Pendant près de deux siècles, les grands récits qui ont façonné l’imaginaire mondial venaient principalement d’Europe puis des États-Unis. Des romans de Jules Verne aux sagas contemporaines de la science-fiction américaine en passant par les univers de Tolkien, les représentations du futur, du progrès et des transformations de l’humanité ont largement été produites dans un cadre culturel occidental.
Depuis une vingtaine d’années, un phénomène discret mais considérable vient modifier cet équilibre : l’essor des web-romans chinois. Nés avec la généralisation d’Internet en Chine au début des années 2000, ces récits publiés en ligne sont devenus l’une des produits culturels phares du pays. Ils touchent désormais des centaines de millions de lecteurs en Chine et sont traduits dans de nombreuses langues, attirant un public croissant notamment dans le monde francophone.

La cérémonie d’ouverture de la 7e Conférence de la web-littérature+ de Chine au Centre international des congrès et des expositions Etrong de Beijing, le 12 juillet 2024
Cette popularité est un succès éditorial qui révèle l’émergence d’un nouveau phénomène culturel : la circulation mondiale d’imaginaires produits depuis la Chine. Les lecteurs étrangers découvrent non seulement des histoires captivantes, mais aussi des visions du monde, des conceptions du progrès, des représentations du pouvoir, de la famille, de la technologie et de l’avenir qui enrichissent le dialogue intellectuel international. Les web-romans apparaissent ainsi comme l’un des vecteurs les plus originaux d’une nouvelle diplomatie culturelle entre la Chine et le monde francophone.
Une révolution littéraire née du numérique
L’histoire des web-romans chinois est intimement liée à la transformation numérique du pays. Dès la fin des années 1990, de premières plateformes permettent à des auteurs amateurs de publier directement leurs textes sur Internet. Rapidement, ce mode de diffusion bouleverse les mécanismes traditionnels de l’édition.
Contrairement au livre classique, le web-roman se construit souvent au fil de l’écriture. Les chapitres sont publiés quotidiennement ou hebdomadairement. Les lecteurs réagissent en temps réel, commentent, suggèrent des évolutions narratives et participent indirectement à la construction de l’œuvre. Cette interaction permanente crée une forme inédite de relation entre auteur et public.
Des plateformes comme Qidian, Jinjiang Literature City ou Zongheng ont structuré un écosystème réunissant auteurs, lecteurs, éditeurs, producteurs audiovisuels et développeurs de jeux vidéo. Certaines œuvres et mobilisent pendant des années des communautés extrêmement engagées.
Mais le succès du web-roman chinois ne repose pas seulement sur son mode de diffusion. Il s’explique également par sa capacité à produire des univers narratifs originaux. Les genres du wuxia (roman de chevalerie), du xianxia (fantasy inspirée du taoïsme et des traditions spirituelles chinoises), de la science-fiction, de la romance historique ou encore de l’anticipation technologique rencontrent un public international de plus en plus vaste.
Des œuvres devenues des phénomènes culturels mondiaux
L’internationalisation du web-roman chinois ne peut être comprise sans évoquer certaines œuvres qui ont franchi les frontières linguistiques et culturelles pour devenir de véritables phénomènes mondiaux.
Parmi les exemples les plus emblématiques figure Lord of the Mysteries de Cuttlefish That Loves Diving, dont l’univers mêlant révolution industrielle, ésotérisme et fantastique a rassemblé une vaste communauté internationale de lecteurs. Le roman illustre la capacité des auteurs chinois à construire des mondes complexes capables de rivaliser avec les grandes sagas de fantasy occidentales.

Le stand de la plateforme de littérature en ligne chinoise Yuewen lors de la China International Cartoon and Game Expo 2018
Consacré à l’univers de l’e-sport, The King’s Avatar a également connu un succès considérable. Il a d’ailleurs été adapté en animation, en série télévisée et en multiples produits dérivés, illustrant la logique transmédiatique qui caractérise aujourd’hui les industries culturelles chinoises.
D’autres œuvres comme Battle Through the Heavens, Soul Land ou Joy of Life ont donné naissance à des adaptations audiovisuelles devenues extrêmement populaires en Chine.
Ces exemples montrent que le webroman ne constitue plus un simple sousgenre littéraire numérique. Il représente désormais le premier maillon d’une chaîne créative qui relie littérature, animation, cinéma, séries web et jeux vidéo, ce qui en fait l’un des piliers des « trois nouveaux produits culturels numériques » de l’exportation culturelle chinoise.
Des imaginaires chinois pour penser le monde contemporain
L’intérêt du phénomène dépasse toutefois largement la seule dimension industrielle. Les web-romans constituent également un espace privilégié de réflexion sur les grandes questions du XXIe siècle.
Dans de nombreuses œuvres, la technologie n’apparaît pas comme une menace inéluctable mais comme une ressource susceptible d’améliorer la condition humaine. Cette approche contraste parfois avec certaines traditions occidentales marquées par des représentations dystopiques du progrès technique.
Les récits de science-fiction chinois explorent fréquemment les relations entre intelligence artificielle, développement scientifique, exploration spatiale et avenir collectif. Ils interrogent les transformations de la société tout en conservant une confiance relative dans la capacité humaine à maîtriser les mutations technologiques. Cette spécificité ne signifie pas l’absence de critique ou de questionnement. Elle reflète plutôt une autre manière d’envisager les rapports entre innovation, stabilité sociale et responsabilité collective.

