Chine-France

Relations Chine-UE en 2026 : concurrence, interdépendance et responsabilité
By GEORGE N. TZOGOPOULOS et DING JIE* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-08-04 17:03:00

Dans un monde où l’incertitude est devenue la norme, l’enjeu des relations sino-européennes ne tient pas tant à l’effacement  des divergences qu’à la capacité d’empêcher leur transformation en nouvelles lignes de fracture. 

Lancement du satellite SMILE (Solar wind Magnetosphere Ionosphere Link Explorer), une mission spatiale sino-européenne, depuis le Centre spatial guyanais à Kourou, le 19 mai 2026 

Depuis le début de l’année 2026, les relations entre la Chine et l’UE sont entrées dans une nouvelle phase de réajustement. L’année 2025 a revêtu une importance à la fois symbolique et substantielle : le 50e anniversaire des relations diplomatiques, le 25e sommet Chine-UE à Beijing, et le maintien d’échanges de haut niveau dans un climat d’incertitude mondiale accrue. Si les clivages structurels subsistent, un constat s’impose : dans les conditions internationales actuelles, le dialogue et la coordination entre la Chine et l’Europe cessent d’être une option pour devenir une nécessité.

Sur le plan économique, les attentes en matière de coordination se sont renforcées. En octobre 2025, le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao, a rencontré le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, afin de renforcer le mécanisme de dialogue bilatéral sur le contrôle des exportations. Parallèlement, la dépendance de l’UE à l’égard des matières premières critiques chinoises s’est accrue au cours des cinq dernières années, selon plusieurs études.

Cette interdépendance est réciproque. La Chine et l’Europe ont développé des relations commerciales et industrielles structurellement complémentaires : la Chine est un fournisseur majeur de biens et de technologies pour l’Europe, tandis que l’Europe constitue un marché de premier plan et un partenaire privilégié pour les entreprises chinoises. Les industries européennes s’appuient sur la coopération avec la Chine pour leurs intrants stratégiques, la stabilité de leurs chaînes d’approvisionnement et certains segments technologiques et industriels de pointe. Cette interaction réciproque est le socle même des relations économiques sino-européennes et explique pourquoi dialogue et coopération demeurent indispensables, même en période de tensions.

Les passagers du vol inaugural de la liaison directe Bruxelles-Beijing d’Air China s’enregistrent à l’aéroport de Bruxelles-National, le 24 mars 2026. 

Regard européen 

Les évolutions les plus visibles des relations sino-européennes en 2025 ont concerné les secteurs industriels et technologiques, en particulier les chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques et des batteries. Du point de vue européen, le renforcement continu de la compétitivité chinoise dans ces domaines est

devenu un indicateur clé pour anticiper la trajectoire future du partenariat.

Les visites d’État ou officielles de dirigeants européens en fin d’année 2025 ont illustré cette dynamique. Le roi d’Espagne Felipe VI et le président français Emmanuel Macron se sont rendus en Chine en novembre et décembre, leurs déplacements étant étroitement liés à des projets industriels concrets. En novembre, le fabricant chinois de batteries CATL et le groupe automobile Stellantis ont signé un accord pour la construction d’une usine de batteries lithium-fer-phosphate à Saragosse, conçue pour fonctionner selon le principe de la neutralité carbone et dont la capacité annuelle devrait atteindre jusqu’à 50 GWh. L’Espagne a présenté cet investissement comme une composante à part entière de sa stratégie de décarbonation et de ses efforts en faveur de l’électrification du secteur automobile.

Les discussions en France ont également pris une tournure pragmatique. À l’issue de sa visite en Chine, Emmanuel Macron a souligné l’ouverture de l’Europe aux investissements internationaux, y compris ceux des entreprises chinoises, afin de créer de la valeur et des emplois. La France explore activement plusieurs voies pour soutenir la transformation et la compétitivité de sa filière automobile. Le producteur de batteries AESC a déjà commencé ses activités à Douai avec une capacité annuelle de 10 GWh, et d’autres projets pourraient suivre. Au sein de l’industrie automobile française, un consensus croissant s’impose : l’expérience technologique et l’avantage compétitif en matière de coût des constructeurs chinois de véhicules électriques méritent un examen attentif à mesure que l’Europe poursuit sa propre transition industrielle.

Dans le même temps, les frictions commerciales et réglementaires n’ont pas disparu. En décembre 2024, la Commission européenne a imposé des droits de douane supplémentaires sur les importations de véhicules électriques à batterie en provenance de Chine. Toutefois, les évolutions du marché en 2025 montrent que, malgré ces mesures, les constructeurs chinois ont conservé leur compétitivité et leur attractivité dans l’UE, entraînant une forte hausse de leurs exportations vers le marché européen. Ce constat a relancé en Europe la réflexion sur l’efficacité et la viabilité à long terme d’une politique défensive fondée sur une approche étroitement protectionniste.

