Dans un monde souvent divisé par la politique, la géographie et la concurrence entre intérêts nationaux, la science offre une autre vision de l'humanité. Elle prospère non pas sur des murs, mais grâce aux ponts qu'elle construit ; non pas dans les rivalités, mais grâce à une curiosité partagée. Peu d'histoires illustrent cette vérité avec autant de force que la collaboration entre l'hématologue français Laurent Degos et le médecin-chercheur chinois Wang Zhenyi, dont les efforts conjoints ont contribué à transformer l'une des formes les plus mortelles de leucémie en l'un des cancers les plus guérissables.
Leur histoire mérite d’être mise en lumière non seulement comme une étape majeure de l'histoire médicale, mais aussi comme un exemple éclatant de ce que la coopération franco-chinoise peut accomplir lorsque le savoir, le dévouement et la compassion transcendent les frontières.
La leucémie aiguë promyélocytaire (LAP) était autrefois considérée comme l'une des formes les plus létales de cancer du sang. Les patients mouraient souvent quelques jours ou quelques semaines après le diagnostic. Les traitements conventionnels donnaient des résultats limités et le pronostic était sombre.
En 1982, Laurent Degos observa pour la première fois qu'une faible dose de cytosine arabinoside, un médicament antimitotique, induisait une rémission complète chez trois patients grâce à la différenciation progressive des cellules myéloïdes leucémiques, ouvrant ainsi la voie à la thérapie de différenciation dans les maladies malignes. Par la suite, avec Christine Chomienne, il testa des cellules de moelle osseuse provenant de 60 patients atteints de leucémie et identifia un effet spécifique de différenciation de l'acide rétinoïque dans tous les échantillons issus de patients atteints de leucémie aiguë promyélocytaire. Parmi les dérivés de l'acide rétinoïque, l'acide tout-trans rétinoïque (ATRA) produisait les meilleurs résultats aux plus faibles concentrations. À cette époque, toutefois, l'ATRA n'était pas disponible en Europe et les entreprises pharmaceutiques refusaient de le fabriquer pour le traitement de la leucémie, les rétinoïdes étant principalement utilisés en dermatologie.
En 1985, Wang Zhenyi, de la Deuxième Université médicale de Shanghai, se rendit à Paris où il conclut avec Laurent Degos un accord de collaboration pour traiter la LAP à l'aide de l'ATRA. Le médicament fut fabriqué à Shanghai et les premiers patients furent traités à l’hôpital Rui Jin. Les résultats cliniques démontrèrent clairement l'efficacité de cet agent, obtenant une rémission complète chez tous les patients traités. Des résultats similaires furent ensuite obtenus à Paris grâce au médicament produit en Chine.
Les équipes dirigées par Laurent Degos et Wang Zhenyi démontrèrent que l'acide tout-trans rétinoïque (ATRA), un dérivé de la vitamine A, pouvait induire la différenciation des cellules leucémiques et mettre fin à leur comportement malin. Il s'agissait d'un concept révolutionnaire. Au lieu d'attaquer directement le cancer, le traitement corrigeait un défaut du développement cellulaire.
Alors que les échanges scientifiques entre la Chine et l'Occident n'avaient pas encore l'intensité qu'ils ont acquise au fil du temps, cette découverte aurait pu rester largement méconnue hors de Chine. Elle devint au contraire le fondement d'un remarquable partenariat international. Grâce à leur collaboration avec Wang Zhenyi et ses collègues, les chercheurs français contribuèrent à valider les résultats, à élargir les études cliniques et à faire connaître cette nouvelle approche thérapeutique sur la scène internationale. Ce partenariat réunit les compétences scientifiques de Shanghai et de Paris autour d'un objectif commun : sauver des vies.
Ce qui suivit constitue l'une des plus grandes réussites de la médecine moderne. Les efforts conjoints des chercheursfrançais et chinois, rejoints plus tard par des scientifiques de nombreux autres pays, établirent la thérapie de différenciation comme un nouveau paradigme du traitement du cancer.
Une décennie plus tard, des recherches en médecine traditionnelle chinoise menées à Harbin réintroduisirent l'arsenic comme agent thérapeutique pour cette maladie. Chen Zhu étudia les effets in vitro et in vivo du trioxyde d'arsenic (ATO). Aujourd'hui, les patients atteints de leucémie aiguë promyélocytaire sont traités avec l'ATRA et l'ATO — deux agents d'origine naturelle — sans chimiothérapie conventionnelle ni greffe de moelle osseuse. Cette combinaison entraîne des rémissions complètes et des guérisons durables chez la grande majorité des patients, les résistances demeurant rares.
