente sinologue et traductrice italienne, son regard fut captivé par la couverture d’un roman de Mo Yan, Le Supplice du santal. Maria Rita Masci lui offrit le livre et, après en avoir lu seulement deux pages, Li Sha se retrouva incapable de le lâcher. « Les personnages, l’histoire, le contexte, les idées… tout m’a profondément fascinée. » Encouragée par son amie, elle prit l’initiative de contacter une maison d’édition italienne et parvint à la convaincre de publier sa traduction. Ce fut le premier fil d’un lien indéfectible tissé avec la littérature chinoise.

Depuis lors, elle a prêté sa plume aux plus grands noms de la littérature chinoise : Mo Yan, Liu Zhenyun, Jia Pingwa, Zou Jingzhi ou encore Wang Xiaobo. Pour Li Sha, un bon traducteur ne se contente pas de transposer des mots ; il doit éveiller chez le lecteur étranger les mêmes sensations et perceptions que celles ressenties par le lecteur du texte original. Il s’agit de transmettre une atmosphère, de recréer un univers dans son intégralité. La principale difficulté réside précisément dans cet équilibre subtil entre compréhension fidèle et restitution vivante. Face à une incertitude, elle interroge d’abord son entourage chinois ; si le doute persiste, elle n’hésite pas à contacter l’auteur. C’est pourquoi elle privilégie les écrivains vivants : « Contrairement aux auteurs disparus, dont il faut deviner l’intention en comparant des traductions existantes, pouvoir poser la question à l’auteur lui-même constitue un atout majeur de la traduction de la littérature contemporaine. »

Au fil du temps, ses liens avec de nombreux écrivains chinois ont dépassé la simple relation professionnelle. Il lui arrive souvent de partager des plats du Henan et un verre avec Liu Zhenyun, leurs filles étant même devenues amies. Elle a été reçue chez Alai et a pris part aux repas de famille. Lorsque Mo Yan a reçu son prix Nobel, il l’a invitée à Stockholm pour assister à la cérémonie. Pour traduire Le Maître de Xu Haofeng, un roman foisonnant de détails sur les arts martiaux, elle a invité l’auteur à dîner pour éclaircir certains passages. À table, Xu Haofeng s’est levé pour mimer quelques gestes. « Tout le restaurant nous regardait, c’était hilarant », se souvient-elle. Pour Li Sha, ces échanges sont essentiels : ils ne servent pas seulement à résoudre des énigmes linguistiques, mais lui permettent surtout de s’imprégner de la pensée et de la personnalité de l’auteur – une condition indispensable pour restituer l’âme de son œuvre. « Il faut comprendre comment il pense pour transformer sa pensée en ta propre langue ; il faut entrer dans sa tête pour pouvoir traduire ce qu’il écrit. »

La traduction des dialectes et du langage parlé constitue un autre défi majeur. Li Sha tient à préserver la saveur du texte original, sans toutefois tomber dans une « localisation » excessive : « Un paysan du Henan ou du Xinjiang ne peut pas parler le dialecte sicilien ! » Sa méthode consiste plutôt à puiser dans l’italien parlé contemporain, ou dans le réservoir de proverbes, de dictons et d’expressions idiomatiques de ses ancêtres pour trouver l’équivalent le plus juste.

Le plus difficile reste cependant de s’approprier des réalités de vie radicalement étrangères à son propre vécu. En traduisant Le Supplice du santal, pour restituer le ton d’un xianling (le plus haut fonctionnaire administratif au niveau du district dans la Chine ancienne) de la dynastie Qing et la psychologie d’un bourreau, elle s’est plongée dans l’ouvrage de Jonathan Spence, L’Empereur de Chine : Autoportrait de Kangxi, afin de saisir les codes de communication entre l’empereur et ses ministres. Elle a également consulté Mastro Titta, le bourreau de Rome : les mémoires d’un exécuteur des hautes œuvres écrits par lui-même pour percer l’univers mental d’un exécuteur professionnel. Pour La Dure loi du karma, afin de mieux cerner la société porcine imaginée par Mo Yan, elle a relu La Ferme des animaux de George Orwell, comprenant, à travers le cochon au pouvoir, comment l’autorité peut déformer les rapports au sein d’un groupe.

Cette rigueur d’« étudier avant de traduire » l’a conduite à consacrer plusieurs années à la traduction du roman Le Jeu du plus fin de Li Er. Après avoir achevé une première version, elle a constaté que les lecteurs italiens ne comprenaient tout simplement pas le texte. Elle a donc entrepris d’ajouter plus de cinq cents notes de bas de page, doublant ainsi le volume de l’ouvrage. Comme Li Er l’a plus tard confié, non sans une pointe d’admiration : « J’ai mis dix ans à écrire ce livre… et Li Sha, dix ans à le traduire. »

Li Sha interagit avec un robot d’Unitree Robotics durant la Semaine internationale de la littérature en ligne de Chine à Hangzhou (Zhejiang), en septembre 2025. 

Faire résonner la littérature chinoise en Italie 

Depuis son entrée au service culturel de l’ambassade d’Italie en Chine en 1995, Li Sha œuvre sans relâche au rapprochement culturel entre les deux pays.

Entre 2009 et 2011, elle a initié et orchestré trois cycles de rencontres entre écrivains chinois et italiens. Très tôt, elle a pressenti le potentiel de la littérature en ligne chinoise et s’est attachée à la faire découvrir au public italien, en traduisant les premiers chapitres d’œuvres emblématiques de Tianxia Bachang et de Nanpai Sanshu pour les publications de l’ambassade. Avec le recul, cette initiative s’avère d’une clairvoyance remarquable : aujourd’hui, la web-littérature chinoise compte environ 200 millions de lecteurs actifs à l’étranger, présents dans plus de 200 pays et régions. « Les web-séries, les web-romans et les jeux vidéo chinois font fureur dans le monde entier. Mon choix de l’époque était, sans l’ombre d’un doute, le bon », confie-t-elle.