Plus largement, l’approche de l’UE à l’égard des véhicules électriques chinois et des industries connexes connaît un ajustement subtil mais significatif. Face à la hausse des coûts de la transition énergétique, aux pressions croissantes sur la compétitivité industrielle et à un environnement de sécurité nettement plus complexe, les débats européens portent de plus en plus sur l’articulation entre protection industrielle, transition verte et relations économiques extérieures. Ce mouvement ne constitue pas un revirement, mais plutôt une réévaluation des priorités et des instruments d’action, à la lumière des contraintes réelles qui évoluent.

Vue aérienne de la première usine européenne du fabricant chinois de batteries CATL à Arnstadt (Allemagne), le 31 juillet 2025 

Regard chinois 

Réduire les relations sino-européennes à la seule compétition industrielle, c’est risquer de manquer une question plus fondamentale : quel rôle ce partenariat joue-t-il dans un système international marqué par une incertitude et une fragmentation croissantes ?

D’un point de vue chinois, la réévaluation des relations sino-européennes au début de 2026 est moins motivée par des différends commerciaux que par des changements systémiques plus profonds. Au cours de l’année écoulée, les retombées des conflits géopolitiques, les risques accrus en matière d’énergie et de chaînes d’approvisionnement, et les tensions croissantes sur la gouvernance multilatérale sont devenus de plus en plus évidents. Dans ce contexte, l’Europe occupe une place distinctive dans les relations extérieures de la Chine – non seulement comme partenaire économique majeur, mais aussi comme acteur systémique doté d’une influence réglementaire et d’une capacité à façonner les règles.

L’une des caractéristiques de l’approche chinoise à l’égard de l’Europe est l’acceptation du fait que concurrence et coopération coexisteront durablement. Dans des secteurs tels que les batteries, les véhicules électriques et les technologies vertes, les entreprises chinoises ont développé des avantages technologiques et de coût manifestes. Du point de vue chinois, un engagement plus approfondi avec l’Europe, au moyen d’investissements, de la localisation et du respect des normes réglementaires européennes, ne vise pas à affaiblir la base industrielle européenne, mais à favoriser un développement complémentaire dans le cadre de la division internationale du travail existante. En ce sens, l’interdépendance n’est pas perçue comme une source de vulnérabilité, mais comme un mécanisme de synergie des chaînes d’approvisionnement et de réduction de l’incertitude systémique.

Les analystes chinois ont également pris acte de l’évolution du débat européen sur les véhicules électriques chinois et les industries connexes, qui s’est peu à peu déplacé d’un accent exclusif sur la prévention des risques vers une recherche d’équilibres plus durables entre compétition, transformation et sécurité. Cette évolution ne traduit pas une incohérence politique, mais une adaptation rationnelle à des conditions matérielles en mutation.

Regard vers 2026 

À l’horizon de l’année 2026, le principal défi pour la Chine et l’UE n’est pas de savoir si la concurrence persistera, mais si la coopération parviendra à l’empêcher de devenir déstabilisatrice. La concurrence est une composante normale d’une économie mondialisée, les entreprises des deux côtés cherchant à gagner en efficacité et à élargir leurs marchés. L’enjeu consiste à encadrer cette compétition par des dispositifs institutionnels, des règles multilatérales et une coordination des politiques, afin qu’elle ne dégénère pas en risque systémique.

Dans ce contexte, une participation accrue des entreprises chinoises aux chaînes d’approvisionnement européennes des batteries et des véhicules électriques, dans le respect des règles et normes européennes, pourrait contribuer à la transformation industrielle et à la création d’emplois, tout en renforçant la stabilité et la prévisibilité à long terme des liens industriels sino-européens. Par ailleurs, la portée de la coopération sino-européenne dépasse largement le cadre des seules politiques industrielles. Sur des questions telles que le changement climatique, la transition énergétique et la réforme de la gouvernance économique internationale, les deux parties partagent des intérêts communs : stabilité, interaction fondée sur des règles, et coopération durable.

Dans un monde où l’incertitude est devenue la règle plutôt que l’exception, l’importance des relations sino-européennes ne réside pas dans l’élimination des divergences, mais dans la capacité à empêcher celles-ci de se transformer en nouvelles lignes de fracture. La capacité de la Chine et de l’UE, deux forces de stabilité et de paix, à rester constructives dans la compétition et à maintenir des limites fondamentales malgré leurs désaccords déterminera non seulement l’avenir de leur relation bilatérale, mais aussi l’orientation du système international.

*GEORGE N. TZOGOPOULOS est chargé de cours à l’Institut européen de Nice (CIFE).

DING JIE est chercheuse, directrice du Centre d’études des relations internationales à l’Académie des études contemporaines de la Chine et du monde.

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