
Jiang Qiong’er
« La Chine est le fil, la France est l’aile du cerf-volant qui me permet de voler. » Rarement une image aura aussi justement défini l’univers de Jiang Qiong’er, artiste, designer et fondatrice de Shang Xia avec Hermès. Chez elle, tout se déploie dans cette tension féconde entre mémoire et invention, Orient et Occident, mythe et futur, non comme oppositions, mais comme forces en dialogue. Elle confie volontiers que la France et la Chine sont dans son corps « comme le sang » : quand elle prend le pinceau, les deux souffles sont déjà mêlés, indistincts.
Une artiste entre deux souffles
Née à Shanghai dans une lignée d’artistes, petite-fille d’un grand maître du XXe siècle, élevée dans un monde où l’art est moins un choix qu’une condition originelle, Jiang Qiong’er dit avoir été « née dedans ». Initiée dès l’âge de deux ans à la calligraphie, à la peinture à l’encre et aux arts traditionnels chinois, formée ensuite au design aux Arts décoratifs de Paris, elle n’a jamais envisagé son parcours comme un passage entre deux mondes, mais comme une unique respiration portée par deux souffles. Avant son arrivée en France, elle a consacré seize ans aux formations artistiques traditionnelles chinoises, avant de choisir le design à l’université pour « élargir ses expressions et les dimensions de l’imagination ».
Ses années françaises, où elle apprend la langue « comme on entre dans une culture », deviennent aussi une manière de regarder autrement ses propres origines. Elle cite volontiers ce vers classique chinois selon lequel on ne peut voir le vrai visage d’une montagne tant qu’on demeure en son sein. Il faut prendre de la distance pour en saisir la forme. Toute son œuvre semble habitée par cette double vision, de l’intérieur et du dehors.
« Je n’ai jamais voulu choisir », dit-elle. Ce refus du choix n’est pas un entre-deux identitaire ; il fonde au contraire une pensée de l’unité, où les cultures ne s’affrontent pas mais se répondent. Plus encore, il nourrit une conviction rare : au fond, les civilisations ne diffèrent pas dans leur essence. Toutes cherchent beauté, poésie, émotion, transcendance, seules leurs formes d’expression divergent. Là où beaucoup d’artistes creusent les différences pour affirmer leur signature, elle choisit délibérément de chercher les points communs de toute l’humanité. « Et c’est ça le centre de la création », dit-elle.
Chez Jiang Qiong’er, l’art n’est pas un espace de différenciation mais de résonance. Il doit revenir à son origine : réunir. Elle le formule avec une force rare : « L’art est le dernier acte de Noé de la civilisation humaine. »
Son œuvre a pour matériau principal le temps lui-même. « Le temps est ma matière première », affirme-t-elle. Ici, le temps n’est pas un thème mais une substance active, une mémoire qui se travaille. La cire qu’elle utilise passe du liquide au solide et témoigne du temps qui s’écoule. Le bronze se patine au fil des ans. Le thé Pu’er, seul thé qui fermente avec le temps, devient matière vivante. Chaque matériau qu’elle invite « danse avec le temps, évolue avec le temps ».
Dans Guardians of Time, le temps cesse d’être linéaire pour devenir spiralé, presque organique, un espace où les civilisations se répondent et se reflètent à travers les siècles. L’expérience n’est pas seulement visuelle : elle engage une perception du temps comme matière traversable. « Le temps, pour moi, c’est cet espace où l’on n’est plus tout à fait chez soi dans sa culture d’origine, mais pas encore totalement intégré dans la nouvelle », explique-t-elle, liant directement sa conception du temps à son parcours biographique entre deux mondes.
Avec XII Calls, douze créatures mythiques adressent à l’humanité des valeurs universelles comme la paix, la liberté ou la sagesse. L’installation transforme la façade du musée Guimet en « phare de civilisation humaine », où chaque heure devient une cérémonie visuelle. L’œuvre a été créée en 2024, à l’occasion du 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine et des Jeux olympiques de Paris : face au monde entier réuni, elle a voulu dépasser le simple dialogue bilatéral pour parler d’« origine » commune. Les douze créatures puisent dans les mythologies égyptienne, maya, grecque, chinoise et romaine, parce que ces gardiens du temps appartiennent à toutes les civilisations. Le passé n’est jamais un refuge, mais une réserve de futur, selon elle.

