
Charles-Emmanuel Dewees interviewe Member of Insect Killing Squadron, auteur du webroman chinois Ten Day Ultimatum, lors d’un tournage du documentaire La littérature en ligne chinoise, à Qingdao (Shandong).
Tout a commencé en 2007, lorsque Charles-Emmanuel Dewees découvre quelques extraits de webromans chinois. Des récits d’aventure typiquement chinois, mêlant arts martiaux, quête de l’immortalité par la pratique du qi, luttes de clans anciens et mondes parallèles « Ce style faisait résonner quelque chose en moi », confie-t-il.
Son ami chinois Nicolas Hu, étudiant à l’Université du Littoral à Dunkerque, lui en a parlé le premier, expliquant que la littérature en ligne prenait « une grosse ampleur en Chine ». Selon Charles-Emmanuel, son ami avait « un certain don pour repérer les développements futurs, que ce soit dans les affaires ou dans les loisirs ». Il a commencé à corriger les traductions que Nicolas lui faisait passer. « C’était, et c’est toujours, quelque chose de fascinant », dit-il.
Ils ont décidé de publier certains extraits et de commencer à traduire certaines séries. D’un côté, cela permettait à Charles-Emmanuel de « relire un peu de chinois ». De l’autre, cela lui offrait un voyage dans des univers fantastiques nourris d’éléments taoïstes et bouddhistes de la culture traditionnelle chinoise.
Charles-Emmanuel souligne qu’« en France, assez peu de gens comprennent la Chine ou apprennent la langue. La littérature en ligne était donc, et est toujours, un très bon moyen pour mieux la connaître ».
Le véritable tournant est venu avec son attirance pour les récits de cultivation et d’arts martiaux dans les romans wuxia (romans de cape et d’épée) et surtout xianxia (fantasy chinoise). Parmi les œuvres marquantes de cette époque, il cite Panlong (ou Coiling Dragon), un webroman chinois qui se voulait fantasy « occidentale », dépassant le registre chinois classique. « Jamais à l’époque je n’aurais imaginé que seize ans plus tard je réaliserais une interview de son auteur, du nom de “I Eat Tomatoes”, chez lui en Chine pour un documentaire », dit-il. « Ce qui est encore plus fou, c’est qu’après tout ce temps, la série renaît en 2026 avec une adaptation en série animée ! »

Charles-Emmanuel Dewees participe à une table ronde sur la littérature chinoise en ligne organisée par le Centre culturel chinois de Paris.
Chireads : la plateforme et la communauté
C’est en 2017 que Charles-Emmanuel et ses deux amis créent le site Chireads.com. À ce moment-là, quelques blogs et quelques sites existaient, mais aucun n’avait créé de lien direct avec les auteurs et les plateformes chinoises de webromans. Nicolas, en Chine, a rencontré
Morris, un grand passionné qui avait initié l’idée de Webnovel.com avec le groupe China Reading. « On a vraiment tissé entre nous trois un lien direct et quotidien malgré la distance en créant Chireads ». L’idée était de créer « une sorte de plateforme pionnière pour tester ce marché et regrouper les fans du genre ».
Cette idée venait de Nicolas, qui a personnellement pris en charge « les frais liés au démarrage, et même les avances des droits d’auteur et les coûts de traduction sur certains romans phares ». Charles-Emmanuel s’est dit « surpris mais ravi » de se lancer dans l’aventure, car il y avait « beaucoup de frustration de la part des francophones ». « La plupart des contenus disponibles étaient en anglais. Beaucoup de romans étaient interrompus en cours de route. Les traducteurs bénévoles ne tiennent pas toujours la cadence. On avait vraiment envie d’atteindre plus de public et d’organiser davantage l’accès aux versions françaises ».
