Culture

À la recherche de l'âme des web-romans chinois
By CHARLES-EMMANUEL DEWEES* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-06-30 11:04:00

Il y a près de vingt ans, j’ai découvert la littérature en ligne chinoise en France. À l’époque, presque personne dans le monde francophone ne connaissait les romans xianxia, wuxia ou xuanhuan, ni des termes comme dao, jianghu ou la « cultivation ». Ces univers où des pratiquants cherchent l’immortalité à travers des années d’ascèse semblaient appartenir à un imaginaire lointain.  

Aujourd’hui, des centaines de millions de lecteurs à travers le monde suivent des web-romans venus d’Asie, une évolution qui est bien plus qu’un simple succès éditorial. 

M. Dewees interviewe Member of Insect Killing Squadron, auteur du webroman chinois Ten Day Ultimatum, lors d’un tournage du documentaire La littérature en ligne chinoise, à Qingdao (Shandong). 

Un imaginaire qui traverse les siècles 

La mondialisation de la littérature en ligne chinoise n’a pas commencé avec Internet. Bien avant les plateformes numériques, la Chine produisait déjà des récits capables de traverser les siècles. Le meilleur exemple reste La Pérégrination vers l’Ouest. Son héros, Sun Wukong, a directement inspiré Dragon Ball. Aujourd’hui, le jeu vidéo Black Myth : Wukong rencontre à son tour un  succès planétaire : dix millions d’exemplaires vendus en soixante-douze heures lors de sa  sortie en 2024. Le support change, l’époque change, le public change. Nous reconnaissons pourtant toujours le même personnage. 

Les grandes œuvres ressemblent parfois aux héros qu’elles mettent en scène : elles changent de forme, rencontrent de nouvelles cultures, acceptent de nouvelles influences, mais conservent une âme. Si ces œuvres franchissent aussi facilement les frontières culturelles, c’est d’abord parce qu’elles sont divertissantes, combinant aventure, mystère, batailles mémorables, progression constante. Mais ce serait une erreur de s’arrêter là. Derrière les quêtes de pouvoir et les affrontements spectaculaires se cachent des thèmes universels tels que la recherche de soi, le dépassement de ses limites, la place de l’individu dans le monde. Pour un lecteur occidental, ces récits ouvrent aussi une fenêtre sur un imaginaire nourri par le taoïsme et le bouddhisme, dont il perçoit souvent la cohérence intuitivement, même sans en connaître les références. 

Les genres les plus attractifs à l’international combinent progression, mystère, « worldbuilding » et émotion : xianxia, xuanhuan, fantasy orientale, mais aussi des œuvres hybrides comme Lord of Mysteries.  

Ces titres, traduits bénévolement par des communautés de passionnés bien avant toute stratégie commerciale, ont bâti une base de lecteurs fidèles dans le monde.  

M. Dewees et Member of Insect Killing Squadron, auteur du webroman chinois Ten Day Ultimatum 

Le roman-feuilleton, ou la lecture comme relation  

Le véritable moteur communautaire de la littérature en ligne chinoise tient en un mot : rìgēng (quotidien), équivalent au roman-feuilleton, qui établit une relation particulière entre l’auteur et ses lecteurs. 

Le lecteur ne découvre plus une œuvre achevée. Il accompagne sa croissance, échange avec l’auteur, rejoint une communauté. La lecture devient une expérience vivante. Cette logique me rappelle souvent Alexandre Dumas, qui publiait Le Comte de Monte-Cristo en roman-feuilleton au XIXe siècle. J’aime parfois dire qu’il a été l’un des premiers auteurs de web-romans... sur papier. Son parcours rappelle aussi une autre réalité : comme beaucoup d’auteurs de littérature en ligne aujourd’hui, il a connu les refus et le mépris réservé à la littérature populaire. Ce qui est considéré comme mineur aujourd’hui peut devenir un classique demain. 

Dans l’espace francophone, l’adoption du modèle sériel reste plus progressive. Le lecteur demeure attaché à l’œuvre achevée, mais les nouvelles générations adoptent peu à peu les réflexes de lecture communautaire. Ce qui frappe avant tout, c’est la force de ces communautés : bien avant les modèles économiques, ce sont les échanges, les recommandations et les traductions bénévoles qui ont permis à la littérature en ligne chinoise de trouver son public. 

