Culture

L'irrésistible ascension des studios de Hangzhou
By ZHU GUANGHAN, XU JINGJING et HOU HUIHUI* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-06-02 15:05:00

Le jeu vidéo tend à devenir un des nouveaux ambassadeurs de la culture chinoise auprès du monde entier. 

La zone d’essai du jeu vidéo Assassin’s Creed Shadows lors du salon ChinaJoy, à Shanghai, le 2 août 2025 

Lors du Nouvel An chinois 2026, le studio Game Science a captivé l’audience internationale avec un court-métrage promotionnel pour Black Myth: Zhong Kui. Cette annonce confirme que le jeu vidéo s’impose désormais, aux côtés des webromans et des web-séries, comme vecteur privilégié du rayonnement culturel chinois. De l’épopée de Black Myth: Wukong aux promesses de Where Winds Meet, les vagues successives de cet engouement permettent aux joueurs du monde entier de s’approprier une esthétique culturelle aux résonances universelles.

Si cette irruption sur les marchés étrangers s’apparente à un succès soudain, la réalité est bien plus laborieuse. Ce succès est le résultat de la persévérance des studios et d’une exploration en eaux profondes, marquant ainsi une véritable mutation structurelle de l’industrie.

Des contenus d’exception 

Le parcours à l’international de Where Winds Meet possède tous les ressorts d’une épopée. Initialement, la critique s’est montrée peu convaincue, le site de référence IGN lui avait infligé un sévère 6/10, lui reprochant un contenu trop

« fourre-tout ». Pourtant, la réaction des joueurs fut tout autre. Asmongold, streameur suivi par des millions de fans, a directement répondu sous le tweet d’IGN : « N’importe quoi ! Ce jeu mérite au moins un 8 ou 9. »

À peine 40 minutes après son lancement à l’étranger, Where Winds Meet a attiré 500 000 joueurs, avant de dépasser les 15 millions en un mois. Cette ferveur a transformé des concepts traditionnels chinois, comme la philosophie du taijiquan ou le système des shichen (les heures doubles chinoises), en sujets de conversation mondiaux.

Sword of Justice figure également parmi les produits phares de l’expansion à l’international des jeux chinois. Le jeu réalise la prouesse de ressusciter Le long de la rivière pendant le festival Qingming, le célèbre rouleau peint de la dynastie des Song du Nord (960-1127). L’équipe de création a exploré les archives historiques pour reconstituer avec une précision chirurgicale les ruelles, les pavillons et le quotidien des milliers d’habitants de Dongjing (l’actuelle ville de Kaifeng, province du Henan).

Dans le jeu, les joueurs peuvent faire l’expérience d’une centaine de métiers d’époque, tels que batelier ou diseur de bonne aventure. Cette métamorphose d’une peinture statique en un monde dynamique a propulsé Sword of Justice en tête des classements, notamment au Japon, en Thaïlande et en Malaisie. La finesse des détails, du rendu de la chevelure à la texture des étoffes, offre une immersion si totale que de nombreux utilisateurs témoignent sur les forums d’un sentiment inédit : celui de vivre moins une expérience de jeu qu’un véritable voyage temporel à travers mille ans.

Des visiteurs s’adonnent aux jeux en réalité virtuelle à l’Exposition internationale de haute technologie de Beijing, le 8 mai 2026. 

Le soutien politique 

L’expansion internationale des jeux vidéo en ligne produits à Hangzhou a commencé dès 2008 avec des pionniers comme Electronic Soul.

Aujourd’hui, la nouvelle politique en faveur des industries culturelles publiée par l’arrondissement de Binjiang insuffle une dynamique inédite au développement durable des entreprises de jeux vidéo en ligne. Ce dispositif ne se limite plus à récompenser les performances commerciales après le lancement, mais accompagne les créateurs tout au long du processus de R&D. De l’obtention des licences de publication aux investissements liés à la localisation à l’étranger, en passant par les phases de tests en amont, chaque étape peut bénéficier de subventions. Pour les projets aux cycles de développement longs et aux investissements massifs, cet accompagnement continu allège la pression financière durant les longues périodes de création.

L’attractivité de cette politique incite davantage d’entreprises à choisir Hangzhou. Fantang Network Technology, qui a démarré son activité à Shanghai, a ainsi implanté son siège mondial au sein du Centre d’innovation et de développement pour les jeux et l’e-sport de Hangzhou. Wang Tao, responsable de l’entreprise, justifie cette décision par deux facteurs déterminants : d’une part, l’aide spécifique à la localisation, étape indispensable pour séduire un public mondial et d’autre part, le service de « conciergerie » proposé par le centre. Ce dernier libère les entrepreneurs des contraintes administratives, de l’enregistrement de la structure à la veille réglementaire.

« Hangzhou dispose de très bonnes ressources universitaires, ce qui facilitera à l’avenir la constitution d’une équipe sur place. Dans cette ville où les experts du secteur se côtoient au quotidien, les échanges permettent de mutualiser les compétences et, surtout, de réduire les coûts liés aux erreurs stratégiques », ajoute-t-il.

Affiche du jeu vidéo Where Winds Meet 

L’environnement favorable 

Le modèle de service dont Wang Tao fait l’éloge est devenu la norme à Hangzhou. Depuis son inauguration en avril 2025, le Centre d’innovation et de développement pour les jeux et l’e-sport de Hangzhou fédère près d’une centaine d’entreprises. Les responsables du site partagent une compréhension intime des défis du secteur : conscients que le cycle de R&D d’un jeu s’étire souvent sur trois à cinq ans, ils estiment que les pouvoirs publics doivent créer un environnement où les entreprises peuvent se consacrer pleinement à leur œuvre, sans se soucier des contingences matérielles.

Un environnement favorable ne se limite pas aux subventions budgétaires. Par exemple, face à une jeune équipe bloquée par les droits d’auteur pour un jeu de football à l’international, le centre a mobilisé des experts juridiques pour concevoir une feuille de route de conformité sur mesure.

Véritable port d’incubation stratégique, le Centre fidélise les entreprises via des salons thématiques et déniche les talents créatifs au sein des universités grâce à des événements comme le Concours de développeurs de jeux. Les projets distingués intègrent une base d’incubation pour transformer leurs idées originales en produits finis à moindre coût.

Selon les données du Bureau municipal de la promotion des investissements de Hangzhou, la ville compte actuellement deux bases nationales de l’industrie de l’animation, trois centres nationaux de recherche et d’enseignement sur l’animation, plus de 20 000 professionnels du secteur, ainsi que 274 entreprises spécialisées dans l’animation et les jeux vidéo. Avec une valeur de production dépassant les 50 milliards de yuans, la ville est devenue un pôle d’excellence pour l’entrepreneuriat numérique. Portée par le succès retentissant de titres tels que Black Myth: Wukong, Hangzhou incarne aujourd’hui le nouveau visage du jeu vidéo « Made in China » sur la scène internationale.

*ZHU GUANGHAN, XU JINGJING et HOU HUIHUI sont journalistes au Daily Business. 

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