Le défi suivant consistait à comprendre le mécanisme d'action de l'ATRA sur les cellules malignes. Pour répondre à cette question, une collaboration débuta en 1990 avec Hugues de Thé et Anne Dejean, de l'Institut Pasteur. Leurs travaux expliquèrent comment l'ATRA restaure l'organisation et le fonctionnement normaux des cellules. Chen Zhu approfondit ensuite l'étude du rôle du trioxyde d'arsenic. Ensemble, leurs recherches démontrèrent pourquoi le traitement combiné par l'ATRA et l’arsenic, deux composés d'origine naturelle, pouvait conduire à des guérisons définitives de la LAP. Hugues de Thé, Anne Dejean et Chen Zhu reçurent par la suite le prix Shaw pour leurs contributions à la biologie moléculaire et pour avoir élucidé les mécanismes à l'origine des effets thérapeutiques de l'ATRA et de l'arsenic dans la leucémie aiguë promyélocytaire.
Derrière ces avancées en apparence techniques se cachent des dizaines de milliers de vies sauvées. Des patients qui faisaient autrefois face à une mort presque certaine purent retrouver leur famille, leur travail et leurs amis. Une idée scientifique née à Paris et à Shanghai, puis développée grâce à la coopération internationale, devint une norme mondiale de traitement.
La portée de cette réussite dépasse largement le cadre médical. Elle démontre une vérité fondamentale du progrès scientifique : les découvertes n'appartiennent à aucune nation en particulier. Le savoir progresse lorsqu'il est partagé, testé, remis en question et enrichi par des perspectives différentes. Le traitement de la LAP a réussi parce que les chercheurs ont regardé au-delà des frontières nationales pour se concentrer sur un défi humain universel.
Cette leçon est particulièrement pertinente aujourd'hui. Les discussions sur les relations internationales mettent souvent l'accent sur la concurrence, les rivalités stratégiques et les différends économiques. Pourtant, l'histoire nous montre que certaines des plus grandes avancées de l'humanité sont nées de la coopération. La recherche scientifique en est l'un des exemples les plus évidents. Les maladies ne reconnaissent pas les passeports. Le cancer ne fait aucune distinction entre les patients chinois, français, américains, africains ou européens. La recherche de traitements est, par essence, mondiale.
Le partenariat entre Wang Zhenyi et Laurent Degos reflète une tradition profonde des relations franco-chinoises. La France et la Chine entretiennent depuis longtemps des échanges intellectuels et culturels marqués par la curiosité mutuelle et le respect. De la philosophie à la littérature, de l'ingénierie à la médecine, chercheurs et universitaires des deux pays ont enrichi réciproquement leurs travaux. L'histoire de la LAP figure parmi les exemples les plus réussis — et les plus humains — de cette tradition.
C'est donc une histoire qui mérite une plus grande visibilité. Trop souvent, la mémoire collective se concentre sur les désaccords politiques tout en négligeant les réalisations qui unissent les peuples à travers les continents. La collaboration qui a transformé le traitement de la leucémie offre un autre récit : celui de la confiance réciproque, de l'ouverture et d'un objectif commun. Elle nous rappelle que les progrès durables sont souvent obtenus non pas dans les oppositions, mais par le partenariat.
Il est souvent dit que la science ne connaît pas de frontières. En un sens, c'est exact. Les lois de la nature sont universelles et les vérités scientifiques s'appliquentévidemment de la même manière dans tous les pays. Mais il existe peut-être une autre façon d'interpréter cette notion de frontière. La science a bien une frontière — mais ce n'est pas celle qui sépare les nations. La seule véritable frontière est celle qui nous sépare du vaste territoire de l'inconnu.
Chaque chercheur, quelle que soit sa nationalité, se tient devant cette frontière. Chaque expérience la repousse un peu plus loin. Chaque découverte élargit la compréhension collective de l'humanité. Lorsque les scientifiques travaillent ensemble, ils avancent plus rapidement et plus efficacement qu'aucune nation ne pourrait le faire seule.
L'histoire de Laurent Degos et de Wang Zhenyi est donc bien plus qu'un chapitre de l'histoire de la médecine. Elle est un rappel de ce que l'humanité peut accomplir lorsque la coopération remplace la division et lorsque le savoir est partagé plutôt que jalousement gardé. C'est l'histoire de scientifiques français et chinois unis par une mission commune, et de patients du monde entier qui ont bénéficié de leur partenariat.
Alors qu'aujourd'hui la coopération internationale est confrontée à de nouveaux défis, leur exemple demeure d'une vive actualité. Les solutions à nombre des problèmes les plus difficiles auxquels l'humanité est confrontée ne seront pas trouvées derrière les frontières. Elles seront forgées au-delà de celles-ci.
*David Gosset est spécialiste des affaires internationales et des études chinoises et fondateur de la China-Europe-America Global Initiative.