Elle observe que les premiers écrivains chinois à avoir conquis le public italien doivent presque tous leur notoriété au succès du septième art : Le Sorgho rouge a révélé Mo Yan, Épouses et concubines a propulsé Su Tong sous les feux de la rampe, tandis que Vivre ! a catapulté Yu Hua sur la scène occidentale. Souhaitant élargir cet horizon et faire entendre des voix plus diverses, elle entrevoit alors dans la revue littéraire un vecteur idéal.

En 2014, sur sa proposition, Qiu Huadong, alors rédacteur en chef adjoint de la revue Littérature populaire, a accepté de lancer une édition italienne baptisée Hanzi. Li Sha et Silvia Pozzi, professeure à l’Université de Milano-Bicocca, en assument conjointement la sélection des textes et la traduction. Le numéro inaugural a réuni des figures établies et des talents émergents : Tie Ning, Li Jingze, Fan Xiaoqing, Liu Cixin, Di An… Depuis, chaque livraison explore en profondeur un thème spécifique – le féminin, la ville, la science-fiction –, offrant ainsi une fenêtre vivante sur la création littéraire contemporaine en Chine.

Li Sha déploie une stratégie ingénieuse : miser sur des formats courts et percutants pour capter l’attention des éditeurs, ouvrant ainsi la voie à la publication de romans de plus longue haleine. Grâce à cette approche, des écrivains jusqu’alors peu traduits, tels que Feng Jicai, Liu Zhenyun, Li Er ou Zhang Yueran, ont pu se faire une place auprès des lecteurs italiens. Aujourd’hui, Hanzi est également disponible en version numérique, distribuée dans les grandes librairies de Rome et de Milan, et figure parmi les lectures obligatoires dans plus d’une dizaine d’universités italiennes pour les étudiants en chinois. « Il ne s’agit pas seulement d’étudier le texte traduit, mais d’inviter les étudiants à porter un regard critique sur la traduction, à remettre en cause les choix effectués et à explorer d’autres interprétations possibles », souligne Li Sha.

Afin de former la relève, elle organise chaque année avec Silvia Pozzi un concours de traduction, invitant les apprenants du chinois à traduire des extraits tirés de Hanzi. Les lauréats ont le privilège de voir leurs traductions publiées dans la revue. Pour Li Sha, la traduction dépasse la simple maîtrise technique ; elle réside avant tout dans cette capacité à faire dialoguer les cultures. Elle voit en ces jeunes les futurs passeurs entre ces deux mondes.

« Cent, mille, dix mille Chine coexistent en même temps » 

« La Chine est, pour moi, le secret le plus ardu à déchiffrer. » Li Sha l’avoue sans détour : comprendre ce pays n’est jamais chose aisée, « car cent, mille, dix mille Chine coexistent en même temps ». Pour approcher la vérité, il faut traverser de multiples strates de perceptions et d’expériences. Elle en est venue à une conclusion fondamentale : il importe avant tout de cesser de juger en termes de vrai ou de faux, pour commencer à observer, écouter, toucher et apprécier.

Elle cite l’exemple de l’écrivain tibétain Alai pour illustrer comment les malentendus occidentaux freinent la diffusion de la littérature chinoise à l’étranger. Les Pavots rouges a été traduit grâce au prix littéraire Mao Dun, mais les autres œuvres d’Alai peinent à s’exporter. Ce n’est pas par manque de valeur littéraire, mais parce qu’elles ne correspondent pas au Xizang fantasmé par les lecteurs occidentaux : une terre de purification de l’âme, un sanctuaire mystique ou une utopie spirituelle. Alai écrit sur le destin et le quotidien des gens ordinaires qui vivent sur cette terre, une réalité qui laisse indifférents bien des lecteurs. « Ces personnes sont comme les montagnes, les lacs et le ciel : elles ne servent que de décor silencieux aux rêves des Occidentaux », regrette Li Sha.

Heureusement, des changements positifs sont en marche. De plus en plus de jeunes choisissent aujourd’hui d’apprendre le chinois, animés par un désir sincère de comprendre la Chine. Il y a quarante ans, quand Li Sha s’est lancée dans cette voie, c’était une décision marginale, voire excentrique. Aujourd’hui, en Italie comme dans toute l’Europe, l’enseignement du chinois connaît une croissance exponentielle, et de nombreux lycées l’ont intégré à leur programme. « De plus en plus de jeunes Italiens considèrent le chinois comme leur “deuxième langue maternelle”. Rien qu’en juin dernier, nous avons enregistré plus de 500 inscriptions au test HSK 2. »

« La génération de mes parents a vécu à l’ère américaine – elle regardait les films hollywoodiens et aspirait aux rêves que promettait la Statue de la Liberté. Aujourd’hui, nous entrons dans l’ère chinoise », affirme Li Sha. À ses yeux, la Chine contemporaine est une terre d’opportunités, un foyer bouillonnant d’innovations et de merveilles. Elle souhaite que davantage de jeunes étrangers viennent fouler ce sol de leurs propres pas, pour voir et ressentir par eux-mêmes. Car seul le vécu peut dissiper les préjugés et les stéréotypes ; seule l’immersion permet de ressentir cette Chine à la fois ancienne et nouvelle, authentique et multidimensionnelle.

Numéro 28 avril-juin 2026
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