La fondation du Parti communiste chinois, il y a 105 ans cette année, peut sembler aux Français un évènement très lointain dans le temps et l’espace. Notre pays n’y fut pourtant pas totalement étranger...
Le 27 août 1920, 83 jeunes, élèves de l’école préparatoire pour le Mouvement travail- études en France, quittent Chongqing pour Shanghai, puis pour une longue traversée qui les conduit au port de Marseille où ils débarquent le 19 octobre. Le plus jeune d’entre eux n’a que 16 ans ; de Marseille ce dernier gagne la ville de Bayeux, dans le nord de la France. Avec 23 autres de ses camarades, il s’inscrit, pour quelques mois, dans un collège qui a créé un cours de français. Puis il travaille comme lamineur aux usines Schneider du Creusot, avant de gagner Montargis, en région parisienne, où il est employé par une usine de pneus, et enfin Paris où on le retrouve comme ouvrier ajusteur aux usines automobiles de Renault Billancourt. Il se nomme Deng Xiaoping.
Ces jeunes Chinois participent au Mouvement travail-études, nommé en chinois : « mouvement pour un travail diligent et des études frugales » (勤工俭学运动), fondé par Li Shizeng et soutenu par Cai Yuanpei. Membre du Tongmenghui de Sun Yatsen, admirateur de la culture française et attiré par l’anarchisme, Li a étudié en France agriculture et biochimie et ouvert dans la banlieue parisienne un atelier de traitement du soja où il accueille ses jeunes compatriotes afin qu’ils y travaillent pour financer leurs études. Son Mouvement connaît vite le succès : entre 1912 et 1927, 2.000 jeunes Chinois viennent dans ce cadre en France ; une partie importante d’entre eux se regroupe à Montargis, non loin de Paris.
Un an avant Deng Xiaoping, y sont arrivés d’autres jeunes venus de Chine. Cai Hesen, camarade de classe de Mao Zedong à Changsha, avec qui il correspond depuis la France, membre de la Xinmin Xuehui, comme Cai Chang, également à Montargis. Xiang Jingyu, qui épousera en 1920 Cai Hesen. Chen Yi, qui étudie la chimie et travaille aux usines Michelin. Li Fuchun, qui est ouvrier aux usines Renault et à la manufacture d’armes du Creusot. Li Lisan, venu lui aussi du Hunan, qui travaille chez un chaudronnier membre du Parti communiste français. Nie Rongzhen, qui se partage entre la France et la Belgique. D’autres encore, tel Zhao Shiyan, Li Weihan, Xu Teli prennent part au Mouvement travail études, rejoints par quelques-uns des 135.000 travailleurs chinois recrutés durant la guerre de 1914-1918 par le gouvernement français pour travailler derrière les lignes de front, tandis qu’en décembre 1920 débarque à Marseille Zhou Enlai, qui ne participe pas directement au Mouvement.
Recherche de voies de salut pour la Chine à travers le « savoir occidental », découverte de la dure condition ouvrière qu’ils expérimentent personnellement : beaucoup de ces étudiants-travailleurs se politisent. Dès les années 1920, de surcroit, une grave crise économique touche l’Europe, et leurs conditions de vie s’aggravent, jusqu’à parfois compromettre la suite de leur séjour en France. Très vite, ils vont acquérir une certaine visibilité, d’abord policière, puis médiatique.
Leur détresse matérielle les conduit, encadrés par les plus politisés d’entre eux, à organiser plusieurs manifestations devant la légation de Chine à Paris, pour condamner le gouvernement de Beijing accusé de faiblesse face aux puissances occidentales et au Japon, protester contre un projet d’emprunt chinois sur le marché français, ensuite afin de demander de l’aide. Dans le même temps, ils ont connaissance du projet d’ouvrir à Lyon, sous l’égide des deux gouvernements, une université franco-chinoise, perspective dans laquelle ils voient volontiers la solution à leurs problèmes. Mais ils comprennent vite que cet établissement n’accueillera que des étudiants sélectionnés et préparés en Chine, et en aucun cas les étudiants travailleurs présents en France.
Une centaine d’entre eux se rend ainsi à Lyon, occupe le lieu où doit ouvrir ce que l’on nomme en chinois l’Université franco-chinoise de Lyon et en français l’Institut franco-chinois de Lyon, en exigeant de pouvoir y être admis avec leurs camarades. Ce que les ouvrages chinois d’histoire nomment « le mouvement de l’Université de Lyon » (里大运动) est illégal, et la police lyonnaise les arrête ; emprisonnés la nuit, ils cherchent le soutien de la population lyonnaise. Parmi eux : Chen Yi, Li Lisan, Cai Hesen, Li Weihan, Zhao Shiyan… Une centaine est envoyée sous bonne garde à Marseille puis expulsée vers la Chine.