Nicolas est « un lecteur acharné, capable de dévorer des centaines de chapitres en quelques jours ». Son père était dans la littérature, ce qui explique son « affinité particulièrement forte avec ce format littéraire ». Charles-Emmanuel avait, quant à lui, réalisé des documentaires en Chine et écrit des scénarios de fiction. « Je rêvais un peu de raconter des histoires et peut-être de réaliser les adaptations un jour. Explorer ce monde imaginaire, c’était une richesse infinie, beaucoup plus intéressante que les grosses productions américaines toujours un peu similaires. »
Concrètement, ils voulaient créer « un site agréable avec un mode de lecture adaptable, un état d’esprit ultra ouvert, une communauté, une section de commentaires, un canal de discussion, la possibilité de travailler à plusieurs en ligne sur une traduction, et des outils de traduction ». « Avant même que l’intelligence artificielle n’apparaisse, nous avions déjà des moteurs entraînés pour ce type de contenu. C’était vraiment une communauté. »
Ils ont aussi lancé « des sujets un peu culturels, des discussions parallèles, des contenus de culture traditionnelle ou des documentaires ». « L’idée était d’apporter une fenêtre culturelle complète. » Dans l’équipe, chacun avait « un rôle bien clair, bien précis et ultra complémentaire ». Charles-Emmanuel s’occupait du contenu en français. Nicolas gérait la logistique et les finances. Morris s’occupait de l’aspect technique et des contrats. « Par la suite, Zack, véritable frère de la communauté, a pris le relais pour le suivi quotidien. Sans lui, je ne sais pas si on aurait pu tenir. Il était juste lecteur au départ, mais très rapidement il a participé aux traductions, puis au maintien technique des parutions, tout ça purement bénévolement. »

Charles-Emmanuel Dewees et Member of Insect Killing Squadron, auteur du webroman chinois Ten Day Ultimatum
Rencontres et transmission
Au début, ils n’avaient « aucune certitude sur la direction que tout cela prendrait ». Du côté des lecteurs français, certains craignaient que Chireads ne vienne « voler leurs fan-traductions ». En réalité, Chireads voulait « les encourager à continuer dans un cadre établi ». Du côté chinois, le site était « une fenêtre test, un marché intéressant mais pas majoritaire, car le français reste moins colossal que l’anglais ».
Charles-Emmanuel a appris à « écouter son cœur » lorsqu’il a recommandé Lord of the Mysteries au tout début. « Il y avait très peu de lecteurs, quelques années plus tard, cette œuvre fait un vrai carton. C’est donc sur notre site qu’elle a trouvé ses premiers lecteurs francophones. Aujourd’hui, la version papier est en préparation, l’anime a même été doublé en français, c’est une histoire extraordinaire. »
Charles-Emmanuel a rencontré l’auteur de Lord of the Mysteries « dans un cadre aussi extraordinaire que l’île de Hainan ». « J’ai l’impression d’échanger avec un membre de ma famille », dit-il. « Le fait de parler chinois a ouvert toutes les portes. » Il a aussi rencontré Tang Jia San Shao, l’auteur de Soul Land, avec qui il est resté « plusieurs heures à échanger ».
En août 2024, à l’invitation de l’Association des écrivains chinois, il s’envole pour la Chine afin d’enregistrer le documentaire La Chine du net. Il y apparaît en personne, rend visite à des écrivains, et élargit ses horizons aux adaptations en films, animations et jeux. Il raconte au public occidental « le code culturel derrière la littérature en ligne chinoise » et transmet aux écrivains « les idées uniques des lecteurs occidentaux », construisant « un pont d’échange à double sens ».
« Ce qui m’a le plus surpris chez les auteurs, c’est leur compassion, leur écoute, leur sensibilité, leur ténacité et leur volonté », confie-t-il. « Des milliers continuent d’écrire sans pouvoir en vivre. Ceux qui en vivent aujourd’hui ont très souvent écrit gratuitement pendant des mois, voire des années ». Les auteurs du tout début ont connu un succès plus rapide, mais tous ont en commun le besoin d’écrire des milliers de mots chaque jour.
« Les œuvres se transforment à travers les fans, c’est vraiment eux qui font le travail ». La recommandation par les fans est « ce que l’IA ne peut pas faire aujourd’hui ». La qualité d’écriture en français est « rarement professionnelle », mais les lecteurs perçoivent les couleurs et saveurs originelles. Certaines nuances culturelles sont difficiles à restituer. Le dantian (centre énergétique du corps), par exemple, « on ne le traduit pas véritablement ». La « cultivation » est un compromis.
Pour l’IA, Charles-Emmanuel est clair : « Pour la langue française, la littérature est tellement précise et artistique qu’il semble impossible pour le moment de confier une traduction de grande qualité à l’IA. On travaille avec l’IA, pas en remplacement de l’humain. »
Dans la sélection éditoriale, ce sont surtout les lecteurs et les fans qui déterminent les œuvres publiées. Chireads ne publie pas de contenus trop violents ou érotiques. En dehors de cela, la plateforme fonctionne dans une logique de découverte et de confiance, en privilégiant le ressenti plutôt qu’une sélection strictement académique. Le projet selon lui, repose avant tout sur la passion et le bénévolat, sans véritable modèle économique structuré, dans une dynamique où l’essentiel reste la continuité dans le temps.
Aujourd’hui, Chireads rassemble des lecteurs en France, mais aussi en Afrique, en Inde et en Amérique. En France, le public amateur d’animés y trouve un prolongement naturel à ces univers narratifs. Pour Charles-Emmanuel, cette circulation des œuvres s’inscrit dans un mouvement plus large, où l’imaginaire devient un espace d’évasion et de respiration.