Dans le monde francophone, la littérature chinoise en ligne s’organise autour de communautés de traduction et de lecture, avec des plateformes comme Chireads.
De même, de nombreux web-romans mettent en scène des héros dont l’accomplissement personnel demeure étroitement lié à leur communauté. Les trajectoires individuelles ne s’opposent pas nécessairement au collectif ; elles s’inscrivent fréquemment dans des réseaux familiaux, sociaux ou institutionnels qui jouent un rôle essentiel dans la construction de l’identité. Cette articulation entre individu et collectivité constitue l’un des aspects les plus intéressants pour les lecteurs étrangers. Elle offre une perspective différente sur des questions qui traversent aujourd’hui toutes les sociétés : la réussite, la solidarité, la transmission et le sens du progrès.
Les sociétés civiles se rencontrent
L’expansion internationale des web-romans révèle également une transformation des mécanismes de circulation culturelle. Pendant longtemps, les échanges culturels reposaient principalement sur les institutions, les universités, les traductions littéraires classiques ou les grandes manifestations artistiques. Aujourd’hui, les plateformes numériques permettent à des communautés de lecteurs de découvrir directement des œuvres produites à l’autre bout du monde.
Dans l’espace francophone, l’intérêt pour les web-romans chinois s’est progressivement structuré autour de communautés numériques de traduction et de lecture. Des plateformes comme Chireads ont contribué à rendre accessibles des œuvres jusque-là réservées aux lecteurs sinophones ou anglophones. Au-delà de la traduction, ces initiatives jouent un rôle de médiation culturelle en accompagnant la découverte de références historiques, philosophiques ou sociales parfois éloignées de l’univers culturel européen. Elles témoignent de l’émergence de nouveaux passeurs culturels capables de créer des ponts directs entre les sociétés civiles chinoise et francophone.
Cette médiation culturelle repose moins sur un discours explicatif que sur l’expérience de la lecture elle-même. Le lecteur ne reçoit pas une présentation théorique de la culture chinoise ; il entre dans un univers narratif qui lui permet de comprendre de l’intérieur certaines sensibilités, valeurs ou références culturelles.
Selon des données de China Literature et de plusieurs organismes professionnels chinois, les œuvres de littérature en ligne chinoise sont désormais diffusées dans plus de deux cents pays et régions. Des dizaines de milliers de titres ont été traduits dans de nombreuses langues, notamment en anglais, espagnol, portugais, indonésien, arabe et français. Les plateformes internationales spécialisées regroupent aujourd’hui plusieurs centaines de millions de visiteurs annuels. Certaines œuvres enregistrent plusieurs dizaines de millions de lectures hors de Chine, tandis que des communautés de lecteurs particulièrement actives se sont développées en Amérique du Nord, en Asie du Sud-Est, en Europe et en Amérique latine.
L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle a d’ailleurs souligné le rôle croissant de la littérature numérique dans les stratégies contemporaines de valorisation de la propriété intellectuelle et des industries créatives.
Cette expansion est remarquable parce qu’elle repose sur un mouvement largement porté par les lecteurs eux-mêmes. Dans de nombreux cas, les premières traductions ont été réalisées par des passionnés avant d’être reprises par des plateformes professionnelles. Le phénomène illustre ainsi la capacité des communautés numériques à participer directement à la circulation internationale des œuvres culturelles.
Pour le monde francophone, cette évolution ouvre un espace inédit de découverte de la création contemporaine chinoise, bien au-delà des circuits traditionnels de traduction littéraire. Les échanges suscités par les traductions, les commentaires et les communautés en ligne favorisent l’émergence d’espaces de discussion transnationaux où se rencontrent des lecteurs issus d’horizons culturels différents qui constituent un facteur de compréhension mutuelle non négligeable.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie-Éditions.