Cette transformation concerne aussi les auteurs. Pendant longtemps, la Chine écrivait et le monde lisait. Aujourd’hui, elle inspire le monde à écrire. JKSManga, un lecteur passionné de web-romans chinois, est ainsi devenu un auteur à succès avec My Vampire System, réunissant des dizaines de millions de lecteurs tout en intégrant les codes narratifs du genre dans un univers anglophone. 

C’est dans cet esprit que nous avons créé NICE Worldwide (Network for International Cultural  Exchanges) afin de favoriser les échanges entre auteurs, lecteurs et créateurs. Nous avons participé  à l’organisation d’une rencontre entre JKSManga et l’auteur de Lord of Mysteries à Hangzhou. En cette occasion, JKSManga est devenu le premier auteur étranger accueilli au Village des écrivains  d’Internet de Hangzhou, un événement qui prouve que la littérature en ligne peut transformer une passion de lecteur en dialogue entre les cultures. 

L’influence de la littérature en ligne chinoise dépasse désormais les œuvres chinoises elles-mêmes. Des succès comme Shadow Slave, qui compte plus de quatrevingt-dix millions de lectures, montrent que certains mécanismes narratifs popularisés par les web-romans ont été adoptés, transformés puis réinterprétés par une nouvelle génération de créateurs.  

M. Dewees rencontre l’auteur de La Voie Céleste au Centre culturel chinois de Paris.

Préserver l’âme des œuvres 

La prochaine étape de la mondialisation de la littérature en ligne chinoise sera largement influencée par l’intelligence artificielle (IA). Les outils de traduction permettent déjà à des milliers d’œuvres de franchir les frontières linguistiques plus rapidement que jamais.  

Mais une traduction ne transmet pas seulement des mots. Elle transmet une culture, une sensibilité, une vision du monde, et des concepts qui portent des siècles de pensée et de symboles. Une machine peut les traduire. Elle ne peut pas encore pleinement les incarner. 

Pour le marché francophone, dont la tradition de traduction littéraire reste exigeante, cet enjeu est particulièrement important. Le lecteur moderne recherche une histoire, mais aussi et surtout un univers. Une œuvre devient un écosystème vivant capable de se réinventer à travers plusieurs formats sans perdre son identité. C’est ce que l’on appelle désormais les trois nouveaux produits culturels numériques chinois que sont littérature en ligne, séries web et jeux vidéo. 

À l’ère de l’IA, on parle beaucoup des algorithmes, des recommandations et des plateformes. Pourtant, ce sont encore les lecteurs qui construisent les succès de demain. Chaque heure d’attention contribue à façonner l’écosystème culturel de demain. 

La question n’est pas seulement ce que les auteurs choisissent d’écrire. C’est aussi ce que les lecteurs choisissent d’encourager. Souhaitons-nous uniquement soutenir ce qui capte instantanément notre attention ? Ou voulons-nous également donner du temps aux auteurs les plus créatifs, aux œuvres les plus audacieuses, à celles qui transmettent une culture ou une vision  du monde ? 

Au-delà des plateformes, des statistiques et des algorithmes, c’est toujours une histoire qui relie les êtres humains. Un auteur chinois publie un chapitre à Shanghai. Un lecteur le découvre à Paris. Un autre, au Brésil ou au Royaume-Uni, décide un jour d’écrire à son tour. La technologie rend cette rencontre possible. Mais ce sont les histoires humaines qui lui donnent un sens. Lors du dernier forum culturel de Beijing, j’ai partagé une idée qui a retenu l’attention de la presse locale : les imperfections d’une machine sont des erreurs ; celles d’un être humain font partie de son charme. Même si l’IA parvient un jour à écrire de bonnes histoires, ce qui touchera toujours les lecteurs, c’est la sensibilité humaine derrière les récits. 

Les œuvres ont une âme. Les lecteurs leur donnent une seconde vie. Et parfois, cette seconde vie devient plus grande encore que celle imaginée par leurs créateurs. C’est sans doute la véritable raison du succès mondial de la littérature en ligne chinoise.  

*CHARLES-EMMANUEL DEWEES est co-fondateur de Chireads et de NICE Worldwide.

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