Société

Au-delà de l'hégémonie
By MICHAEL DUNFORD* | Dialogue Chine-France | Updated: 2026-02-04 11:47:00

Héritage de la pensée chinoise de l’harmonie, l’idée d’une communauté de destin pour l’humanité se présente comme une alternative pour la gouvernance mondiale. 

Acheteurs et exposants discutent à la 3e Conférence internationale sur l’approvisionnement de la Cité commerciale de Linyi (Shandong), le 10 octobre 2025. 

En janvier 2017, au Bureau des Nations unies à Genève, le président chinois Xi Jinping a évoqué le concept d’une communauté de destin pour l’humanité, posant cinq questions fondamentales : Qu’est-il arrivé au monde ? Comment devons-nous réagir ? D’où venons-nous ? Où en sommes-nous aujourd’hui ? Et où allons-nous ?

Ces interrogations essentielles prennent racine dans les profondes transformations que connaît le monde contemporain, ainsi que dans les défis majeurs et les crises qui menacent la planète et ses populations. Elles traduisent également une compréhension selon laquelle le développement rapide des forces productives mondiales exige des évolutions correspondantes des relations sociales, évolutions qui rencontrent souvent de fortes résistances.

Répondre aux déficits 

Lors d’un discours ultérieur, prononcé au premier Forum de la Ceinture et de la Route pour la coopération internationale, tenu à Beijing en mai 2017, M. Xi a identifié trois grands déficits auxquels l’humanité est confrontée : un déficit de paix, un déficit de développement et un déficit de gouvernance. En mars 2019, il a ajouté un quatrième élément central aux relations internationales : le déficit de confiance.

Face à ces déficits, qui constituent le socle de nombreuses crises majeures auxquelles le monde est aujourd’hui confronté, M. Xi a proposé, au nom de la Chine, quatre initiatives complémentaires destinées à contribuer à la construction d’une communauté de destin pour l’humanité, à savoir, l’Initiative pour le développement mondial, l’Initiative pour la sécurité mondiale, l’Initiative pour les civilisations mondiales et l’Initiative pour la gouvernance mondiale.

La conception chinoise d’une communauté de destin incarne ce que M. Xi a qualifié, lors du Forum économique mondial (Agenda de Davos en ligne) en janvier 2021, de « valeurs communes de l’humanité » : la paix, le développement, l’équité, la justice, la démocratie et la liberté.

En se référant à des notions largement partagées, M. Xi a souligné l’importance d’éviter tout « préjugé idéologique ». Il s’opposait ainsi implicitement à la tendance des puissances occidentales à assimiler ces valeurs universelles à des institutions spécifiquement occidentales, puis à chercher à les imposer au reste du monde. La démocratie, entendue comme le pouvoir du peuple, peut en effet revêtir de multiples formes, tout comme les trajectoires de développement national.

Le caractère démocratique d’un pays ne saurait être évalué uniquement à travers des modèles institutionnels, mais en fonction de sa capacité à améliorer concrètement la vie de l’ensemble de sa population. Les positions et propositions avancées par M. Xi reflètent ainsi des approches non occidentales des enjeux nationaux et internationaux.

En février 2021, peu après sa prise de fonctions, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a multiplié discours et entretiens dans lesquels il a repris une formule récurrente : « Le monde ne s’organise pas tout seul. Lorsque nous ne sommes pas engagés, lorsque nous ne dirigeons pas, deux choses peuvent se produire : soit un autre pays tente de prendre notre place, probablement d’une manière qui ne sert pas nos intérêts et nos valeurs, soit personne ne le fait et c’est alors le chaos. »

L’un des postulats fondamentaux du libéralisme occidental repose sur l’idée que les individus et les nations agissent avant tout selon leurs propres intérêts et sont incapables de s’entendre sur le bien commun. Dans ce contexte, un État national est nécessaire pour imposer l’ordre à l’intérieur du pays. À l’échelle internationale, l’absence d’un État supranational conduit à une situation d’anarchie, où les puissants États cherchent l’hégémonie pour protéger leur sécurité et défendre leurs intérêts. Ce raisonnement repose, une fois encore, sur la généralisation et la prétendue universalité d’une expérience historiquement occidentale.

Un jeune Chypriote (2e à g.) pose devant son œuvre qui a remporté le 1er prix d’un concours de photographie et de courts-métrages pour la jeunesse internationale, à Fuzhou (Fujian), le 18 novembre 2025. 

Une vision différente 

Par le passé, l’Asie de l’Est a connu un système polycentrique fondé sur le gongsheng (la symbiose), caractérisé par un ensemble de principes, de normes et de codes de conduite régissant les relations entre États. Dans ce cadre, grands et petits pays trouvaient leur place, favorisant sur plusieurs millénaires des échanges volontaires et tributaires, ainsi qu’une coexistence pacifique.

Le concept central des relations internationales chinoises est celui de l’harmonie. Les visions chinoises et est-asiatiques traditionnelles privilégient un ordre international harmonieux, fondé sur l’évitement des conflits par la recherche d’intérêts partagés, le respect mutuel et la non-ingérence. Ces conceptions s’enracinent dans des notions clés telles que « tout sous le ciel » (tianxia), la relationnalité (guanxi) et la symbiose.

La symbiose met l’accent sur l’existence du soi, individu ou nation, en relation avec les autres, et non dans l’isolement. Le guanxi valorise la réciprocité et l’intérêt relationnel, en écho à l’adage du philosophe Confucius : « Si tu veux t’établir, aide les autres à s’établir ; si tu veux réussir, aide les autres à réussir. » Dans cette perspective, la vision chinoise du monde repose sur l’idée que la réussite d’un pays ne peut être assurée que par la réussite de tous.

En décembre 1972, réfléchissant aux relations de la Chine avec le monde, le président Mao Zedong a revisité trois stratagèmes initialement adressés au premier empereur de la dynastie Ming (1368-1644), proposant de « creuser profondément des tunnels, stocker des céréales partout et ne jamais chercher l’hégémonie ». Dans la version actualisée, les tunnels faisaient référence aux abris antiaériens. Le président Mao s’appuyait sur une distinction traditionnelle entre le souverain qui gouverne par la bienveillance et la justice, et l’hégémon qui gouverne par la force. Il insistait sur le fait que la Chine ne devait jamais rechercher l’hégémonie, une position que M. Xi réaffirme encore aujourd’hui.

En proposant les quatre initiatives destinées à répondre aux déficits internationaux de paix, de développement, de confiance et de gouvernance, M. Xi s’est appuyé sur les traditions culturelles et la sagesse chinoises, combinées au socialisme chinois, afin de tracer une voie fondée sur la coexistence pacifique, le respect mutuel, la non-ingérence, le dialogue, la coopération et un développement partagé et équitable.

Soulignant la conformité de cette vision avec la Charte des Nations unies et avec les Cinq principes de la coexistence pacifique, proposés par la Chine et formalisés en 1954 (le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, la non-agression mutuelle, la non-ingérence mutuelle dans les affaires intérieures, l’égalité et le bénéfice mutuel), M. Xi a rappelé que ces valeurs sont largement partagées, même si elles ne sont pas toujours mises en pratique.

En affirmant à plusieurs reprises que la Chine ne recherche pas l’hégémonie, M. Xi avance également l’idée que le monde n’a pas besoin d’un hégémon, d’un « Léviathan global » et que la domination d’un pays par un autre constitue, en réalité, un obstacle à la paix mondiale, au développement global et à un ordre international stable.

*MICHAEL DUNFORD est professeur émérite à l’École d’études mondiales de l’Université du Sussex, au Royaume-Uni. 

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