L’ouverture de l’Université franco-chinoise de Lyon en septembre 1920 marque la fin du Mouvement travail-études, et le début du communisme chinois en France.
Un an après le 1e congrès du Parti communiste chinois, tenu pour partie dans la concession française de Shanghai, Deng Xiaoping et Zhou Enlai participent en 1922 à la création à Paris du Parti de la jeunesse communiste chinoise de France, qui change vite de nom pour devenir la Ligue de la jeunesse socialiste chinoise en Europe.
Ces jeunes chinois sont ainsi venus dans une France figurant au rang des grandes puissances de l’époque, conquérante, moderne, qui suscite chez eux un sentiment ambivalent d’admiration et d’hostilité. Terre des Lumières, de la Révolution de 1789, notre pays exerce alors une influence certaine sur la jeunesse intellectuelle chinoise. Mais c’est aussi l’une des nations qui a ajouté à son vaste empire colonial concessions, territoires à bail et autres privilèges arrachés à une Chine affaiblie, et participe à sa sujétion dans le cadre du système des Traités inégaux.
Déception vis-à-vis de la révolution chinoise de 1911, révolution bolchévique en Russie, luttes sociales et anticolonialistes en France : l’univers intellectuel de ces jeunes chinois en France, premiers adeptes du marxisme, participe aussi largement du Mouvement du 4 Mai 1919 et du Mouvement pour la nouvelle culture, nés de la décision de la Conférence de Versailles de transférer au Japon les droits et privilèges allemands au Shandong.
Pour les grandes figures intellectuelles de ces mouvements, la France n’est pas un pays inconnu.
C’est dans la concession française de Shanghai que Chen Duxiu fonde sa revue Xin Qingnian qui, hommage à la Révolution de 1789, porte le sous-titre français « La Jeunesse ». Dans le premier numéro, Chen signe un article qui attribue à la France trois apports essentiels : les droits de l’homme (avec Lafayette), l’évolution (avec Lamarck) et le socialisme (avec Babeuf, Saint-Simon et Fourier). Li Dazhao quant à lui publie à l’époque un article « Une étude comparative des révolutions française et chinoise », tandis que l’on trouve des mentions de la Commune de Paris de 1871 dans les écrits de certains intellectuels radicaux chinois.
Pour « sauver le pays » les jeunes chinois retrouvent en France, comme leurs compatriotes du 4 Mai 1919, l’époque des « -ismes » (主义) : marxisme, communisme, bolchévisme, anarchisme, syndicalisme, nationalisme…
Leur séjour français fut bref, mais fondateur, notamment en matière de découverte du marxisme. Quelle influence a-t-il vraiment eu sur ces premiers communistes chinois ? Nie Rongzhen écrit dans ses Mémoires publiées en 1983 : « Cette époque de ma vie a laissé une impression très profonde dans mon esprit, parce que durant cette période se situe le moment où j’ai complètement changé les bases de ma vision du monde et où je me suis engagé résolument dans la voie de la révolution. Le point de départ de la révolution est à jamais inoubliable. »
La décision prise par le général de Gaulle en 1964 d’établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine a non seulement changé le cours de l’histoire entre la France et la Chine, mais a également offert à la communauté internationale un exemple de dépassement des logiques de blocs et des affrontements idéologiques, tout en contribuant à la paix, à la stabilité internationales et à l'émergence d'un ordre mondial plus équilibré.
Depuis lors, notamment après le lancement de la politique de réforme et d’ouverture mise en œuvre par M. Deng Xiaoping, la France et la Chine ont construit un partenariat dense et durable, dans des secteurs aussi stratégiques que l’aéronautique, le nucléaire civil, les transports, l’agriculture ou encore la recherche scientifique. Cette coopération a accompagné l’essor de la Chine contemporaine et donné à la relation bilatérale une profondeur qui dépasse largement les seules considérations économiques.
Aujourd’hui, la France et la Chine conduisent une coopération étendue sur les grands enjeux globaux contemporains, qu’il s’agisse de la lutte contre le changement climatique ou du maintien de la paix et de la stabilité internationales. Surtout, les initiatives portées par le président Xi Jinping constituent une contribution importante à la réflexion internationale sur l’évolution de la gouvernance mondiale.
Si les réformateurs monarchistes de 1898, les révolutionnaires républicains de 1911 et les premiers communistes des années 1920 pouvaient voir la Chine de 2026, sans doute seraient-ils d’accord – malgré leurs divergences – pour considérer qu’elle est, au-delà même de leurs espérances, devenue la nation souveraine, prospère et puissante dont ils rêvaient…
*Alain LABAT est Président de la Fédération des Associations Franco-chinoises, et Vice Président de Nouvel Institut Franco Chinois.