L’exposition « Souffle du Temps » au Musée Narbo Via à Narbonne
Shang Xia, le point de bascule
Moment structurant de son parcours, la création de Shang Xia avec Hermès en 2010 marque une bascule décisive dans sa trajectoire artistique et internationale. Ce projet, porté avec Hermès, constitue un tournant majeur : il ouvre un espace inédit entre artisanat chinois et exigence esthétique française, à un moment où la Chine contemporaine cherche encore ses propres formes d’expression dans le champ du luxe mondial. L’aventure a démarré « toute seule, avec deux équipières », voyageant à travers toute la Chine pour découvrir les maîtres artisans.
Avec Hermès, Jiang Qiong’er ne se contente pas de faire dialoguer deux traditions : elle propose une réécriture complète du luxe depuis une pensée chinoise du geste. Mobilier, laque, porcelaine, bambou tressé, thé, cachemire : à travers ces objets, Jiang Qiong’er ne proposait pas une esthétique inspirée de la Chine. Elle repensait le langage même du luxe depuis une philosophie chinoise du geste. Le style de Shang Xia n’a jamais rien de la « chinoiserie » : il est aéré, épuré, léger, contemporain, tout en puisant dans des symboles et une poésie profondément chinois. À une époque où la perception internationale de la Chine oscillait encore entre contrefaçon et préjugés, Shang Xia a démontré l’excellence, la créativité et l’émotion.
Ce projet dépasse la création d’une marque. Il engage une dynamique de transmission. Plusieurs artisans ont vu leurs pratiques revitalisées, certains voyant même leurs enfants reprendre des métiers qu’ils pensaient abandonnés. « Dix ans après, j’ai reçu des lettres de maîtres me disant : ma fille a décidé de me rejoindre parce que maintenant elle est fière. » Il ne s’agit plus seulement de produire des objets, mais de restaurer une continuité vivante entre générations. Le projet est « allé bien au-delà de la création d’objets : c’est recréer la désirabilité qui fait que cela va continuer ».
L’art de coexistence
L’art n’existe que s’il relie. Cette idée traverse autant son travail monumental que sa réflexion sur le rôle de la création dans un monde fragmenté. Pour elle, l’art agit comme une langue universelle, capable d’ouvrir des espaces de dialogue là où les discours se heurtent. « Les diplomaties politiques s’exercent dans les salles de réunion, observe-t-elle. Alors que la diplomatie artistique, elle, s’exerce dans la rue, dans les espaces ouverts, dans les musées, partout. »
Elle ne prétend pas résoudre les conflits, mais parle d’ouvrir « une fenêtre de conversation », une brèche vers une conscience partagée. C’est dans cette logique qu’elle formule ce qu’elle appelle un « art de coexistence » : non pas un compromis, mais une manière d’habiter le monde dans sa pluralité.
Dans un monde fragmenté, la création devient un espace où quelque chose de commun peut encore être préservé. Interrogée sur ce qu’elle souhaite transmettre à la génération future, elle répond par deux héritages de son grand-père : l’humilité – « tu n’es jamais le meilleur, le monde est toujours plus grand » et la conscience que l’art est un voyage permanent entre le passé et le futur.
Cette pensée irrigue ses projets récents. Au musée Narbo Via, où ses œuvres dialoguent avec les vestiges romains, l’exposition – inaugurée le 19 mai et visible jusqu’en janvier 2027 – voit l’art contemporain non pas s’imposer face à l’histoire, mais respirer avec elle, dans une continuité silencieuse entre passé et présent. Ses œuvres ne sont pas confinées dans une seule salle, elles sont installées partout dans le musée, voisines de l’ancienne pierre, la sculpture, l’objet d’il y a 2 000 ans. Pour elle, l’art contemporain qui dialogue avec l’histoire devient « dix fois plus puissant que l’art contemporain seul ».
On parle souvent de Jiang Qiong’er comme d’une designer, d’une artiste ou d’une passeuse de culture. Ces catégories paraissent trop étroites. Son œuvre relève plutôt d’une pensée du temps long, d’une tentative rare de réenchanter la notion même de civilisation. Le temps ne se garde pas. Il s’habite. Jiang Qiong’er y trace des sentiers invisibles, là où les civilisations cessent de s’affronter pour enfin se répondre.