
Depuis un certain temps, le protectionnisme gagne du terrain au sein de l’Union Européenne (UE), entraînant le déploiement rapide de politiques sous prétexte de « préserver la sécurité économique ».
Cette année, l’UE a multiplié les restrictions commerciales vis-à-vis de la Chine et de ses entreprises, érigeant des barrières institutionnelles discriminatoires qui nuisent gravement à la coopération bilatérale. Loin de résoudre les problèmes de l’UE, ces mesures ne font qu’aggraver sa situation.
Des obstacles institutionnels
Les barrières institutionnelles dressées par l’UE à l’encontre de la Chine reposent sur trois aspects.
D’abord, sous couvert de cybersécurité, l’UE a mis en place des outils visant à exclure la Chine des infrastructures critiques. En janvier 2026, un projet de révision du règlement sur la cybersécurité a été publié. Il prévoit d’interdire progressivement les fournisseurs dits « à haut risque » dans les secteurs de l’énergie, des communications et des transports, tout en centralisant au sein des institutions européennes le pouvoir de définir la sécurité nationale, une prérogative qui relevait auparavant des États membres. Ce texte conçoit sur mesure des critères de classification ciblant les entreprises chinoises afin de limiter leur accès au marché européen et d’alourdir la conformité de leurs chaînes d’approvisionnement.
Ensuite, au nom de la « réindustrialisation », l’UE durcit ses exigences en matière de coopération stratégique. En mars dernier, elle a adopté une proposition de loi sur l’Accélérateur industriel pour redynamiser sa production et promouvoir la transition écologique, avec pour objectif de porter la part du secteur manufacturier à 20 % du PIB d’ici 2035. Or, ce projet de loi traduit une forte tendance protectionniste axée sur la « préférence européenne ». Il impose des restrictions aux investissements étrangers dans les industries émergentes stratégiques où la coopération sino-européenne est étroite, notamment les batteries, les véhicules électriques, le photovoltaïque et les matières premières critiques, et instaure des clauses d’exclusivité pour les marchés publics et les aides d’État.
Enfin, l’UE instrumentalise sa politique commerciale pour entraver les échanges sino-européens normaux et légitimes. Au cours des deux dernières années, elle a abusé de ses politiques à l’encontre de la Chine plus fréquemment et avec plus de volontarisme. L’étendue des secteurs concernés et la sévérité des méthodes employées ont exacerbé les conflits commerciaux entre les deux parties. Le 19 mai 2026, le Parlement européen a adopté un plan de protection de l’industrie sidérurgique, doublant les droits de douane à l’importation d’acier et réduisant de 47 % les contingents en franchise de droits, ce qui devrait affecter directement les exportateurs chinois.

Les premiers étudiants de l’Université de sciences appliquées de Bielefeld (Hainan), la première université étrangère à fonctionner de manière indépendante en Chine, dans la zone de développement économique de Yangpu, le 23 août 2025
Des idées préconçues
Ces mesures coercitives répétées témoignent d’une inquiétude profonde et d’un biais cognitif au sein de l’UE face aux bouleversements mondiaux. Cette attitude s’explique par trois facteurs.
Premièrement, l’Europe s’alarme du déclin de son industrie et de la baisse de la compétitivité de son secteur manufacturier. Depuis l’éclatement de la crise ukrainienne, l’activité des usines européennes s’est contractée et la production industrielle recule. L’indice des directeurs d’achat (PMI) du secteur manufacturier de la zone euro est resté longtemps sous le seuil des 50 points (la ligne de démarcation entre expansion et contraction), avant de connaître une légère amélioration au dernier semestre. Un rapport récemment publié par le groupe de réflexion Centre for European Reform affirme que l’Europe reproduit le schéma de désindustrialisation observé aux États-Unis.
Parallèlement, la puissance industrielle de la Chine s’accroît régulièrement. Dans de nombreux domaines traditionnellement dominés par l’Europe, cette montée en puissance contribue à l’optimisation des chaînes industrielles mondiales, ce qui suscite de vives inquiétudes chez les décideurs européens, notamment quant au secteur automobile. Forts de leurs avancées technologiques et d’une production à grande échelle, les véhicules chinois à énergie nouvelle gagnent du terrain sur les marchés mondiaux. Face à cette réalité, certains constructeurs européens s’inquiètent et réclament des mesures défensives. Ces points de vue, teintés de conservatisme, réduisent la concurrence à un jeu à somme nulle et masquent les problèmes structurels profonds de l’industrie européenne.
Deuxièmement, dans un contexte marqué par une convergence de crises multiples, l’UE adopte une conception plus extrême de la « sécurité économique » et met en œuvre avec détermination une stratégie de « dérisquage ». Depuis le lancement de la Stratégie de sécurité économique en 2023, des mesures restrictives se sont succédé, ciblant en priorité la Chine en raison de l’ampleur de ses échanges avec l’Europe.
La Chine a rappelé à plusieurs reprises que « l’absence de coopération constitue le plus grand risque et l’absence de développement la plus grande insécurité ». Toutefois, depuis le début de cette année, le durcissement des mesures prises par l’UE à l’égard de la Chine montre qu’elle n’a toujours pas modifié sa conception biaisée de la « sécurité économique ».
Troisièmement, l’UE conserve encore des préjugés politiques persistants. Bien avant la pandémie, elle avait déjà défini sa relation avec la Chine à travers une triple approche, la qualifiant de « partenaire, concurrent économique et rival systémique ». Depuis l’éclatement de la crise ukrainienne, des discours aux accents de guerre froide, comme la rhétorique d’un « axe sino-russe », ont politisé les dossiers économiques. Sous cette influence, certains responsables politiques européens continuent d’aborder les relations bilatérales sous un prisme purement idéologique.

Un visiteur étranger découvre une voiture exposée au Salon international de l’automobile de Beijing, le 30 avril 2026
Pour sortir de l’impasse
Les relations économiques et commerciales entre la Chine et l’UE sont complémentaires et gagnant-gagnant. Loin d’être la cause des difficultés européennes, la coopération entre les deux parties constitue un levier puissant pour y remédier. Croire qu’une ligne dure à l’égard de la Chine permettra d’inverser le déclin industriel européen et de préserver le statut international de l’UE est une erreur stratégique dont le coût sera extrêmement élevé.
En faisant preuve de responsabilité, la Chine s’efforce de stabiliser ses relations avec les États-Unis et d’approfondir ses liens avec la Russie, tout en exhortant l’Europe à préserver leur partenariat. De son côté, l’UE voit son antagonisme se figer avec la Russie, ses distances s’accroître avec les États-Unis, et s’obstine pourtant à durcir sa position face à la Chine. Cette stratégie consistant à « se faire des ennemis de tous côtés » ne permettra en aucun cas à l’UE de sortir de l’impasse actuelle ; elle risque au contraire de l’enfoncer davantage.
*LÜ YUNMOU est responsable du programme de recherche sur l’intégration européenne de l’Institut des relations internationales contemporaines de Chine.